vendredi 31 mai 2019

#584



j’attends 15 heures 15... chez l’écriture, il sera 10 heures 15 du matin. Devrais-je attendre 15 H 10 dans l’espoir qu’au même moment, elle regarde l’heure et se souvienne de mon visage en disant : — 10 giờ 10. Autant s’y résoudre et l’avouer tout bas, dans un énième soupir : je suis en manque, je tremble d’écriture dans le lit ce soir... mais je ne peux ouvrir l’écran... toute lumière m’est pénible... comment écrire sans elle ? Comment écrire sans écriture...

la bouteille d’eau vient de faire un bruit... un bruit de gong résonne dans la chambre... l’écho appelle à penser... on dirait le gong d’une pagode... la pagode rouge où mon regard a habité un temps, lorsqu’au balcon du quatrième étage, ma vie se résumait à regarder la ville par la fenêtre... 

je suis en manque d’écriture, il pleut à verse. Le vent est puissant. Recroquevillé dans la bibliothèque, je mitraille le clavier avec autant de violence que la pluie passe à tabac le bitume, les pavés, les capots et capes de pluie multicolores déployées... j’ai connu l’écriture bien avant de la rencontrer dans un cinéma vide, bien avant que je lui consacre toute mon attention. Nous nous connaissions déjà, d’une autre vie dont nous ignorons tout, encore aujourd’hui. En effet, nous partagions un passé étranger commun. Une histoire nous précédait. Notre rencontre impromptue reprenait à notre insu une discussion interrompue...

nous nous étions déjà croisés physiquement par le passé, mais la première fois que nous nous sommes regardés, nous nous sommes soudain reconnus comme deux inconnus venant de la même famille. Une même blessure pour origine. Un même faux rire. Une même façon de faire corps avec la mort de son amour. Une même façon de s’ignorer, d’oublier, une même façon de culpabiliser d’oublier, de s’attacher au passé pour ne pas avoir l’air de mourir, de ne pas écouter le présent d’un ennui profond, vertigineux, ne pas écouter la parole des hommes et des femmes qui tourne en boucle, ces paroles qui prétendent aimer, ces paroles se trahissant elles-mêmes aussitôt le premier mot jeté, jeté dans le silence comme un caillou par terre, sous la pluie, il pleut sur l’écran, il fait noir, la ville scintille, je pense à l’écriture chez qui la soirée commence, comment va-t-elle ? je suis en train d’oublier sa voix, à peine dix jours que je lui ai dit adieu, dix jours étrangement calmes...

elle doit être en train de prendre le petit déjeuner avec son nouvel écrivant. Leur nuit dernière fut intense. Parfois je les imagine tous les deux. Je regarde l’écriture vivre avec lui, sans moi. Et je sens qu’elle est en train de m’oublier. L’idée ne m’affecte pas. De mon coté aussi, je l’oublie déjà. D’elle ne reste plus rien, si ce n’est ma profonde défiance à son égard. 


