#673
Vingt jours
On a d'abord reçu des messages de la propriétaire de la chambre que tu loues. Your father has a problem. J'ai tout de suite pensé à un problème administratif, comme pressenti. On pressent la combine, on a rarement la joie d'avoir tort. Elle n'a pas encore déclaré ta présence.
Je t'imagine devant les flics du quartier, ceux qui font leur ronde d'immeuble en immeuble, qui frappent aux portes, vérifient les registres, notent, classent, transmettent, chiffrent. La machine ne se trompe pas, la machine n'oublie pas, la machine finit toujours par arriver. Le Vietnam serre la vis en ce moment : trop d'étrangers qui dorment dans des chambres que personne n'a jugé utile de signaler, trop d'Airbnb qui échappent aux taxes, trop de propriétaires préférant ignorer la loi. Pas des clandestins, non, juste des locataires, avec des contrats, des virements, des papiers, tous les papiers, sauf un. Sauf celui que la propriétaire devait remplir, déposer, signer —un formulaire, une ligne, rien, presque rien, le genre de rien qui décide si tu existes ou non dans le registre du quartier.
Je t'imagine, toi, 78 ans, assis, non, debout, on t'a dit debout, assis de nouveau, on t'a dit assis, attendant qu'on te demande quelque chose, répondant, attendant encore, répondant encore, la même chose, autrement, pareil. Tu cherches à t'expliquer avec le viet qu'il te reste, un viet d'il y a soixante ans, celui d'avant l'exil, que la langue a continué sans toi. Le couloir. La chaise. Le formulaire. Un autre formulaire. La machine vérifie, revérifie, transmet, attend. Ça revient. Ce n'est pas suffisant. Il manque une signature. Il manque toujours une signature. Un vieil homme de 78 ans qu'on fait tourner en rond parce qu'une propriétaire n'a pas voulu remplir une ligne. Tu l'appelles. Elle ne répond pas. Est-elle même dans le pays ? La machine qui s'occupe des gens que d'autres ont oublié de faire exister sur le papier ne se trompe jamais, ne se fatigue jamais, elle a tout son temps. Tu existes — la belle affaire…
Mon humeur tourne. Quelque chose se lève en moi, quelque chose de bas, de primitif, qui voudrait gifler, mordre, écraser. Pas la colère propre des gens bien élevés, l'autre, celle qui remonte du ventre, qui ne demande pas permission. Des semaines que je lui demande. Des semaines. Je me répète, et me répéter m'empoisonne encore plus.
Elle m'a même dit que c'était fait, que tout était en règle, légal. Je n'y ai jamais vraiment cru. Elle avait d'ailleurs ajouté : if police pass by, ok you can open them, but tell your father to tell them he is my uncle ok ? Tout ça pour ne pas payer de taxes. Je l'imagine déjà, se plaindre que le Vietnam est sale, que les services publics ne sont plus ce qu'ils étaient, qu'on ne peut plus vivre correctement dans ce pays, elle le dit sûrement, à ses amies, autour d'un café, avec ce soupir particulier des gens qui ont onze appartements et trouvent que ça ne suffit pas. On réclame l'État quand il protège, on le contourne quand il prélève. Onze appartements. Dieu reconnaîtra les siens.
Ainsi je lui réponds : what kind of problem ? prêt à lui sauter à la gorge dès qu'elle aura avoué sa non-déclaration. Emily’s Airbnb is typing. Je la regarde taper. Je prépare, peaufine chaque mot qu'elle ne sait pas encore qu'elle va recevoir. Et là, tel un google translate lost in translation, elle liste — crise d'épilepsie, herpès labial, glaucome — inventaire absurde, symptômes sans lien, dressé avec les mots qu'elle a, c'est-à-dire pas les bons, pas les bons du tout. Elle ajoute qu'on t'aurait retrouvé par terre dans l'ascenseur, évanoui, tu bavais. You need to come as soon as possible. You need to come as soon as possible. La phrase deux fois, comme si la répétition pouvait faire aller plus vite le temps qu'il me reste à comprendre.
On était en train de nager, Pierre, Isabelle et moi. Une heure de plus dans cette eau-là, une heure de plus dans cette innocence parfaitement ronde et fermée sur elle-même. Je ne sais pas pourquoi je suis ressorti vérifier. Quelque chose en moi ne fait jamais tout à fait confiance au calme, quelque chose en moi vérifie toujours, même quand il n'y a rien à vérifier, surtout quand il n'y a rien à vérifier.
J'explique rapidement à Pierre ce qui se passe, ce qui a pu se passer. Je ne sais rien encore. En tout cas, il faut y aller. Maintenant. Peut-être courir. Oui, assurément. Sur le chemin on parle, encore mouillés : accident cérébral, peut-être juste une crise, peut-être, sûrement, on ne sait pas, on continue à parler pour ne pas laisser le silence nous poignarder, le silence qui sait toujours tout avant nous, qui a toujours raison un peu trop tôt.
Puis on te découvre allongé sur le banc, entouré du manager et de quelques passants curieux, la moitié du visage paralysée. Devant ce visage à demi figé plus aucune supposition ne tient debout. Tu essaies d'articuler. J'ai fait comme un évanouissement. On se regarde. On te dit qu'il va falloir t'amener aux urgences. Tu essaies d'articuler du côté qui bouge encore. Non, ce n'est pas la peine. On se regarde à nouveau avec Pierre. Le manager a déjà appelé un taxi. On hésite, on appelle une ambulance, l'ambulance demande où on est, entre-temps le taxi arrive, on hésite encore, on ne sait pas, il faut agir, vite, sans savoir ce qui est mieux ou dangereux pour toi, sans savoir, sans savoir.
On te porte comme on peut sur le siège arrière. Tu trouves la force de marmonner attention à ne pas tomber dans le bac d'eau, et Pierre te répond qu'il est heureux que tu sois encore conscient d'un truc pareil. C'est tout à fait toi. Tu es encore tout à fait toi-même. Et cette phrase-là, cette attention au minuscule au bord du pire, elle nous tient debout une seconde de plus que prévu.
