#664

 
16 février




Vertige de la fièvre, je cherche à lire, mon regard s’éparpille sur la page comme tentant de regarder mille éclats de miroirs dispersés en même temps, chaque mot le bout d’une phrase dont j’ignore le début et le bout. Si j’écrivais là, maintenant. Écrirais-je aussi, par fragments, par phrases amputées, où demeure pourtant une volonté de dire ? Juste des miettes ci et là, dont le lecteur devrait trouver la logique, ou bien juste regarder ces mots épars comme des traces d’un livre troué ?

Un sentiment de grande solitude me reprend en ce début d’année. Savoir que j’écris seul, sans savoir pour qui. Une adresse demeure, mais de l’ordre de la foi. Peut-être suffit-il de croire qu’il y a, quelque part autour, une oreille attentive, une amie que je finis par deviner dans le vide. Une présence discrète. Peut-être celle de la ville elle-même, qui feint de m’ignorer mais m’observe du coin de l’œil chaque fois que je me penche sur l’écran pour écrire. Comme lorsque nous fixons quelqu’un à son insu : tant qu’il ne bouge pas, nous le tenons dans notre regard ; mais dès qu’il relève la tête, averti par je ne sais quel frémissement, nous détournons les yeux, feignant l’indifférence. Ainsi la ville et moi : chacun surveillant l’autre, chacun faisant semblant de ne pas voir.

Je reprends l’écriture silencieuse, plus de reconnaissance vocale. Juste les doigts qui tapent sur les lettres, comme un code morse silencieux pour celle sachant écouter le silence.

Je regarde la rue : les voitures garées, les arbres en arrière-plan, le client au premier plan, penché sur son écran. Si je pouvais gratter la scène du bout du doigt, elle s’effriterait sans résistance. Derrière, une autre couche apparaîtrait, plus ancienne. Pas le fleuve Nhà Bè lui-même, mais ses marges : des marécages, des terres basses, des champs gorgés d’eau, peut-être un buffle immobile dans la chaleur. Chaque regard posé sur la ville traverse le palimpseste d’une autre ville dessous, une ville qui n’en était pas encore une, une campagne avant les noms, avant les axes. Rien n’a vraiment disparu : tout a été recouvert. J’ai de l’affection pour chaque brin d’herbe qui force le bitume.

Et c’est étrange : la ville, malgré son apparente solidité, son poids, me semble toujours prête à s’effondrer. Comme si ce qui vit en dessous n’attendait qu’une fissure pour reprendre ses droits.

*
J’ai commencé à fréquenter le “web-écriture” en 2008. À ce moment-là, je venais de découvrir la présence de la littérature contemporaine sur le web. En cherchant des informations sur Henri Michaux, je suis tombé sur une page du Tiers Livre de François Bon. De lien en lien, j’ai traversé d’autres sites, d’autres blogs, d’autres écritures. En une semaine, j’ai découvert plus de formes d’écriture qu’en dix ans de lecture solitaire.

Il m’a fallu presque trois ans avant d’ouvrir un compte Twitter. Trois ans à lire sans parler. J’écrivais depuis longtemps, seul, dans mes carnets. Je n’avais jamais cherché à publier. Pour moi, la littérature se situait ailleurs, chez Gallimard, chez Minuit, chez POL… dans ce qu’on voyait à la télévision aussi. Je n’imaginais pas qu’il existait des écritures à côté, autrement, qui partageaient cette solitude. Le web ne supprimait pas la solitude. Il la rendait partageable.

Quand j’ai ouvert mon blog, vers 2012, la difficulté n’était pas technique. Écrire en mon nom m’exposait trop directement. J’ai donc choisi un pseudonyme, non pour me cacher, mais pour fictionnaliser ma présence. Introduire un léger écart entre moi et ce qui s’écrivait. Ne pas coïncider complètement avec la parole. Vivre au Vietnam comptait aussi. Quitter la France, c’était m’éloigner de la pression immédiate de la langue maternelle. Ne plus devoir entrer en relation dans l’instant. Installer une distance. C’était donc adresser des mots avec l’écriture. Et rien d’autre.

Peu à peu, j’ai reçu des signes sur mon blog, puis sur Twitter. Des commentaires, souvent longs, écrits par d’autres écrivants. Des mails. Des échanges différés. On ne se voyait pas. On ne s’entendait pas. Et pourtant quelque chose passait. C’est là que j’ai osé envoyer un texte à nerval.fr, la revue en ligne de François. Oser soumettre. Oser être lu. Puis recevoir des retours. Et ces retours venaient de personnes précises: Joachim Séné. Guillaume Vissac. Daniel Bourrion. Isabelle Pariente Butterlin, Christine Jeanney. Gwen Catala… Je me souviens de leurs noms comme d’un seuil franchi.

Après ces retours, il y a eu un grand soulagement. Pas pour la publication. Mais pour cela : être reconnu comme quelqu’un qui écrit. Exister dans cette rue invisible de l’écriture. Se dire qu’il y a d’autres, là, qui lisent vraiment. Pouvoir le faire en français était important. Ayant si peur de ma maladresse, si honte de ma gêne, la simplicité avec laquelle cela s’est passé m’avait déplacé.

Collaborations, lectures croisées, correspondances, amitiés ont suivi. Jamais de rencontres physiques. Vivre au Vietnam m’arrangeait. Je n’aurais pas osé. Le réel était dans le texte. C’est peut-être la forme de rencontre qui me convient, une rencontre tenue par la distance.

