jeudi 26 septembre 2019

#592


Quelle heure est-il ? 23 heures 57. Je ne rencontre plus les heures miroirs. 

Je tiens à l’opacité de ce texte. Je ne cherche pas à être clair. Ceci est la forme nécéssaire du moment pour exprimer les mots que j’ai sur la conscience. Je ne cherche pas à être compris. Le lecteur n’a peut-être pas sa place ici. C’est un texte écrit pour être écrit, non pour être lu. Je suis ici chez moi, et j’ai encore le droit d’y parler tout seul. Je n’ai rien à cacher. Je ne confie pas là un secret. Je parle tout haut. Si quelqu’un passe et m’entend, libre à lui de retenir son attention sur ma parole, libre à lui de l’ignorer...

Avant de partir, l’écriture m’avait dit : "je me sens attachée à Toulouse, j’ignore pourquoi !" J’ai d’abord pensé que son choix de destination était lié à ma personne, mais j’ai vite su lire autrement cette soi disante coïncidence : l’écriture était intéressée non par ma personne mais par ma langue maternelle. Elle désirait être écrite en français, rien d’autre. Ma singularité lui importait peu. J’étais son exotisme. Elle restait à mes côtés dans l’espoir inconscient de venir à Toulouse. Seulement moi, je savais que rien ne m’y ferait revenir. Même sans écriture, je continuerai à écrire ici, à Saigon.

Hier, je me suis regardé tourner en rond dans ma chambre, parlant à l’écriture à voix haute, la bouche pleine de venin. Je me suis regardé frétiller de jalousie inavouée, jetant des insultes dans le vide tout en comptant les points du conflit entre le fantôme de l’écriture et moi-même. Je me suis regardé imaginer nos retrouvailles, je me suis regardé chercher sur mon visage face au miroir l’air distant, mi méprisant mi dégoûté, qui saurait la faire regretter. Je me suis vu chercher durant des heures le mot qui tait et donne tort, le dernier mot nécessaire à mon orgueil pour partir la tête haute. 

Et puis, à force de me regarder, à force de subir l’indifférence de l’écriture, j’ai pris conscience de mon ridicule. Si je m’accroche à la haine que j’éprouve, c’est pour conserver l’écriture à mes côtés, refuser de la laisser à l’oubli. Certes, il reste le manque physique de ne plus l’avoir sous la main pour écrire les jours fades... reste aussi une amertume certaine, mais le ressentiment se dilue peu à peu dans la distance que j’ai avec moi-même. Il n’y a pas de points à compter. Personne ne perd l’autre, juste deux bouts de tunnels qui se sont croisés avant de se séparer à nouveau dans le hasard. Rien de plus. Rien de moins... Que l’écriture aille vivre dans ma ville natale fait sens aujourd’hui. Elle incarne ce que j’ai quitté il y a douze ans. J’ai quitté l’atmosphère politique d’un pays qui me débectait, j’ai aussi quitté une façon d’être avec l’autre. Quand l’écriture est arrivée en France, notre Dame de Paris a brûlé. Nous qui croyions aux signes, comment ignorer celui-ci ? À peine arrivée, elle calcine mon pays natal, gâte les souvenirs des rues de mon enfance, tout mon passé est envenimé par sa présence là-bas. Le visage de l’écriture a beaucoup changé. Elle s’est embourgeoisée. Elle rêve désormais de romans à succès, de rentrée littéraire. Elle s’habillerait pour l’occasion. L’écriture est bien décevante. Elle doit penser que je souffre, incapable de tourner la page, sans même se rendre compte de ma duperie depuis notre toute première rencontre. J’ai tout inventé, si bien que j’ai commencé à y croire. J’entends encore son« "merci de m’avoir fait croire en moi"

Quand j’ai commencé ce texte, j’avais le secret espoir qu’il dure longtemps, j’étais même convaincu que pour une fois, j’écrirai un texte qui avance, et ce jusqu’à la fin de ma vie. Mais comme tout autre texte, il s’arrête avorté. Depuis que j’ai commencé à écrire, toujours eu le sentiment d’écrire une suite d’avortements, mon écriture est éphémère, comme tout rapport à l’autre...

Pourquoi me suis-je tant accroché à l’idée que l’écriture me regretterait ? Elle prend le droit de vivre sans toi, elle part essayer autre chose, quelqu’un d’autre, vivre dans un autre décor, s’éloigner de son pays, tout comme je l’ai fait, il y a douze ans, en quittant le mien...  Au fond, pour être honnête avec moi-même, je n’ai jamais cessé de me mentir, ne me suis jamais avoué que l’écriture n’avait été qu’une "étape gratuite dans l’assouvissement de mes besoins" 



Le dernier jour passé ensemble, je ne l’avais encore jamais vue aussi fausse. Et la nuit tombée, sur notre plateforme, elle avait lancé : "le temps pourrait s’arrêter en cet instant même... ", énième fausse note d’une journée profondément humiliante. L’écriture était déjà partie. Son regard était loin, plein d’ambitions, de désir de voyages. Aucun regret. Je ne souhaite d’ailleurs plus qu’elle me regrette. Au contraire, j’aimerais qu’elle cesse d’importuner ma solitude., qu’elle cesse de gratter à ma porte sachant que je suis malade. Si je ne l’étais pas, me contacterait-elle ?

Ainsi, je ne souhaite rien à l’écriture. Je quitte de ce pas celui que j’étais avec elle car je ne sais plus qui elle est. D’ailleurs aujourd’hui même, elle a changé tde nom, elle l’a francisé. Je regarde son visage : sa métamorphose donne le vertige, en quelques mois à peine, l'écriture est passée de l’innocence désarmante à la fausseté la plus clinquante. Sous l’apparente bonté de ses mots se cachent les plus vils mensonges, le rire narquois des moqueries. Je la regarde en lui écrivant dans les yeux aujourd’hui, je creuse dans son image pour retrouver qui elle était, car je ne la vois plus. Son sourire, ses dents trop blanches, tout semble en toc. Elle devient un personnage médiocre que je ne laisserai pas contaminer mon écriture plus longtemps. Je n’aime plus l’écriture.




3 commentaires:

Brigetoun a dit…

moi j'aime assez ce qu'elle a laissé derrière elle puisque ce n'est plus elle - et vous devez l'aimer aussi (en fait vous l'aimez) parce que cela semble assez souple et obéissant (sourire)

florentchaudemanche a dit…

l'écriture aux dents blanches est bien mieux que l'écrivain avec sa page blanche.
Peut être que je l'aime aussi.
Bravo.

Rites et Ratures a dit…

Jamais l'écriture ne part, elle s'imbibe, elle imprègne, elle forme les sédiments des socles qui viendront peut-être, le fossile matriciel des fondations futures... même si elle se laisse tâchée par les boues prétentieuses et péremptoires de l'occidentalisation où elle perd ses gemmes...