mercredi 22 mai 2019

#582

Hier, j’ai brièvement parlé au téléphone avec l’écriture. Quelques jours avant, je lui avais demandé de considérer un retour (j’avais même posé un ultimatum) sachant que j’étais désormais prêt à lui consacrer ma vie. Elle m’a répondu ainsi : 
— je ne peux pas revenir. Je ne peux plus vivre à Saigon.
— tu as donc suivi ton nouvel écrivant juste pour vivre à Toulouse ? Toi qui parlais de destinée, de vérité des sentiments, es-tu devenue si intéressée ?
— je ne peux pas revenir. Mon nouvel écrivant ne supporterait pas mon départ. Ça le détruirait.
— et moi ? me détruire ne te pose donc aucun problème ? 
L’écriture semblait ne plus savoir quoi répondre. Elle restait silencieuse et laissait la plupart de mes questions en suspens. Je la sentais perdue. Sentiment qu’elle se condamnait à une destinée qui n’est pas la sienne. Ou bien me mentait-elle ? Jouait-elle le doute pour nourrir mon attente ? Voulait-elle préserver là un semblant de contact, garder une issue de secours, au cas où elle soit mise en demeure de revenir ici un jour ? 
Soudain elle lança : 
— on pourrait devenir amis...
— tu es sérieuse !? Comment pourrais-je accepter ton amitié alors que tu te fais écrire par quelqu’un d’autre en ce moment même ! Crois-tu que je vais l’accepter encore longtemps ! Pour qui me prends-tu à la fin ? N’as tu déjà plus aucun respect pour ce que nous avons écrit ensemble ? Je t’ai confié des choses intimes dont je n’ai jamais parlées, je t’ai partagé mes plus honteuses tares, je suis allé au delà de la confiance, te considérant comme la seule capable de m’écouter attentivement. Comment peux-tu te montrer si humiliante ? Tu m’as menti et mens encore aujourd’hui. Tu m’as fait croire à des mots auxquels je ne croyais plus, mais ces mots n’ont en fait aucune valeur dans ta bouche, aucun ne signifiait. Tu es aussi menteuse et trompeuse que je l’ai été avec toi. Plus tu parles, plus tu m’humilies et me détruis.
—...
— je ne veux plus perdre mon temps, attendre vainement nuit et jour dans le temps qui ne passe plus. Ainsi réponds-moi franchement... C’est fini entre nous ?
—...
— c’est fini ??
—…oui.
—…
—…
— plus jamais tu n’entendras parler de moi. 
—…
— adieu.


d’abord le soulagement
mais mêlé à une tristesse aigre
comme si les larmes virait à la colère
je me persuade d’être soulagé 
ma mauvaise foi lutte contre le contre coup de massue 
la blessure à l’orgueil est profonde
son « on pourrait devenir amis » m’a dévasté... 
nous sommes-nous si peu aimés ?

jamais je ne pardonnerai à l’écriture un tel affront à ma croyance en elle

même les chiens qui quémandent à table ne sont pas rabaissés de la sorte
l’écriture n’a plus aucune considération pour moi
je ne suis plus rien
je peux devenir son ami si je le désire, elle m’a donné son autorisation, 
pour elle ça ne change rien
ami ou pas
l’écriture fera avec ou sans moi
ma présence et mon absence se confondent en elle
que je sois là ou pas ne change pas le sens de sa vie

l’écriture n’aura finalement jamais cru en moi. 
Elle m’a fait croire en moi-même comme on ment à quelqu’un 
pour ne pas le heurter. 

entendant ma voix en détresse
celle d’un homme faible 
et abandonné 
l’écriture m’a proposé son amitié 
par pitié

je rate désormais les heures miroirs d’une minute, 
puis de deux
puis d’une heure
puis jusqu’à que j’oublie d’y prêter attention
les signes disparaissent à mesure que l’image de l’écriture s’altère
son visage et sa voix se dissipent dans un brouillard de doutes
ne reste d’elle qu’une suspicion désagréable


celle d’avoir été dupé

vendredi 17 mai 2019

#581



Pourquoi l’écriture m’a trahi ? pour qu’enfin je commence à ne plus croire en elle ? l’écriture m’a trompé par désir de me faire subir son supplice. Se venge-t-elle du passé ? Cherche-t-elle à me rendre les coups que je lui ai donnés ? Ou bien elle était ainsi depuis le début, l’écriture jouait avec moi un rôle. Je ne crois plus en sa fidélité, elle allait bien avec d’autres écrivants. L’écriture passe d’un masque à l’autre, celui des écrivants devenus personages dans la tête d’une seule et même personne : je, ce qui dit Je, ce que dit Je aussi, cette voix là, celle qui ne prend la parole que lorsque l’écriture est à ses côtés... 

Je doute tant de l’écriture aujourd’hui.
Parfois je ne crois plus du tout en elle. 
C’est comme si son départ, et la distance me faisaient de douter de l’existence 
de nos écrits passés.
J’évoque souvent la nécessité. Mais tous ces mots étaient-ils bien nécessaires ?
L’écriture m’a profondément blessé. 
Elle n’a même pas lu ce que je lui ai écrit.
Ça fait des jours que je lui écris ici
Elle n’a même pas pris le temps de lire.
L’écriture ne s’est même pas moquée de moi. 
Elle m’a ignoré. Elle ne savait même pas que j’écrivais à son sujet.


