vendredi 14 mars 2014

#173



«— Alors, l'avez-vous enfin trouvé ?

— Veuillez me croire chef. Nous avons forcé toutes les portes de cette prison; nous avons défoncé l'intégralité des murs à coups de hache supposant qu'il s'était peut-être emmuré; n'ayant rien trouvé, nous avons ensuite traversé les miroirs de chaque cellule et chercher dans les moindres recoins de chaque reflet; nous sommes même allés jusqu'à plonger les yeux ouverts dans les eaux-vannes de la fosse septique au cas où ce diable y soit caché; nous avons fini par creuser à des profondeurs inouïes la terre de la petite cour d'un probable ancien cimetière pensant qu'il s'était lui-même enterré vivant... Mais ces recherches furent toutes aussi vaines les unes que les autres. J'avoue ne rien y comprendre. Il est pourtant impossible qu'il se soit échappé...

— Bien... Mais qu'avez-vous dans la main ?

— Un livre portant son nom que j'ai ramassé au beau milieu d'une bibliothèque vide. J'ai pensé que ça pourrait peut-être vous intéresser...

Le chef saisit le livre. Après avoir longuement inspecté sa couverture du regard et des mains, il esquissa un sourire malin et demanda à son bras droit :

— Dîtes-moi, est-ce que quelqu'un a ouvert ce livre ?

— Non chef.

— Vous en êtes certain ?

— Je peux vous le jurer. Je l'ai trouvé moi-même fermé et vous l'ai aussitôt apporté.

— Vous avez bien fait. Ouvrir ce livre est à présent interdit vous entendez ? Si quelqu'un posait les yeux sur une de ces pages, ce sorcier pourrait s'échapper voire prendre possession de l'âme et du corps de son lecteur...

— Vous voulez dire que...

— Oui. Je suis certain qu'il se cache dans ces pages. Ce livre, c'est lui, pas de doute. Le papier pue sa présence. Demain, au petit matin, nous le brûlerons sur la place publique, aux yeux de tous, comme prévu. Et monsieur M. n'aura jamais existé.
Par prudence, je le garderai avec moi cette nuit. Il serait effroyable qu'il tombe dans de mauvaises mains...» 

Sur ces mots, le chef se retira avec le livre sous le bras. Sur le chemin du retour, son jeune fils qui avait écouté la conversation demanda innocemment :

«— Père, c'est quoi un livre ?

Le chef regarda son fils stupéfait. La colère montait en lui. Il lui répondit d'un ton meurtrier, la main sur le manche de son sabre:

— Si tu prononces à nouveau ce mot, je te coupe moi-même la langue... C'est compris ?!»

L'enfant ne dit plus un mot du trajet. Le chef continua son chemin le livre dans une main et son fils dans l'autre. Mais l'enfant malgré la menace ne pouvait détourner son regard du livre. Sa curiosité était bien plus puissante que la peur de perdre la langue. 
Une fois chez eux, le chef posa le livre sur son bureau puis ordonna à l'enfant d'aller immédiatement se coucher. L'enfant s'exécuta. Comme tous les soirs, le chef ne cessait d'aller et venir dans la chambre de son fils et se penchait sur son visage pour s'assurer que ses yeux restent fermés jusqu'à ce qu'il s'endorme... Comme à son habitude, l'enfant a simulé le sommeil avant d'attendre impatiemment que son père quitte la chambre. L'enfant est ensuite resté éveillé dans son lit deux longues heures, incapable de trouver le sommeil, attendant d'entendre enfin derrière la porte de la chambre de son père les premiers ronflements. Puis il se leva discrètement et se dirigea à pas d'oiseau dans le bureau pour se saisir du livre tant convoité, à la fois craintif et frénétique à l'idée de l'ouvrir enfin.

Une fois ouvert, il entendit aussitôt la voix de monsieur M. s'adressant directement à lui :

«— Tu n'arrives pas à dormir ?

— Non... Qui es-tu ?

— Je suis monsieur M..

— C'est toi qu'ils cherchent partout n'est-ce pas ?

— Oui. C'est moi.

— Pourquoi te cherchent-ils ?

— Parce-qu'ils veulent ma mort.

— Pourquoi ?

— Pour m'empêcher d'écrire ce livre.

— C'est quoi un livre ?

—...

—...

— C'est peut-être un silence qui entend des voix...

— Je ne comprends pas.

—  Tu ne te rends peut-être pas compte mais tu comprends déjà... Écoute. Là. En cet 
instant même, tu m'entends n'est-ce pas ?

— Oui...

— Et tu me réponds quand je m'adresse à toi...

— Oui...

— Pourtant, tu n'as pas dit un mot à haute voix. Tu n'as fait qu'ouvrir ce livre, tu t'es penché sur une de ces pages et voilà que nous sommes déjà  en train de discuter en silence... C'est peut-être ça un livre...

— Mais qui t'a enfermé ici ? Tu n'es pas triste, tout seul, dans ton livre ?

— Je me suis enfermé ici de mon propre gré afin d'avoir un espace où le temps est suspendu, un refuge à l'abri du monde et de son bruit, un lieu vide où le droit de se taire est sacré, où le silence absurde d'un homme n'est pas méprisé, où au contraire, ce silence suffit pour entrevoir dans  le soupir d'une phrase murmurée le souffle d'une vérité, d'une version de la vérité libérée de la parole qui ne fait que la fausser... Peut-être que tu ne comprendras pas ce que je suis en train d'évoquer ici et je t'avoue que moi-même ne suis pas certain de comprendre. Après tout, c'est peut-être plus simple... Oui, peut-être que je me suis enfermé ici juste pour te rencontrer...

— Me rencontrer moi ? Pourquoi moi ?

— Parce-que tu sembles bien seul. Et puis parce-que sans toi, je n'existe pas...»

Soudain, l'enfant a quitté le livre des yeux redoutant la présence de quelqu'un derrière lui. En tournant très lentement la tête, la peur au ventre, l'enfant découvrit son père. Depuis combien de temps était-il ici? Il l'ignorait. Le père regardait rougir son enfant pris en faute avec une extrême gravité. L'enfant n'osait plus faire le moindre geste. Le père aussi restait figé debout devant lui, pâle et nauséeux sur le radeau de son regard médusé, les yeux fixés sur ceux honteux et apeurés de son fils. 

De longues minutes sont passées ainsi durant lesquelles le regard du père se métamorphosa. Il ne regardait plus le visage de son fils mais celui d'un ennemi juré. Et puis d'un coup de sang, comme s'il venait là de prendre seul une décision que même le silence redoutait, il sortit son sabre de son étui et dans un bruit de lame, il le tendit à son fils.

Une fois le sabre dans les mains de l'enfant, la voix du père avait disparu pour laisser place à celle du chef qui lui lança froidement au visage:


«—  Repens-toi traître... et laisse enfin le monde te lire à ventre ouvert.»



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