Je préviens T. qui vient immédiatement, elle monte dans le taxi avec Pierre. Je cours rejoindre Isabelle qui est déjà montée dans l'appartement. Dans ma course, j'appelle Françoise en France, je la tiens informée en même temps que je ne sais rien moi-même, je dis juste qu'on soupçonne un AVC, et de l'autre côté du monde, dans un fuseau horaire qui n'a pas idée de ce qui se joue ici, elle répond juste, la voix se serrant : oh merde. Merde.
Isabelle vient de se doucher. L'odeur de shampoing me donne la nausée. Je lui explique qu'on va devoir aller à l'hôpital, que tu as quelque chose de grave, très grave. Le savoir arrive toujours plus tard, en retard sur la peur. Je me parle à voix haute, tout seul, je commence à ranger, une serviette, les coussins du canapé, la vaisselle, je ne sais même pas pourquoi je range, comme si l'ordre d'un appartement pouvait retenir le désordre d'un corps. Sois fort, je me dis, sois fort, je me tape sur la cuisse, sois fort putain, comme pour faire redescendre de quelques claques les larmes et le délire qui montent. Isabelle me regarde. Isabelle m'aide. Elle ne flanche pas, elle, à dix ans, c'est elle qui me tient debout, c'est elle qui devrait avoir besoin de moi, pas l'inverse, mais ce jour-là c'est pas l'inverse.
T. me rappelle : on est en train de t'examiner aux urgences, et dans le même souffle, une commande de cannelés, le client arrive dans vingt minutes, sept cannelés dans une boîte puis dans une poche puis en bas à la réception, je dis d'accord mais maugrée, quel culot de me demander ça maintenant, et Isabelle, qui a tout entendu, dit qu'elle sait comment faire, et cette tâche absurde, ces sept gâteaux au moment où tu es peut-être en train de mourir, cette tâche me sauve, m'offre une étape avant l'autre étape, le ridicule qui retient le réel de s'effondrer tout à fait.
Je m'habille comme si j'allais sortir, vraiment sortir, short bleu marine, tee-shirt turquoise, n'est-ce pas trop flashy pour la situation, je me pose la question, et je crois même que je me parfume, toi qui te parfumes toujours, dans n'importe quelle situation, tu crains de sentir mauvais, et moi je fais pareil sans savoir si c'est de toi que je tiens ce geste.
On descend, la cliente est là, on lui donne les cannelés, je ne peux pas la faire payer, elle n'a pas de monnaie, elle paiera plus tard, ma femme la connaît bien, c'est une voisine. Je lui dis Thanks et have a nice day, et ce nice day me mine.
Dans le taxi. Je tiens la main d'Isabelle très fort, je lui ai dit de prendre un livre, elle fait semblant de lire, mais elle me tient la main quand même, j'ai besoin d'une présence à côté de moi qui ne soit pas en train de s'effondrer. Étrangement je me rappelle du trajet vers la maternité, dix ans plus tôt, la même vitesse intérieure, le même genre de route. Une boule s'installe dans mon ventre, vertige et ressentiment et tristesse, j'aimerais qu'elle éclate d'un coup, n'importe quelle nouvelle, bonne ou mauvaise, pourvu qu'elle éclate.
Les heures ne sont plus ouvertes sur rien. Elles sont soudain ouvertes sur la vie et sur la mort, et il n'y a plus d'autre catégorie possible, plus de juste milieu, le monde s'est réduit à ça : vivre ou mourir.
À l'hôpital on t'a déjà mis sur le lit. Tu es complètement paralysé d'un côté, tu te vides, tu fais des cris étranges d'animal, des cris que je n'avais jamais entendus sortir de toi, des cris qui ne ressemblent à rien dans tout ce que je connaissais de ta voix. Pas même ce cri primal que tu jetais sur tes voisins au pire de tes moments seuls dans ta ferme. Le médecin nous convoque, le scan, énorme hématome, ça saigne beaucoup, il faut t'opérer de toute urgence, il répète le mot huge, huge comme s'il n'avait que ce mot-là en réserve pour dire l'ampleur. Il peut tomber dans le coma, il peut même mourir. On se regarde avec mon frère. Je vois sur sa peau la blancheur verdâtre qui doit être la mienne. On pâlit en même temps, comme deux miroirs qui ne savent renvoyer que la même peur.
Et déjà le service du paiement est sur le coup, en chemise rose saumon, ils attendent sur le côté. Ils observent les familles. Puis disparaissent et reviennent avec des papiers — signez là, voici ce document, signez, voilà, ici, signez, maintenant il faut aller payer, c'est là-bas — la phrase qui se répète comme un automate cassé, ils fondent sur nous au moment exact où on ne tient plus debout, où l'on regarde les prix exorbitants tout en sachant qu'on n'a pas le choix.
Pierre vit aux États-Unis, il connaît ce business-là. Tu n'es pas assuré ici, tu préférais économiser, pour Isabelle tu disais toujours, même vingt euros ça fera une bouteille de vin qu'on pourra partager, et puis à soixante-dix-huit ans je suis encore un jeune homme. Toi qui vivais seul dans cette ferme isolée, sans suivi médical, combien de fois on s'est dit qu'on retrouverait ton corps dans le jardin, dévoré par des bestioles, on savait que quelque chose comme ça arriverait un jour, et que tu mourrais comme tu le disais toi-même, comme un lièvre dans un champ. Je me souviens du tableau du lièvre mort que tu avais peint il y a quelques années. Et des oiseaux morts, ceux que tu enterres ensuite avec Isabelle. Tous ces tableaux me reviennent en mémoire, viennent me percuter.
Et puis ce calcul absurde qu'on se met à faire : heureusement que c’est arrivé à ce moment-là, dans cet immeuble, au Vietnam, où il y a des gardes de sécurité, des voisins, le manager juste en bas à ce moment-là, pas à un autre moment. Est-ce que le corps choisit de faiblir à ce moment-là ? On vient de partir à la mer, ça aurait pu arriver à la mer, dans une région isolée. Ça aurait pu arriver vingt minutes avant, à la piscine, le maître-nageur était en train de dormir, tu aurais pu faire ton attaque dans l'eau et peut-être te noyer. On ose même dire : quelle chance que c'est arrivé là, maintenant, ici.