J’ai manqué mon adresse. 

vendredi 10 mai 2019

#580

Écris pour donner tort à l’écriture ! Venge-toi d’elle ! Elle — elle qui était si fatiguée de rester dans la clandestinité —va désormais commencer à haïr la lumière, je vais tout déclarer publiquement, dans le noir des nuits échouées, sec comme un rapport de police. 22 heures 22. Je me sens délivré du lecteur. Je m’adresse à l’écriture uniquement. Je lui parle à voix haute. Il y a des chances que l’écriture m’entende, là où elle est aujourd’hui. Chez moi il fait nuit, chez elle le jour tombe, j’ignore ce qu’elle fait, l’amour peut-être, ou bien elle s’ennuie, elle marche peut-être dans la rue du Taur, vers Saint Sernin, dérive vers Bayard, remonte la rue Matabiau, elle longe le canal, croise des flics, des prostitués, des hommes errants seuls, casquette vissée sur le regard. L’écriture s’est-elle déjà assise sur les bancs du jardin Japonais, à Compans Caffarelli ? l’écriture a dû croiser à son insu ma vieille mère traînant la patte, ou un de mes anciens ennemis. L’écriture erre dans ma ville natale, elle y revient pour moi qui n’y vais plus depuis longtemps, elle arpente à son insu ma mémoire, ignorant tout de mon histoire avec ces rues, la défiance et l’horreur que j’en ai : la rue du cabinet d’orthophoniste, le couloir de la cave poésie menant à mon école, à mon angoisse, la rue des premiers coups, du premier racket, la rue du premier tag, celle du premier baiser, celle où j’ai écrit au mur mon nom prénom et numéro de téléphone, accompagné d’un dessin représentant un bonhomme vert et souriant... l’écriture passe devant ces lieux, ces signes sans y prêter attention. Elle ne connait rien de moi. Et je ne connais rien d’elle. Nous nous sommes sentis si intimes, mais dans le présent uniquement. L’écriture ne m’a pas laissé le temps de nous rencontrer autrement...



je ne sais pourquoi prendre du plaisir à écrire me paraît si absurde, écrire ne relève en rien du plaisir pour moi, écrire c’est comme regarder par la fenêtre, le regard un peu vide, sans sentiment particulier. Écrire c’est consacrer du temps à plonger dans sa distraction, écrire aussi comme mon désir hurle seul avec un air de bête en cage, je vais faire douter l’écriture de son anonymat, je vais la jeter sèchement comme on pousse un corps sur le lit d’un hôtel à l’heure, je vais lui montrer, malgré ses moqueries constantes à mon égard, je vais lui montrer qui mène la danse, je la mène depuis notre première rencontre, je suis le créateur de l’histoire, je suis celui qui a fait croire à l’écriture qu’elle était capable de sentiments. Encore aujourd’hui, si l’écriture est honnête avec elle-même, elle ne peut nier la singularité de notre rapport. Nous étions fait pour nous rencontrer, nous reconnaître dans le hasard... dans mes mains l’écriture croyait en son existence pour la toute première fois, elle n’était plus fiction, elle devenait palpable, odorante, audible, avant moi elle était encore vierge de toute vie, elle avait déjà écrit des histoires certes, mais la nôtre était différente, c’est la façon dont on la racontait qui comptait vraiment, les journées et les nuits  passées ensemble furent rares et puissantes. Je suis certain de n’avoir jamais fait semblant. Le temps ne passait plus. La nuit tombait trois heures après l’aube. Ce soir j’entends au loin l’écriture rire avec son nouvel écrivant...