Pendant près d’une décennie, Twitter a été cela pour moi, un espace sobre. On y apparaissait par fragments. Le corps absent. La voix absente. Restait le texte. La relation passait par l’écriture seule. Chacun depuis son retrait. On ne se rencontrait pas au sens social. On se laissait atteindre par un texte.

Puis le régime a changé. Progressivement, le flux s’est accéléré. L’algorithme s’est imposé. La visibilité a pris le dessus. L’écriture s’est retrouvée mêlée au commentaire immédiat, à la réaction, à la performance. J’ai quitté X depuis longtemps maintenant, surtout après le changement qui a accentué son illisibilité. Je m’en étais déjà éloigné.

J’ai ouvert un compte Facebook pour combler le manque. Mais Facebook a suivi la même pente. Et la présence de la parole incarnée m’y dérangeait : la voix, la vidéo, le commentaire parlé. Même dans notre niche d’écriture, la parole prenait le pas sur le texte. J’y ai retrouvé une crainte ancienne, celle de la parole en français, de la rencontre directe. Et le sentiment qu’on ne peut plus y être en fiction. Que tout est pris comme déclaration.

Je suis encore là. Chaque semaine, la tentation de partir revient. Ce n’est pas la présence qui pèse, mais l’absence de véritable rencontre. Et pourtant, c’est aussi là que j’ai retrouvé certains compagnons de Twitter, et rencontré d’autres noms devenus nécessaires pour moi : Caroline Diaz, Jane Sautière, Arnaud de la Cotte, Patrick MullerGracia Bejjani, Marine Riguet, Michel Brosseau, Boris Dunand, Erika Fulop, Emmanuelle Cordoliani, Alain Gerardot-Paveglio, Tristan Mat, Inès Létrillard et bien d’autres. Et puis il y a certains posts, rares, ceux de Milène Tournier ou l’admirable dernière série de Michèle Dujardin, par exemple, qui me rappellent ce que ce fil peut encore m’apporter. Non pas au sens social. Au sens d’un déplacement intérieur. Être atteint par un texte.

Mais l’expérience demeure troublée, presque altérée, par l’ergonomie même du réseau social : les notifications, les likes, les cœurs, les pubs… Comment nier que tout cela parasite la lecture. L’écriture n’a pas sa place dans cet environnement, et peine à s’y maintenir.

Après avoir commencé le journal filmé avec ma fille, et certains commentaires nocifs, Patreon s’est imposé comme un filtre. Une manière de recréer un seuil. J’y retrouve un espace plus tenu, presque clandestin. Le désir simple de faire, d’organiser, de publier, sans devoir me défendre. Mais je ne sais pas encore exister uniquement là-bas. Tout part encore des plateformes ouvertes. Les partages d’amis m’aident à maintenir une communauté minuscule mais de confiance.

Aujourd’hui, je recommence à pousser les portes moi-même. Lire activement. M’abonner. Choisir. Mais je sais aussi que sans les réseaux, je passerais à côté de rencontres possibles. D’où l’importance de partager ce que font les autres, de faire nous-mêmes lien.

Quitter les réseaux sociaux est une possibilité. Mais ce n’est peut-être pas la question principale. La question serait plutôt : que faisons-nous du lien ? Nous pouvons très bien sortir des plateformes et continuer à attendre d’être lus, comme si la circulation devait se faire d’elle-même. Elle ne se fait jamais seule. Elle a besoin d’être portée. Partager, depuis nos propres espaces, ce que font les autres. Ouvrir nos blogs, nos sites, nos newsletters à des lectures. Faire place. Non comme une rubrique annexe, ni comme une politesse, mais comme une part intégrante de la pratique. Je mesure combien d’écrivants j’ai découverts, ou redécouverts, à travers le site de Karl Dubost, à travers la newsletter du Tiers Livre. Ce travail de passeur n’était pas secondaire. Il fabriquait du territoire. Il reliait des solitudes. À nous aussi de faire ce liant. Ne pas seulement publier nos textes et attendre qu’ils rencontrent quelqu’un. Mais accompagner ceux des autres. Les citer, les relayer, les inscrire dans nos propres espaces. Par nécessité plus que par générosité. Parce que sans cette circulation, ma pratique s’assèche. Lire et faire lire fait partie du même geste qu’écrire.

Je me trouve encore des excuses. L’absence de retour. L’absence de réciprocité. Comme si la relation devait être équilibrée pour être réelle. Or rien de ce qui m’a construit ne l’était. J’ai été porté par des gestes unilatéraux. Des lectures offertes. Des liens faits sans calcul. À moi maintenant d’en faire autant. Ce matin, j’ai ouvert trois onglets. Trois sites d’écrivants que je ne connaissais pas la veille. Je ne sais pas encore si je partagerai leurs textes. Mais déjà, je les lis. Et c’est par là que ça commence.


Commentaires

Brigetoun a dit…
le problème... moi je n'ai même pas eii à me le poser...je suis banie (Facebook e dit qe je suis un être inconvenant et du coup je disparais encore... amis vous serez parmi mes bons souvenirs... et tant pis je garde Paumée comme un moyen de me tenir en main plus ou moins - parmi les noms cotés : Christine Jeanney n'est sur aucun "sociaux" et c'et un de me regrets: je ne pourrais plus tenter de mettre es passants en lien avec ce qu'elle "poduit"