T. sort en pleurant. Tu lui as pris la main très fort. Papa is very scared, dit-elle. Dès qu'on se met près de toi tu reprends vie, je te prends la main, je l'embrasse, Pierre te parle, je te dis ne t'inquiète pas. Tu dis de très loin ambulance. Je te réponds non, tu es aux urgences. Tu ne parles plus. Tu ne peux plus parler. Mais tu nous parles avec la main. Tu me tapotes la main comme tu le faisais avant, c'est toi qui me rassures, et j'écris ça en pleurant, ta main tachée qui tape la mienne, c'est tout, c'est juste ça, et je te dis sois fort, bats-toi, et tu serres le poing.
Je suis deux jours après, Isabelle fait du vélo à côté de moi pendant que j'écris. Elle demande si elle peut lire. Je dis non, pas encore. Elle se tait, demande pourquoi. Ça me fait trop de mal pour l'instant. Elle dit qu'elle comprend. Je rajoute : tu seras la première à le lire. Elle me remercie et continue de pédaler. Les larmes sont rentrées dans leur pays. Je replonge.
Quand on s'approche de toi, tu reprends pied. On fait venir Isabelle. Tu hurles, comme si sa présence te faisait un choc électrique. Tu te tords et hurles. Je lui demande de ressortir. Elle éclate en sanglots dans le couloir. Je la prends dans mes bras. Du coin de l'œil, les chemises roses saumon la remarquent, prêts à bondir avec leurs documents et leurs stylos. Pierre lui dit de respirer, comme dans son livre de méditation, et ils respirent ensemble, deux ou trois minutes, Pierre qui n'a pas d'enfant et qui sait pourtant exactement quoi faire d'une enfant qui s'effondre. S'occuper de la tristesse de l'autre, c'est toujours un peu s'occuper de la sienne. Devant elle on fait comme si on avait des réponses à notre détresse, on n'en a pas, on est confrontés à ça pour la première fois, mais elle a besoin qu'on incarne des supposés-savoirs.
Isabelle revient à côté de toi, tu lui prends la main, tu commences même à lui faire des blagues avec la main, tu tapes sur le lit, toc toc toc, tu n'arrêtes pas, comme pour la rassurer, Isabelle rit, tu continues, Isabelle rit, et on a l'impression que tu reprends vie encore et encore, tu me tapotes à nouveau, je te prends la main, et puis tu nous fais un signe du pouce comme pour dire que tout va bien, c'est ok. On s'accroche à ce pouce. Je te dis que ça va aller, que tu es bien pris en charge, qu'on s'occupe de tout, on le dit autant pour toi que pour nous.
Dans le couloir, après avoir signé des papiers devant ces gens du service de paiement, leur petit air hautain, leur fausse politesse de commercial, leur froideur administrative face à la douleur, on se demande avec mon frère : est-ce qu'on va être capables de payer. La première nuit c'est déjà trois mille dollars. Pierre les paye. Mais combien de temps ? Deux jours, trois, une semaine ? On compte les économies. Comment on va faire. Tu n'es pas assuré ici. Et puis une vague discussion nous revient, l'assurance de ta carte de crédit, on s'accroche à ça. On appelle la France, Françoise s'en occupe, elle ouvre rapidement un dossier. L'hôpital continue de nous harceler, payer, payer, et ma femme leur dit don't worry, we have money. Finalement ces tâches administratives, ces papiers, ces vérifications, ces coups de fil, ça nous fait tenir, ça détourne de notre impuissance, ça nous donne des étapes, des petits objectifs heure après heure. L'assurance semble avoir contacté l'hôpital. Pour le moment tu vas te faire opérer, on t'emmène, on change de département, tu passes en soins intensifs, et on va t'opérer pendant des heures.
Je ne sais plus combien de temps on est restés dans la salle d'attente. Le temps passe à la fois vite et lentement, ou alors il ne passe plus du tout, il n'est plus qu'une attente. Les lumières très blanches. On reste le nez sur le téléphone, on parle de l'assurance, on attend. Un premier docteur sort. Sur le scanner on avait cru voir une malformation du cerveau, un cerveau atypique qui pourrait gêner l'opération. Finalement non. Ton cerveau est comme les autres. L'opération va se dérouler normalement. Tu as été pris en charge par le chef du département de neurologie. On l'appelle Golden Hands. On s'accroche à ça, même si on ne sait pas très bien à quoi on s'accroche. Les infirmières l'aiment beaucoup.
On apprend que l'AVC est la première cause de décès dans le pays. On cherche des causes, la pollution, la chaleur. Et puis le voyage à Phú Yên la semaine dernière. La montée vers le phare, le bateau, les rochers volcaniques en plein canicula, toi qui te mettais au soleil sans aucune protection, ta peau cramée, noire par endroits. J'ai nié ton âge, pensant te faire plaisir. On aurait dû juste manger, aller sur la plage en fin de journée comme tout le monde, quand le soleil est tombé, rester dans l'air climatisé, dormir, lire, converser. Et toi qui nous disais toujours — j'ai déjà voyagé, et je voyage partout à la télé, pas besoin.
Je me tais.
Europ Assistance. Les coups de fil qui se multiplient, qui à chaque fois semblent réapprendre ton cas, et finissent toujours par bonne journée. On doit répéter jusqu'au bout du souffle que tu es entre la vie et la mort, qu'il faut envoyer la garantie de paiement, on nous dit que c'est fait, puis deux jours après l'hôpital envoie un email, on n'a toujours rien reçu, vous allez devoir payer, trente mille euros, panique, rappel, leur demander de le faire illico, bonne journée, c'est fait. On reconfirme avec l'hôpital, c'est fait. Appel du docteur d'Europ Assistance quelques heures après, comment va-t-il, on croyait que vous étiez en contact avec les docteurs de son hôpital. Un email d'un autre docteur trente minutes après, je n'ai pas osé vous appeler vu l'heure au Vietnam, n'hésitez pas à nous contacter si besoin. Tout échange avec eux nous déstabilise — on craint le pire, on n'a aucune confiance. Mieux vaut prévenir le consulat. Un appel courtois, un rendez-vous, on nous aide. En alternance, de multiples appels de l’assurance qui semblent à chaque fois découvrir le dossier, on répète la situation indéfiniment, jusqu'au dernier : Bonsoir monsieur Ly Thanh, vous serez donc dans l'impossibilité de vous déplacer pendant deux jours, c'est bien ça ?