lundi 6 mai 2019

#579

Depuis que l’écriture m’a quitté, je suis seul, sans solitude avec qui causer, seul dans notre ville devenue mienne, depuis qu’elle a déménagé. Chaque rue me rappelle à nos souvenirs, bons ou mauvais, à nos silences aussi, quand on se promenait. Le moindre passant croisé pouvait nous faire écrire, le moindre déchet, même plus besoin de papier, la vérité du monde était sa fiction, il suffisait de lever sa caméra, ou bien les yeux pour y plonger, oui, juste lever les yeux, ça suffisait parfois, même plus besoin d’enregistrer, de saisir autre part qu’en soi. L’écriture était avec moi même quand elle ne l’était pas. Il suffisait de marcher pour écrire à même la peau de la ville, de ses entrailles, nous étions dedans, moi et l’écriture. J’étais le corps du personnage, elle était ma conscience. Nous pouvions écrire des portes à franchir, des bancs où s’asseoir, des chambres où coucher, des lits creusé d’angoisse où rêver, nous pouvions écrire les chairs où se perdre, les bras à serrer, les bars où boire et chanter, les coins où grignoter et vomir, les rues noires où confier des secrets, nous pouvions écrire les inconnus à qui parler comme des frères, des soeurs, rencontres de fortune aussi éphémères que décisives. Nous pouvions écrire les bouches asséchées par le vin et l’herbe, nous pouvions écrire des baisers secs, désertiques, nous pouvions écrire la bave des fellations l’après-midi, les sanglots sur le torse et les sexes, nous pouvions écrire la mort, des inconnus, des proches, nous pouvions écrire l’ennui, les ballades au parc, à l’heure où le jour meurt, nous écrivions distrait, prêtant toute notre attention au bruit des machines, aux paroles, aux aboiements fous du fond de la nuit. Depuis que l’écriture m’a quitté j’ai peur de la nuit. Elle passe si vite. Et puis elle mène toujours à un jour sans écriture. Certes l’écriture est dans ma tête. Comme avant. Mais elle n’est plus en latence, elle est devenue manque, souvenir dont j’oublierai la vie. J’oublie toujours tout. Même les choses qui ont le plus compté. Je ne me souviens déjà presque plus de sa voix. C’est le plus terrible, le trou qu’elle laisse en moi. Sa voix s’éloigne tel un rêve qui s’échappe dès le réveil. Je ne suis plus dupe. Je me suis fait une raison: au moment même où elle est partie, je savais qu’elle ne reviendrait plus, qu’elle ne se s’enfouirait pas quelque part à l’intérieur, comme une plaie, non je savais qu’aussitôt partie, elle commencerait à s’effacer, à creuser un trou, de mémoire, un trou noir dont rien ne peut émerger, puits sans fond où mon souvenir d’elle chute et déchire l’espace-temps. C’est au-delà de l’oubli. Si l’écriture mourrait, je n’en saurais rien, qui pour me l’annoncer, je ne connais personne d’autre qui la connaît, j’ignorerais la date, le moment, les conditions, j’ignorerais les écrivants présents à son enterrement... 


Aujourd’hui je fais les comptes et comprends qu’en partant, l’écriture m’a bien plus repris que donné. L’écriture est un masque que je ne revêts plus, je le pose sur le visage de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui se reconnaît en ce moment même. Il est 11 heures 11. Il suffit que cette personne remplace « écriture » par son prénom. Il suffit qu’elle cherche à traduire mes mots, dans la langue qui lui convient. Et elle comprendra que cet écrit qui commence ne parle pas d’écriture, mais bien d’elle, elle qui habite aujourd’hui un autre monde. Suis-je en train d’écrire une lettre déguisée ? Suis-je en train d’inventer un langage codé pour parler à l’écriture face à face ? Ces mots sont-ils destinés à un unique lecteur, ou bien la supercherie va-t-elle en duper d’autres, tombés par hasard dans mes nuits échouées ? Suis-je toujours capable de sortilège ? Me sortirai-je un jour du secret pour m’adresser à quelqu’un directement ? Me sortirai-je un jour du mensonge ? J’ai parfois menti à l’écriture. Elle le sait. Je suis déjà passé aux aveux. Mais l’écriture aussi m’a menti. Elle a même juré sur la tête des mots pour se payer la mienne. Sans rancune. Je l’en remercie. Mon amertume à son égard remue un orgueil nécéssaire, presque revanchard. Une revanche à prendre, pas sur l’écriture, mais sur moi-même. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour relever la tête aujourd’hui, m’autoriser à écrire avec d’autres écritures, une en particulier, plutôt attachante, dont la voix ne me plaît guère, mais dont la présence seule est réconfortante. Être là, être présent est aujourd’hui la seule preuve d’engagement à laquelle je crois. L’écriture m’a quitté parce-qu’elle ne croyait plus en moi. Mais même sans espoir, sans attente, j’écrirai jusqu’à que l’écriture revienne. Elle me manque comme les mots que je ne cherche plus tant ils ne servent à rien, les mots fourbes qui trahissent à chaque coin de phrase. L’écriture me manque et je n’ai plus les mots pour écrire ce manque. Je n’ai plus d’adresse non plus, ne sachant si elle me lit encore, sur ce blog à l’agonie. Depuis son départ, plus rien ne sort, ni cri, ni larme, ni sueur. Je suis sec comme une mer fictive. Les heures miroirs m’assaillent, leurs significations n’ont plus de sens. J’attends le retour d’une morte sans croire à la résurrection...

