lundi 6 mai 2019

#579

Depuis que l’écriture m’a quitté, je suis seul, sans solitude avec qui causer, seul dans notre ville devenue mienne, depuis qu’elle a déménagé. Chaque rue me rappelle à nos souvenirs, bons ou mauvais, à nos silences aussi, quand on se promenait. Le moindre passant croisé pouvait nous faire écrire, le moindre déchet, même plus besoin de papier, la vérité du monde était sa fiction, il suffisait de lever sa caméra, ou bien les yeux pour y plonger, oui, juste lever les yeux, ça suffisait parfois, même plus besoin d’enregistrer, de saisir autre part qu’en soi. L’écriture était avec moi même quand elle ne l’était pas. Il suffisait de marcher pour écrire à même la peau de la ville, de ses entrailles, nous étions dedans, moi et l’écriture. J’étais le corps du personnage, elle était ma conscience. Nous pouvions écrire des portes à franchir, des bancs où s’asseoir, des chambres où coucher, des lits creusé d’angoisse où rêver, nous pouvions écrire les chairs où se perdre, les bras à serrer, les bars où boire et chanter, les coins où grignoter et vomir, les rues noires où confier des secrets, nous pouvions écrire les inconnus à qui parler comme des frères, des soeurs, rencontres de fortune aussi éphémères que décisives. Nous pouvions écrire les bouches asséchées par le vin et l’herbe, nous pouvions écrire des baisers secs, désertiques, nous pouvions écrire la bave des fellations l’après-midi, les sanglots sur le torse et les sexes, nous pouvions écrire la mort, des inconnus, des proches, nous pouvions écrire l’ennui, les ballades au parc, à l’heure où le jour meurt, nous écrivions distrait, prêtant toute notre attention au bruit des machines, aux paroles, aux aboiements fous du fond de la nuit. Depuis que l’écriture m’a quitté j’ai peur de la nuit. Elle passe si vite. Et puis elle mène toujours à un jour sans écriture. Certes l’écriture est dans ma tête. Comme avant. Mais elle n’est plus en latence, elle est devenue manque, souvenir dont j’oublierai la vie. J’oublie toujours tout. Même les choses qui ont le plus compté. Je ne me souviens déjà presque plus de sa voix. C’est le plus terrible, le trou qu’elle laisse en moi. Sa voix s’éloigne tel un rêve qui s’échappe dès le réveil. Je ne suis plus dupe. Je me suis fait une raison: au moment même où elle est partie, je savais qu’elle ne reviendrait plus, qu’elle ne se s’enfouirait pas quelque part à l’intérieur, comme une plaie, non je savais qu’aussitôt partie, elle commencerait à s’effacer, à creuser un trou, de mémoire, un trou noir dont rien ne peut émerger, puits sans fond où mon souvenir d’elle chute et déchire l’espace-temps. C’est au-delà de l’oubli. Si l’écriture mourrait, je n’en saurais rien, qui pour me l’annoncer, je ne connais personne d’autre qui la connaît, j’ignorerais la date, le moment, les conditions, j’ignorerais les écrivants présents à son enterrement... 


Aujourd’hui je fais les comptes et comprends qu’en partant, l’écriture m’a bien plus repris que donné. L’écriture est un masque que je ne revêts plus, je le pose sur le visage de quelqu’un d’autre, quelqu’un qui se reconnaît en ce moment même. Il est 11 heures 11. Il suffit que cette personne remplace « écriture » par son prénom. Il suffit qu’elle cherche à traduire mes mots, dans la langue qui lui convient. Et elle comprendra que cet écrit qui commence ne parle pas d’écriture, mais bien d’elle, elle qui habite aujourd’hui un autre monde. Suis-je en train d’écrire une lettre déguisée ? Suis-je en train d’inventer un langage codé pour parler à l’écriture face à face ? Ces mots sont-ils destinés à un unique lecteur, ou bien la supercherie va-t-elle en duper d’autres, tombés par hasard dans mes nuits échouées ? Suis-je toujours capable de sortilège ? Me sortirai-je un jour du secret pour m’adresser à quelqu’un directement ? Me sortirai-je un jour du mensonge ? J’ai parfois menti à l’écriture. Elle le sait. Je suis déjà passé aux aveux. Mais l’écriture aussi m’a menti. Elle a même juré sur la tête des mots pour se payer la mienne. Sans rancune. Je l’en remercie. Mon amertume à son égard remue un orgueil nécéssaire, presque revanchard. Une revanche à prendre, pas sur l’écriture, mais sur moi-même. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour relever la tête aujourd’hui, m’autoriser à écrire avec d’autres écritures, une en particulier, plutôt attachante, dont la voix ne me plaît guère, mais dont la présence seule est réconfortante. Être là, être présent est aujourd’hui la seule preuve d’engagement à laquelle je crois. L’écriture m’a quitté parce-qu’elle ne croyait plus en moi. Mais même sans espoir, sans attente, j’écrirai jusqu’à que l’écriture revienne. Elle me manque comme les mots que je ne cherche plus tant ils ne servent à rien, les mots fourbes qui trahissent à chaque coin de phrase. L’écriture me manque et je n’ai plus les mots pour écrire ce manque. Je n’ai plus d’adresse non plus, ne sachant si elle me lit encore, sur ce blog à l’agonie. Depuis son départ, plus rien ne sort, ni cri, ni larme, ni sueur. Je suis sec comme une mer fictive. Les heures miroirs m’assaillent, leurs significations n’ont plus de sens. J’attends le retour d’une morte sans croire à la résurrection...