Être seul hors de son pays quand le corps lâche, c'est une autre façon de mourir, plus lente, plus administrative. Le coût de la santé, les garanties, les dossiers, les formulaires, on découvre que la maladie grave à l'étranger est un métier à plein temps, un métier pour lequel personne ne vous a formé, que vous exercez épuisé, les mains qui tremblent sur le téléphone. J'ai pensé parfois que j'aurais mieux fait de confier le dossier à une intelligence artificielle, froide, méthodique, sans bonne journée, elle aurait fait un meilleur travail que cette équipe d’humains payés pour s'occuper aussi mal des vivants.
Quatre jours après. Isabelle pédale devant moi, elle chantonne. Je l'entends sans l'écouter, j'écris. Hier elle a parlé à sa grand-mère Françoise en France — le mieux pour aider papy c'est peut-être de vivre, et puis même si ça finissait maintenant, il aurait eu une belle vie quand même. Françoise lui a dit que c'est très bien comme ça. Tu lui aurais dit — tu as raison ma grande petite-fille, trace ta vie, trace ton chemin. Combien de fois nous as-tu dit ça. Trace ta vie.
Après son grand sanglot d'il y a quelques jours, Isabelle semble aller mieux, elle dessine, joue, rit. Chaque fois qu'elle te rend visite elle veut faire un croquis de toi sur ton lit, elle en accumule, pour s'en préparer un plus grand. C'est étrange, car tu as fait la même chose au lit de mort de ton père puis de ta mère. Je la filme. Le geste de filmer me questionne, me fait douter : ai-je le droit, est-ce obscène, pourquoi j'en ressens la nécessité, comme écrire ces quelques lignes. Je revisite les dernières vidéos où tu es présent. J'ai ton visage, ta voix, presque jusqu'à ton dernier jour, si tu venais à mourir maintenant. Le journal filmé prend soudain tout son sens, j’y saisis des présences vouées à disparaître, c'est un cimetière à venir, sans pierre, sans croix, sans encens, sans cérémonie, un cimetière de lieux, de visages, de voix, de lumière, aussi éphémère que fut l'expérience d'être ton fils vivant. Je m'apprête à devenir le fils de mon père mort.
Alors que j'écris ça, je croise un jeune homme qui rentre chez lui avec un tee-shirt rayé, comme le tien, comme un signe que tu es encore de passage parmi les autres. J'avais écrit un jour, dans une vidéoécriture : n'importe quel passant peut devenir un membre de ma famille. Je réalise à quel point cette phrase était prémonitoire. Je me demande où je te retrouverai quand je ne pourrai plus te rendre visite.
Je te vois dans Isabelle qui fait des croquis. Je te vois dans le jeune homme au tee-shirt rayé, je te vois plus jeune, à un âge où tu n'étais pas père, où je ne t'ai pas connu. Je te vois dans le regard perdu du gardien, dans le souvenir de monsieur Long, mort quelques mois plus tôt, dans la fumée de l'encens brûlé pour un autre. Je te vois dans une démarche, dans la façon de croiser les bras dans le dos, dans une façon de tenir des baguettes, de boire la sauce de la fin du plat. Je te vois marchant tous deux vers chez moi, passant d'un sujet à l'autre. Je te vois regarder les personnes âgées, les handicapés, avec cette angoisse, ce dégoût, pas pour les personnes, mais dégoût pour la fin de vie. Je te vois dans la nonchalance de ce père et ses deux enfants, il leur apprend à jouer au foot. Je te vois dans tes tableaux accrochés dans mon appartement, je te vois seul devant la toile, je t'entends expirer et t'insulter entre chaque coup de pinceau, je te vois te lever, aller faire le jardin puis revenir devant la toile, la regarder de loin, te rapprocher, retoucher. Je te vois quand j'écris, je vois tes lèvres bouger dans les miennes, les mots sur le bout de la langue articulés dans le chuchotement de l'écriture qui prend ma bouche pour la sienne. Je te vois contrarié par des choses que j'ignore, je vois ton air grave, gêné, masqué par un sourire forcé lorsqu'on s'adresse à toi.
Écrire sur du biographique, la crainte de raconter sa petite histoire personnelle, c'est chercher que notre histoire devienne une histoire, un récit parmi d'autres dont la langue saurait atteindre un brin d'universalité, écrire de l'intime pour s'en séparer, le décharger de soi, s'opposer à ta mort. Tant que j'écris tu vis, même si aujourd'hui on me dit le contraire. Rien ne peut m'empêcher d'écrire, rien ne peut me retirer le pouvoir de te garder vivant ici dans ces pages. Il suffit que je m'adresse à toi.
Je ne te fais pas parler, pas encore. Tant que tu respires je ne parlerai jamais à ta place, je ne mets pas encore de mots dans ta bouche ouverte sur le ciel bleu, non. L'écriture peut faire parler les morts mais je n'en suis pas encore au sortilège. On ne parle pas pour les vivants, par respect pour leur histoire, pour leur façon de la raconter. C'est encore de mon histoire qu'il s'agit quand je t'écris.