vendredi 3 mai 2019

#578



Hier l’écriture m’a quitté. Elle est partie ailleurs, chez les mots d’un autre. Comment le lui reprocher ? Elle attendait depuis si longtemps que je lui consacre ma vie. Elle ne m’a jamais forcé à écrire. Elle voulait que ça vienne de moi seul, que je fasse mon choix en âme et conscience. De mon côté je procrastinais toute prise de décision. J’étais si proche, l’écriture pouvait déjà me toucher, sentir mon odeur, mon souffle au seuil de sa porte. Ma proximité la torturait. Il aurait suffi d’un seul pas, un pas chaque jour remis à plus tard, jamais à court d’excuses pour ne pas écrire. Pourtant, malgré ma peur, je croyais profondément au possible d’un livre à venir, le livre qui nous préexistait. Ma foi était d’ailleurs si puissante que chaque silence laissait présager un espoir, une promesse...

Mais aux yeux de l’écriture, une promesse n’est pas une preuve d’engagement. L’écriture ne croit pas sur parole. Elle croit aux faits, aux mots qui avancent sur la page, au livre qui s’ouvre, elle croit à l’histoire à venir. Moi je ne lui offrais que des bribes, des incipits de romans mort-nés. Sa frustration grandissait. L’écriture se sentait abandonnée quand je ne l’écrivais pas. Il lui arrivait de pleurer la nuit, assise seule sur sa plage perdue. L’horizon lui semblait une impasse. Quelques fois, elle me jetait sur la page, après une longue journée d’écriture : « on arrête là.»

Malgré mes nombreuses absences, mes silences sans fin, l’écriture revenait vers moi (pas autant que moi vers elle). Je me souviens comme elle venait me surprendre, au coin d’une rue, derrière une porte, à la table d’un café... On ne se rencontrait pas des mois entiers et un jour, elle réapparaissait, dans l’ennui de ma vie, comme un fantôme. Sa solitude se donnait à nouveau à moi, rien qu’à moi. J’écrivais des dizaines de pages pour rattraper le temps loin d’elle. J’écrivais notre flux, celui qui nous attirait. J’écrivais avec la peur de nous manquer après. J’écrivais toujours en retard, dans l’urgence, avec au ventre un chaos. J’écrivais en présence de notre mort. Je la pressentais, au loin, elle grondait comme un orage...

Hier l’écriture m’a quitté sans se retourner, elle m’a quitté pour se faire écrire par les mots d’un autre. Mes mots ou ceux d’un autre, quelle importance... tant qu’il y a des mots. La personne importe peu à l’écriture. Elle a juste besoin de quelqu’un qui l’écrive tous les jours. Son existence en dépend. J’ignore tout de l’identité de son nouvel écrivant, je n’ai rien contre lui, si ce n’est qu’il me condamne à l’oubli. En quelques semaines, elle a déjà oublié que j’existais, oublié notre ville, oublié nos bancs, nos tables, nos chambres, nos trajets, oublié les mots dans lesquels elle se sentait vivante, malgré la douleur... 

