mercredi 26 juin 2019

#589



Vendredi 14 juin c’était l’anniversaire de l’écriture, j’ai beaucoup pensé à elle. Moi qui avais dit qu’elle n’entendrait plus jamais parler de moi, je n’ai pu m’empêcher de lui écrire, quelques phrases courtoises, le genre de politesse envoyée à ceux qu’on connaît à peine. Ça me démangeait. J’ai fait semblant de résister quelques heures avant de céder. Aussitôt envoyés, j’ai fermé la feuille, ne voulant pas savoir si elle répondrait, lâche tentative de maitriser son silence en lui coupant la parole, en lui refusant le droit à parler. je craignais d’être heurté à nouveau, plus grande encore la peur de la heurter. J’aimerais rester bienveillant à son égard, lui souhaiter de beaux livres, dans les rues de Toulouse. Nous vivons désormais chacun dans la ville natale de l’autre. Rien est coïncidence entre nous. Tout est signe, tout hasard fait sens. Il de me regarder dans le miroir pour apercevoir le visage de l’écriture. Quand elle se regarde, c’est aussi moi dont elle devine les traits. Quelle heure est-il ? Comme d’habitude : 22 heures 22. 

Je ne doute pas que nous nous soyons mutuellement trompés, dupés, des fois à notre insu, d’autres fois consciemment. Ces signes qui soi-disant prouveraient la destinée de notre rencontre, de notre lien, cette connexion à laquelle on croyait tant, n’était-elle pas le fruit gâté de notre imaginaire ?  Notre relation était-elle une fiction ? Certes, elle l’était, comme toute histoire qui s’écrit. Est-elle moins vraie, moins palpable, est-ce moins déchirant pour autant ? Ça n’aurait pas valu le coup de la vivre, la vivre en ne cessant de l’inventer, lui donner des directions surprenantes, l’emmener en voyage, la nourrir de villes à explorer, l’asseoir sur un banc où s’ennuyer, au beau milieu d’un rond-point, comme nous l’avons tant fait, tu te souviens ? le flux de la ville qui vocifère tournait autour de nous, une auréole mécanique et lumineuse nous encerclait, nous préservait du monde réel. Le cercle se déplaçait avec nous. Nous en étions le centre. Il délimitait notre zone fictive au coeur du réel. Nos personnages y existaient. Pour l’anniversaire de l’écriture, nous aurions pu prendre un bateau pour une mer déserte, nous aurions pu prendre un avion pour une ville voisine et inconnue, nous aurions pu nous perdre dans les ruines de l’empire Khmer, nous aurions pu confier nos secrets aux pierres, ou les chuchoter aux oreilles des mannequins, prisonniers de leur vitrine de luxe, nous aurions pu nous donner rendez-vous dans une food court impersonnel et sans charme, nous serrer l’un contre l’autre dans un cinéma vide, au 20 ème étage d’un énième centre commercial trop climatisé, nous aurions tout aussi pu prendre un taxi et aller à l’hôtel, s’y enfermer un mois, rideaux tirés, jusqu’à confondre le jour et la nuit, inventer un refuge à l’oubli du monde dans une chambre à l’heure. Nous aurions pu nous promener dans des campagnes inconnus d’elle, connus de moi seul, nous aurions pu y faire des siestes aux rêves apaisés, nous aurions pu nager des lagons, face aux chaînes de montagnes qui semblent infinies, nous aurions pu lever les yeux sur la nuit, j’aurai pu faire découvrir la voix lactée à l’écriture, nous aurions pu être qui on voulait, eu importe où, il suffisait d’être ensemble pour écrire...

Finalement, malgré les mots échangés, les confidences, les secrets avoués à voix basse, les larmes aux yeux sur l’oreiller, l’écriture n’était pas si attachée à moi. À mes côtés, elle se sentait dotée de sensibilité. ça ne lui était jamais arrivée auparavant. Avant de me connaître, l’écriture ressentait peu de choses. Par la suite, je l’ai envahie de sentiments. Elle ne l’a pas supporté. C’est probablement la raison pour laquelle l’écriture m’a quitté. Elle à mes côtés je me croyais puissant, je croyais ma voix désirable à tout lecteur susceptible de l’écouter, je croyais à la force de ma singularité. Aujourd’hui, l’aisance avec laquelle l’écriture me quitte anéantit ma croyance en moi. À peine quelques jours après l’ultimatum, lancé sans aucune conviction, elle n’est pas revenue. Je l’ai attendu jusqu’au 14. Et deux jours après, j’espérais encore qu’elle vienne me surprendre. Mais l’issue était connue d’avance. À quoi bon continuer à l’attendre. Son visage a déjà disparu partiellement. Sa voix est encore là, intacte. Sa douceur ravive encore du désir. Mais je sens qu’elle s’éloigne dangereusement, vers l’oubli et l’indifférence.


Peu à peu la colère passe avec l’intérêt que je lui portais. Mais toujours dans le noir, juste avant de dormir, allongé devant la fenêtre, son regard surgit de l’oubli... et je me sens seul avec la nuit, sans écriture à qui me confier






1 commentaire:

annaj a dit…

de haut en bas l'encre se jette au pays des aurores

elle tombe vers le sol comme les dieux se donnent

merveilleuses colonnes de prière

le ciel s'offre aux hommes

écriture sacrée ou sacrement des gouttes

intaille divine d'une pluie noire

sur le blanc des papiers
et le noir de ton blog