J'aimerais que tu survives, pour que tu puisses me dire comment tu as vécu cela. Qu'est-ce qu'il te reste de ton coma, de ton long sommeil. As-tu rêvé ? Pensé ? Est-ce que tu nous entends ? Est-ce qu'ils te font mal ? Te sens-tu humilié quand on te change ta couche ? Est-ce que nos visites t'ennuient, nos gestes te gênent ? Reconnais-tu nos voix ? Est-ce que tu aimes écouter Ogeret chanter Aragon ? Entends-tu Ferré chanter l'Âge d'or, Nat King Cole chanter Unforgettable, Harry Belafonte chanter Try to Remember ? Trouves-tu toujours aussi con le présentateur des Trains pas comme les autres qu'on te met à la télé ? Est-ce qu'Isabelle qui chante te fait du bien ? Est-ce que tu m'en veux ? Te fous-tu de nous quand on te raconte des souvenirs de notre enfance, toi qui détestais les sensibleries, toi si sensible ? Est-ce que tu nous fais confiance pour garantir ta dignité ? Surnommerais-tu encore Pierre et moi les gardes du corps de ta vie ? Entends-tu mes lectures de L'Amant de la Chine du Nord ? Te souviens-tu de la Léon Bollé, de la nudité d'Hélène Lagonnelle, de l'épaisseur prise par le Chinois ? Entends-tu la voix de Duras que je te mets en interview ? Et celle de Lacan disant que la mort est du domaine de la foi ?
Je suis fatigué d'écrire ça, de faire trace, de retrouver une chronologie aux événements qui se sont passés, alors que cette vingtaine de jours se mélange. Le nombre de jours n'a qu'une incidence financière, c'est passer à la caisse qui nous rappelle depuis combien de temps tu es dans cet état. Sinon, cette longue attente qui fluctue au moindre de tes signes — un doigt qui a bougé, les sourcils qui se sont froncés, un mouvement de l'orteil gauche — est une succession de minutes pleines d'appréhension et de refus de faux espoir. Les routines quotidiennes deviennent des choses à suivre pour que le temps ait encore un sens, une fonction. Mais cette attente est une longue et même période où le jour et la nuit se confondent, où le moindre coup de fil peut me plonger dans une nouvelle étape de ma vie : être sans père.
Je ne supporte plus la vie autour de moi. Je ne supporte plus ma fille qui chante sous la douche, le rire des collègues de ma femme au téléphone, le sourire de la passante, tout signe de vie me semble obscène. Je n'en veux à personne. La vie continue ainsi, sans égard aurais-tu ajouté. Je préfère me terrer dans un silence hargneux, attendre que ça passe, ne plus voir ton corps dans le lit d'hôpital à chaque cri d'enfant. Attendre et rester calme. Et écrire.
Je tuerais bien la compassion, la pitié également. Les amis qui ne sont jamais là, qui font silence depuis des mois, des années, et qui soudain jaillissent du néant avec leurs bon courage, leurs si tu as besoin je suis là, leurs je t'accompagne en silence, cette dernière surtout, l'accompagnement en silence, le summum du geste qui ne coûte rien. Et la famille — tantes, oncle, ceux avec qui tu t'étais brouillé et qui soudain écrivent tous les jours. Certains dont je n'ai pas eu vent depuis trente ans qui envoient un email, courage dans cette épreuve, tous les slogans des gerbes qu'on voit dans les cimetières, récités sans y penser, envoyés sans y penser, oubliés sans y penser. Me suis-je à nouveau imposé des obligations que tu aurais considérées (à juste titre) comme fictives ? Qui doit-on contacter, au cas où tu meurs ? Est-on obligé de contacter ces gens qui, parce qu'ils partagent ton sang, se croient liés à toi, et qui pourtant ne savent plus rien de qui tu es, de ce que tu as fait de ta vie, de ce que tu as pensé, souffert, peint, planté dans ton jardin. Et puis ceux qui t'ont écrit pour te soutirer quelque chose et qui aujourd'hui seraient tes plus grands soutiens. L'amitié des lecteurs, des spectateurs de notre journal filmé des jours échoués, ces gens qui ne t'ont croisé deux ou trois fois, comme personnage, comptent finalement bien plus que nos liens de sang. Je pense aussi à tes patients, que je ne pourrais contacter, je pense au carnet de croquis que tu as fait d’eux, je pense aux paroles qu’ils t’ont confiées, désormais orphelines de ton oreille. Eux sauraient se taire autrement…
L'autorisation de séjour va expirer. Tu seras dans l'incapacité de partir, il faut le signaler. Je me rends d'abord au consulat français. Ils m'ont dit de passer, ils feront un papier officiel qui demandera à l'immigration d'allonger ton séjour vu ta condition. Les gens sont très souriants, ce qui m'agresse. L'un d'eux me demande soudain de tes nouvelles comme s'il te connaissait. Il est toujours entre la vie et la mort, le sourire s'arrête, on prend une mine de circonstance. C'est mieux. Ou pas. Je suis dirigé d'un bureau à l'autre, sourires millimétrés, gestes appris, rien qui dépasse. Une femme remplit le papier, relève la tête, pose une question à sa collègue en m’ignorant : on demande combien de jours de plus au monsieur, sept ça suffit non ? J'interviens. Madame, mon père est entre la vie et la mort, je doute qu'il puisse partir dans une semaine, je doute même qu'il puisse un jour repartir. Mettez le maximum que vous pouvez, s'il vous plaît, plusieurs semaines, deux mois. Son silence semble acquiescer. Elle ajoute un d'accord. Je les remercie, je glisse le papier dans mon sac sans vérifier et pars embarrassé. Depuis l'école d'Isabelle, les quatre mille euros engloutis dans un différend jamais réglé, une promesse orale qui n'a jamais été tenue, depuis, je ne fais plus confiance aux Français d'ici quand ils disent d'accord.
Le bureau de l'immigration est bondé. On prend un numéro. Le 700. Sur l'écran défile le 510. Une heure après le 511. Puis le 512. Puis le bureau ferme, c'est l'heure du déjeuner. Je pense à toi sur ton lit. Toutes ces démarches nous séparent de toi, nous séparent de notre seul rôle qui compte : être là. On n'est pas les seuls à trouver notre situation urgente. Un homme hurle, son permis de travail expire aujourd'hui, c'est urgent, si on ne le traite pas maintenant il perd tout. L'agente derrière son comptoir a le visage fermé, presque celui d'un môme capricieux qui boude, elle ne lève pas les yeux. Quel est votre numéro. Sans numéro je ne vous ferai pas passer. Sans numéro je ne traiterai pas votre demande. Au début je trouve ça dégueulasse. Puis je comprends : quand l'urgence est dans toutes les bouches, le numéro devient la seule justice possible. Une justice mécanique, aveugle.