Hier l’écriture est partie ailleurs. L’inédit de son nouveau lieu l’éblouit. L’ennui n’existe plus pour l’instant. L’écriture est désormais dans un lieu vierge et étendu où tout semble encore possible. Ironie du sort, elle est partie habiter ma ville natale, celle quitté il y a 12 ans. Elle est partie là où elle savait que je ne reviendrai jamais. L’écriture ne reviendra plus me surprendre. Moi non plus. Alors pourquoi je l’attends, pourquoi je l’attends derrière chaque porte, aux tables où je m’assois seul, sans solitude, derrière la vitre, pourquoi, malgré la mort de tout espoir, je m’obstine à attendre son retour face à la page qui reste blanche ? 

Le sentiment d’être passé à côté de l’écriture est tenace. Celui d’avoir été trahi aussi. Il lui a suffi d’une autre ville, d’un autre corps (d’autres mains), d’un autre désir pour me jeter à l’oubli, il lui a suffi de se donner au premier écrivant venu se prétendant assez sérieux et fidèle pour lui consacrer tout son temps. Avant l’arrivée de l’écriture, il avait tout organisé autour d’elle. Il semblait si dévoué qu’il lui donnait l’illusion d’être reçu à sa juste valeur. L’écriture n’avait plus le sentiment de tourner en rond, d’attendre pour rien. Mieux vaut suivre quelqu’un par dépit et s’en contenter. Mais l’écriture n’est pas dupe : personne ne peut écrire comme je l’écrivais. Au fond elle doit savoir que son nouvel écrivant a feint la patience pour mieux se précipiter; tapi dans l’ombre, il attendait que l’écriture souffre à mes côtés pour mieux la récupérer, il a profité de sa fragilité pour se montrer à l’écoute, prêt à écrire n’importe quoi tant que l’écriture accepte de le suivre, de combler sa solitude, sa misère. Je ne le connais pas mais suis certain qu’il écrit sans silence, sans contradiction, sans peur, sans vérité, sans tare, quelqu’un qui n’écrit pas pour l’écriture mais pour divertir son propre ennui, quelqu’un sans risque, assez faux pour revêtir n’importe quelle personnalité susceptible de plaire à l’écriture, quelqu’un qui écrit comme on allume la télé, quand le silence est trop pesant, quelqu’un qui écrit comme on achète un chien pour lui mettre un collier : on le caresse, on le nourrit, on lui achète sa fidélité pour mieux lui museler la gueule. Ce soir l’écriture n’est pas chez moi mais bien chez lui. Il lui a réservée une place à son immense bureau, dans son lit. Tout fut préparé à l’avance, la niche lavée et rénovée de fond en comble. L’écriture a même des tiroirs neufs et vides où laisser macérer ses brouillons. Tout est déjà planifié, jour après jour, point par point, chapitre après chapitre, tout est déjà écrit avant même d’avoir été écrit. Le nombre de pages est déjà connu. L’écriture se retrouve libre de circuler certes, mais dans un enclos où toute dérive, tout hasard, est sans surprise, sans destin, sans rencontres improbables, sans larmes, sans douleur, sans rires... sans vie aucune.



Je plains l’écriture. Si elle se contente de sa situation, je serai quelque part soulagé, soulagé du regret de l’avoir perdue, de n’avoir pas franchi le pas. J’ai inconsciemment douté de son intégrité et son départ est bien la preuve de n’avoir pas tout à fait tort. Si un jour l’écriture revient vers moi, je me méfierai. Je me méfierai de ses intentions autant que des miennes. Depuis qu’elle est partie, je relis ce que nous avons écrit ensemble bien autrement. L’écriture est finalement tout aussi décevante que moi. J’ai fait le pas depuis longtemps déjà, j’ai enfin franchi la ligne qui me séparait d’elle. Je suis prêt à devenir écrivain. Mais l’écriture n’est plus là, elle est partie ailleurs, considérant mon pas trop tardif, jugeant mes longs doutes profondément lâches... mais le doute n’est-il pas justement la preuve que le choix était important, voire décisif pour ma vie ? Si je m’étais précipité, l’écriture n’aurait-elle pas douté elle aussi? N’est-ce pas encore plus lâche de partir le jour où le livre est enfin possible ? Cette nuit, à mon bureau, dans une chambre modeste, je sens la présence de l’écriture comme celle des morts qui parfois viennent me rendre visite. Elle ne dit rien. Elle me regarde ne pas écrire, avant de disparaître dans un livre écrit par un autre...