#639
Paris, 13 - 17 juin
Je ne me souviens plus de mon dernier voyage en train. Tout s’est effacé. Pas un compagnon de voyage, pas une gare. Ça doit faire vingt-cinq ans. Je regarde ceux qui savent où poser leur sac, comment s’installer. L’ouverture des portes des toilettes demeure une énigme. Isabelle l’a pris l’année dernière. C’est elle qui me guide. Je suis ma fille avec la même confiance aveugle.
On quitte la gare. Des champs flous aux couleurs incertaines. Je connais Caroline et Pierre par leurs écrits, par leurs voix dans un casque. Jamais leurs visages. Je ne sais pas ce que je vais faire de mon corps quand je serai devant eux. Quatre nuits sous leur toit.
Est-ce que je ressemble à ce que j’écris.
Métro parisien. L’étrange impression d’un décor de film. Je n’ai personne à incarner ici. Je suis un figurant que personne ne remarque. Ça me repose. Isabelle est paisible.
Premiers mots dits dans la présence. La gêne du corps, la parole sur ses gardes. Isabelle fait le pont. Il faut du temps pour apprivoiser les voix, entendues jusqu’ici dans un casque, qui maintenant sortent d’une bouche. Ce ne sont pas les mêmes mots, pas les mêmes silences. L’ajustement est lent.
La rencontre avec Caroline et Pierre. C’était moi que je craignais, dans le reflet qu’ils pouvaient me renvoyer : cette peur de ne pas savoir quoi dire, de trahir l’écriture par la parole. Et pourtant c’est tout le contraire. En les voyant je comprends que je les connaissais déjà. Je ne sais rien de leur quotidien, de leurs gestes. Tout en eux me semble familier. Ce que je découvre, l’écriture me l’avait déjà soufflé.
Je suis surpris par leur douceur. Simple, sans mise en scène.
C’est la première fois que je parle ainsi de ce que je fais. Ce que j’éprouve en écrivant, je le traduis mal en mots dits. Je leur confie que je ne parle presque jamais français pour communiquer. Qu’à la boulangerie, au marché, ma parole hésite, accroche. La même gêne que chez mes étudiants vietnamiens en France – hors du cadre du cours, quand il faut parler vraiment, les mots glissent. Avec Pierre et Caroline la parole vient sans que je la force. Le français redevient une langue amie.
Nous nous étions d’abord rencontrés par l’écriture. Ce n’est pas notre histoire qu’on donne à lire. Devenir lecteur de quelqu’un crée un lien que personne ne nomme. Quand la rencontre a lieu on n’a plus rien à expliquer.
Les vraies surprises sont des signes de reconnaissance : un regard un peu gêné, un humour familier, une façon de parler plus vive quand surgissent les sujets politiques. Même leur appartement pourrait être le nôtre. On s’y voit déjà poser nos carnets.
Dans le train du retour Isabelle lit à mes côtés. Une forme d’absence s’annonce. On sait qu’ils vont manquer. Et pour que ce manque ne se referme pas sur lui-même, il faudra le conduire quelque part. Que les échanges trouvent un lieu où continuer. L’écriture, encore. Ne plus attendre. Écrire ce journal échoué.
La rencontre a eu lieu. Pour l’honorer : écrire. Continuer à consacrer sa vie à l’écriture. Ne plus douter de cela.
Au-delà de Pierre et Caroline quelque chose s’est déplacé. Une disponibilité nouvelle, clandestine. Elle est née là, dans ce voyage, le premier père et fille. Quelque chose s’est ouvert à travers Isabelle : une façon d’être ensemble, de se découvrir autrement, de se reconnaître dans ce que chacun fait. Ce n’est pas rien. Elle a vu que c’était possible. Moi aussi.





Commentaires
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một bi ẩn phép lạ