T. a discuté entre-temps avec d'autres personnes qui attendent. Des femmes qui régularisent la situation de leur mari étranger. Des employeurs qui régularisent un employé. On parle de notre père. Sans broder. Sans pleurnicher. En disant juste qu'on est inquiets, qu'on aimerait être à ses côtés.
Et alors, sans qu'on ait rien demandé, une femme se lève. Votre cas est plus grave que le mien. Moi je peux attendre toute la journée. Prenez mon numéro. Un homme de l'autre côté se lève aussi. Non non ! Prenez le mien, j'ai le 600, prenez le mien. On hésite. Vous êtes sûr ? Oui. Votre cas est plus important. Passez devant. Je crois qu'un troisième nous a donné le 565. On passe de 700 à 565, et dans tout ce tunnel, dans tout cet enfer administratif, ces inconnus qui tendent leur numéro comme on tend la main, naturellement.
L'agente nous reçoit. Ce même visage fermé. Elle écoute T. expliquer. Et puis son visage change. Juste ça. Son visage change. Elle dit que ça va être compliqué — votre père n'étant pas réveillé, ça va prendre du temps, il faut laisser le passeport, revenir plus tard, ça pourrait prendre un mois. Un mois. Je calcule. L'assurance tiendra-t-elle un mois ? De toute façon, pas le choix. Elle regarde le papier du consulat. Elle le sort. Elle demande à T. — c'est quoi ce papier. Elle le lit. Français d'un côté, vietnamien de l'autre. Elle relève la tête — pourquoi il demande seulement une semaine. Vu la situation de votre père, il ne sera pas réveillé, à quoi sert ce papier.
Je n'avais pas vérifié en partant du consulat. La femme du d'accord avait finalement demandé une semaine. Sept jours ! Alors que toi tu es entre la vie et la mort. Le consulat ne peut rien pour moi. L'administration française ne peut rien pour moi. Je le savais depuis longtemps, depuis d'accord, depuis les quatre mille euros, depuis toutes ces fois où la promesse orale a tenu lieu de contrat et s'est évaporée sans laisser de trace.
Je regarde T. Elle n'a pas paniqué. Pas une fois. Elle s'est tenue en dehors de mon stress, assieds-toi-là et laisse moi seule, elle a trouvé les mots justes là où je n'aurais trouvé que la colère ou le désespoir. Je la regarde dépenser toute son énergie pour clarifier une situation qui n'est pas la sienne, pour un homme qu'elle considère comme son père. Au milieu de tout ça, je me dis que je l'aime. Pas comme une conclusion. Comme un fait.
C’est l’anniversaire de Pierre. Nous ne voulons rien d’autre que d’être là, à côté de toi. Nous te tenons la main, nous entreprenons de dresser l’inventaire des jours enfuis pour faire rempart au silence, dans l’espoir aussi d’aider ton cerveau à récupérer ; nous énumérons tout ce qui fut : les vacances à Melles, les jeux de piste dont tu traçais chaque étape avec une application méthodique, tes mots si passionnés pour nous préparer à la séance de Cyrano au ciné, les leçons de tennis avec pour sac de bal un vieux sac Vuitton, la peinture en pleine nature sous le couvert des arbres, le chevalet sur le dos, la pause partagée avec le sandwich au saucisson, les escargots patiemment récoltés aux abords du mobil-home, la crêpe au Nutella dégustée sur le banc face au port du Barcarès, l’eau saturée de méduses, et nos fous rires, inoubliables, lorsque, au volant de la R5 rouge, tu mimais les virages d’un homme ivre… L’instant est calme. Tout est sous contrôle, ne cessons-nous de te répéter à l’oreille, sans jamais savoir si c’est pour toi que nous le disons, ou pour nous-mêmes.
C'est à ce moment-là qu'une équipe de quatre personnes ouvre ta porte, aux soins intensifs.
Nous sommes l'équipe de Bangkok. Nous sommes là pour emmener votre père à Bangkok.
On se regarde, Pierre et moi. On ne comprend pas. On ne comprend pas ce qu'ils disent, on comprend les mots, on ne comprend pas ce qu'ils font là, ce brancard derrière eux dans le couloir, ces quatre visages qui attendent qu'on réponde quelque chose. Je demande s’ils sont les docteurs d'Europ Assistance ?
Non. Nous travaillons pour une compagnie de transferts médicaux. Nous emmenons votre père aujourd'hui.
Nous emmenons votre père aujourd'hui. La phrase tourne. Nous emmenons votre père. Aujourd'hui. Comme si c'était dit, comme si ça avait été décidé quelque part, par quelqu'un, à un moment, dans un bureau, sur un écran, décidé sans nous, décidé sans l'hôpital apparemment, décidé sans toi qui es là sous le drap et qui ne sais rien de ce qui se passe au-dessus de toi.
Qui a décidé on leur demande. Ils ne savent pas. Ils ont des directives. Les directives viennent de quelqu'un. Qui, ils ne savent pas non plus. Ils ont un document. Le document dit d'emmener. Ils emmènent. Le ton monte. Je somme tout le monde de sortir.
Dans le couloir, on remarque ce brancard qui t’était destiné. Pierre appelle l’assurance. Je le regarde. Pour la première fois, je vois mon frère s’énerver. Il ne s'emporte pas, il ne crie pas ; il déploie cette chose rare, une précision dans la colère, chaque mot posé là où il fait mal, sans déborder, sans trembler. Je ne l’avais jamais vu ainsi, je le regarde comme on regarde un inconnu que l’on croyait pourtant connaître. Cela me ramène à la première fois où je l’ai entendu chanter ; j’ignorais qu’il chantait, jamais je ne l’aurais imaginé, il avait déjà la trentaine, mais pourtant, ce jour-là, sa voix m’avait transpercé avec la même évidence, la même fulgurance que cette colère-là.
Il attend. Il parle. Il attend encore. On lui passe quelqu'un. Il recommence. La même chose, autrement, pareil. Il attend. On lui passe quelqu'un d'autre. Il recommence encore.
