#640
Paris, 14 juin
Le regard empêché
Peut-on rencontrer une œuvre d’art au musée. Pas la croiser, pas juste passer devant. La rencontrer. Le musée ne s’y prête pas. Les gens sont là pour avoir vu, pas pour voir. L’œuvre à peine atteinte est déjà dépassée. Le premier réflexe c’est le téléphone, l’écran entre soi et la toile. Certains lui tournent le dos, se prennent en photo, partent. L’image existe en meilleure qualité sur internet, sans foule, bien cadrée, mais ici il faut une preuve. Que le voyage a eu lieu. Ceux qui s’arrêtent bloquent la marche, gâchent les photos, se retrouvent dans le cadre des autres.
Une jeune femme. Je la remarque parce qu’elle ne bouge pas. Assise devant La Porte de l’Enfer, elle reste là. Elle fronce les sourcils. Pas agacée par ce qu’elle voit, par ce qu’elle n’arrive pas à voir. Elle dit quelque chose tout bas, pas des mots vraiment. La Porte est blanche, le plâtre pâle et poreux. Trop de détails, trop de plis, trop de figures qui ne finissent pas leur geste. Elle reste. Autour d’elle les téléphones s’élèvent, capturent, s’éloignent. Elle ne prend rien. Elle ne détourne pas le regard non plus. Son visage se vide. Pas d’éblouissement. Elle est encore là quand on part.
On dérive dans une autre salle. Toi Isabelle tu es une des rares enfants ici. Les autres sont traînés. Un garçon d’environ sept ans dit assez fort : ce serait bien que tous les personnages des tableaux soient des squelettes. Sa mère le gronde : tais-toi, imbécile.
Je n’y prête pas attention. Mais plus tard dans les galeries je ne vois plus que ça. Des squelettes sous les robes à crinoline, bien coiffés, accoudés à un piano. Des squelettes en redingote, en maillot rayé. Même les enfants.
Toi tu es venue pour voir. Assez petite pour te faufiler au cœur du bruit. À hauteur d’enfant les musées sont une épreuve, une forêt de jambes. Mais il y a des toiles que personne ne photographie, pas l’image de leur fond d’écran, et là tu peux t’arrêter. Tu regardes le trait de Vincent, pas le sujet, le trait – nerveux, violent, comme une incision.
On déjeune dans un bistrot parisien, ton premier. Tu écris. Moi la visite est déjà loin. C’est plus tard, au jardin, les yeux dans le mouvement des ombres sur le sable, que les tableaux reviennent. Le contour net des bancs, des troncs : Manet. Le mouvement des feuilles : Vincent. Ton visage taché de soleil et d’ombres : Renoir.
Tout revient après, dans la fatigue, en parlant d’autre chose. C’est là que je vois mieux.

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