Vous vous rendez compte. Mon père est entre la vie et la mort, dans l'incapacité de se déplacer, confirmé par son neurochirurgien. Qui a pris cette décision. Sur quel document. Sans connaître l'état du patient. Sans en informer la famille. Sans en informer l'hôpital. Qui.
On lui répond quelque chose. Il écoute. Il reprend.
Vous avez des gens que vous aimez dans votre vie monsieur. Vous avez des parents. Imaginez. Imaginez une seconde que ça vous arrive.
On lui dit que si refus de notre part, ils se déchargent du dossier.
Il marque un temps. Un seul. Puis :
Comment osez-vous. Les médecins sur place disent qu'il est dans l'incapacité de se déplacer, que ce serait risquer sa vie. Ce n’est même pas notre décision personnelle. Faites remonter cette information puis rappelez. Et monsieur — ne me souhaitez pas bonne journée. S'il vous plaît. Nous ne passons pas une bonne journée. Vous pouvez comprendre cela.
Il raccroche. On se regarde. L’équipe thaïlandaise patiente toujours dans le couloir, le brancard immobile. Ils ne comprennent rien à ce qui se joue — on les a mandatés pour une mission, ils l'exécuteront, aussi insensée soit-elle ; c’est leur métier, déplacer des corps d’un point A à un point B, sans se soucier du pourquoi, sans vérifier la pertinence, sans même se demander si l’homme sous le drap survivra au voyage. Mais, peu à peu, leurs visages se crispent : ils commencent à saisir que la situation n'a aucun sens, que personne ici n'a rien sollicité, que personne ne sait d'où tombe cet ordre, un ordre qui n'existe peut-être que sur un formulaire, quelque part, dans un bureau de Bangkok.
J'appelle le consulat, sans y croire une seconde. Le vice-consul écoute, observe le silence, puis confie qu'en vingt ans de carrière, il n'a jamais vu pareille aberration. Il promet d'appeler des « gens haut placés ». Il dit haut placés comme si l'altitude changeait quoi que ce soit à l'affaire. Je raccroche. Le brancard est toujours là, occupant le couloir. Lui aussi attend qu'on lui dicte sa conduite.
Je plonge dans mes comptes. Quarante mille euros. Je décortique les soldes, les miens, ceux de mon frère, ceux de ma femme — demain, après-demain, la semaine d'après. Même avec les cent cinquante mille de l'assurance, on ignore si l’on tiendra jusqu’au bout. Alors sans eux…
Ces coups de force, ce vieux réflexe de faire paniquer la famille pour ne pas payer ce qu'on doit, c'est une vieille mécanique, un engrenage. Appartenir à cette humanité-là me retourne l'estomac. Je rêve d'une gomme pour effacer l'immondice humaine.
Le consul rappelle. Il a eu un haut placé de l'assurance, un haut placé concédant qu'il y aurait en effet "un petit problème", qui jure qu'il va rappeler, ce qu'il ne fera pas ; mais l'assurance finit par annuler, à dix-huit heures trente, un vol prévu à dix-huit heures. L'équipe thaïlandaise s'en va, pour rien, avec son brancard, ses directives, ce document qui, sur le papier, exigeait de t'emmener. On parle de porter plainte quand tout sera fini, mais on sait bien que cela n'ira nulle part. On se contente de décharger.
C'est l'anniversaire de Pierre. Quarante-sept ans. Il nous reste une heure pour te tenir la main. On en a perdu trois à se battre pour qu'ils ne t'emmènent pas de force, à l'heure de pointe, bloqué dans les embouteillages, arrivant à l'aéroport sans passeport, tu aurais été bloqué, tu serais revenu, tu serais mort sur le trajet.
Isabelle devait se rendre à une répétition de chant, avant son premier concert, elle s'était faite si belle. Elle a pleuré. Je la prends dans mes bras. La priorité c'est papy. Elle dit qu'elle comprend. Elle sèche ses larmes et prend un livre. La vie d'Isabelle qui doit continuer m'aide finalement, elle m'aide à me persuader qu'elle est l'avenir, et dans certains de ses gestes, tu survis. Sa façon de tenir son livre, c'est la tienne ici.
J'observe les autres familles dans le couloir. Il y a celles qui ont appris à attendre, celles qui sursautent dès qu'on prononce un nom. Une fraternité dans le malheur s'installe, une fraternité tacite, jamais nommée, car ce qui nous habite ne concerne que nous — le deuil, l'attente, la peur, le secret de notre propre effondrement. Nous ne nous parlerons jamais, nous n'aurions rien à nous dire, et pourtant, ce qui nous traverse est identique : une même attente, un même poids, le même silence.
Au final, nous avons beau nous battre, c’est toi qui te bats, toi et seulement toi. Tu commences à esquisser des gestes de la main, tu cherches à extraire le tube qui t’entrave. Nous gagnons des victoires dérisoires, quotidiennes. Onze jours dans cet état. Tu nous as fait une sorte de vague avec la main, comme un salut adressé depuis un rivage que nous ne pouvons atteindre. Peut-être nous entends-tu. Peut-être cherches-tu à communiquer dans ces intervalles de conscience, dans ces éclats de présence qui, aussitôt, retombent dans le silence.
Depuis que le vice-consul s'en est mêlé, l'assurance a changé de ton. Ils ne cessent de réclamer le passeport, comme si le document suffisait à débloquer le réel. Mais je ne peux pas taper du poing sur la table de l'administration vietnamienne ; on doit s'inscrire dans leurs règles, épouser leur rythme, cette temporalité qui n'obéit qu'à elle-même. Bonne journée est devenu bon courage. C’est à toi qu’il en faut, du courage.
On commence à dire à Isabelle de ne venir qu'une fois par jour, voire pas du tout, tu aurais d'ailleurs préféré ainsi. Que ce ne soit pas un devoir, mais un désir. Surtout que c'est elle qui t’a rendu le souffle. Toi qui, durant ces dernières années, vivais en ermite dans ta ferme, sans personne, avec pour seuls compagnons les astres, les arbres et les fleurs ; toi qui peignais encore sur des toiles, des bouts de bois, des pierres ; toi qui dormais beaucoup, rêvais beaucoup, attendant que l'hiver s'efface pour laisser place à l'été. Puis, il y a eu l'accident de voiture, l'an dernier. Quelque chose s'est ouvert, tu as recommencé à vouloir vivre, à communiquer avec nous, avec Isabelle surtout. Soudain, cela valait le coup, d'être à nouveau ensemble, de prendre soin de soi. Des projets te revenaient : revenir au Vietnam, peut-être y mourir, voir Isabelle grandir jusqu’au lycée, peut-être. Comme si, au fond, tu avais le choix.
Vingt jours que tu es dans cet état. Tu as ouvert les yeux quelques fois — le regard hagard, les pupilles flottantes, le strabisme de l'oubli. On ne sait pas si tu vois. On ne sait pas si, lorsque nos visages passent devant toi, tu nous identifies. Je suis ton fils. Si tu m'entends — je suis ton fils. Pierre est ton fils. Isabelle est ta petite-fille.
Les questions se bousculent, se superposent : sais-tu encore où tu es ? Sais-tu encore qui tu es ? Sais-tu encore parler français ? Vietnamien ? Sais-tu encore articuler une pensée, un nom, une peur ? As-tu encore faim ? Te souviens-tu du goût du café, de la texture du pain, de l'odeur de la térébenthine sur tes mains, du poids du pinceau, de la fraîcheur du jardin ? Pourras-tu remarcher ? Pourras-tu vivre seul, sans dépendance, comme tu l'as toujours fait ?
Toutes ces questions nous hantent. Après le bonheur de te savoir en vie vient l'angoisse, acide, et on préfère se tenir au jour qui passe. Jour après jour. C'est ça qui compte rester là, et que le moindre signe, réduits à cet étrange inventaire de mouvements minuscules — le battement d'une paupière, une crispation du pouce, un orteil qui s'agite — nous fasse presque applaudir. Voilà où on en est. Chaque jour est une petite victoire pour nous. Mais est-ce que ça l'est pour toi.
Vingt jours d'attente. On ne sait pas ce qu'on attend, juste que quelque chose se passe, peu importe la chose. Même la mort. On attend autant la vie que la mort. La vie à quel coût. Tu sortiras comment de ça, si tu en survis. Pierre le répète — lui, s'il pouvait choisir, il signerait tout de suite. Tu déciderais d’en rester là. Pas par lâcheté. Par exigence. Parce que finir comme ça, dépendant, couché, changé, c'est exactement ce que tu auras passé ta vie à refuser.
Étrangement, plus tu restes là, plus tu rajeunis. Ils s'occupent de toi : crème sur la peau, sourcils débroussaillés, tête rasée. Tu as presque bonne mine. Bien sûr, quand tu sortais du bloc avec cette coupelle qui récupérait le sang de ton cerveau, tu avais l'air déjà mort. Mais là tu as vraiment bonne mine, on reconnaît des expressions sur ton visage. Quand tu fronces les sourcils, ça nous fait rire, on s'invente que tu réfléchis. Quand la physiothérapeute arrive, qu'elle te fait bouger les jambes, la tête qu'elle te fait gratter, que tes yeux s'ouvrent, que tu nous fais un premier signe de la main, réflexe ou volonté, on ne sait pas, ça commence à nous procurer du bonheur. On ne sait pas où ça mène. Mais sinon je crois qu'on ne tiendrait pas.
Pierre a beaucoup souffert. Pas d'une façon visible, pas d'une façon qu'on pouvait saisir et nommer, quelque chose de plus souterrain, de plus difficile à atteindre. Il y a eu ce moment dans ton Airbnb, le tri, les cartons, les papiers qu'on jette ou qu'on garde, et j'ai jeté un document qui semblait sans importance et sa voix a changé, imperceptiblement, d'un demi-ton vers le bas : c'est moi qui le lui avais donné, de toute façon ce que je lui donne ça compte pas. Ce n'était pas dit pour moi. Ni pour Isabelle. Ce n'était peut-être pas dit du tout. Juste quelque chose qui s'était échappé, qui avait trouvé la fissure. Il sortait. Il revenait. Il repartait. Il y avait dans ses silences quelque chose qu'on ne pouvait pas toucher, une porte qu'on ne pouvait plus ouvrir de l'extérieur. Je sentais qu'il fallait le protéger, et l'impossibilité de le faire, cette impuissance-là, s'ajoutait à toutes les autres. Je m'inquiète souvent pour lui. Je me demande, quand tu partiras, quand Françoise partira, dans quel silence il descendra.
Le changement de chambre. Tu sors des soins intensifs. Enfin une fenêtre. Enfin la lumière du jour, la nuit qui tombe, et cela change tout, cette chose simple, cette évidence qu'on avait oubliée : le dehors existe encore, le temps y passe encore, le ciel change de couleur. En soins intensifs on était dans la salle du temps qui ne passe pas. On ne savait plus. Le temps se diluait dans cette longue attente et quand on ressortait il faisait nuit, il faisait jour, on ne savait pas si on avait passé dix minutes ou deux heures ou des jours, si on avait mangé, si on avait dormi, si on avait pleuré, on ne savait plus très bien dans quel ordre les choses se produisaient, ni si elles se produisaient vraiment. Je dis vingt jours, quinze jours, en fait je n'en sais rien. J'ai l'impression que c'était hier. Pierre dit qu'il a l'impression d'être au Vietnam depuis trois mois. On n'habite plus le même temps, on n'habite plus le même deuil anticipé, on n'habite plus la même peur, la même, oui, mais déclinée différemment, portée différemment, vécue dans un corps différent au bout du même couloir. On s'accroche à ce qui passe devant nos yeux, minute après minute, comme si lâcher une seconde suffisait à tout perdre.
J'écris cela et dans quelques heures Isabelle va chanter.
Depuis que tu es dans ce lit, ton image me suit. Dans la rue, dans les restaurants, dans les cafés, ton visage sous le tube, la moitié paralysée, les yeux qui cherchent quelque chose qu'ils ne trouvent pas. Je lève les yeux du téléphone et tu es là. Je commande un café et tu es là. Je regarde Isabelle faire ses devoirs et derrière elle, ton lit, ton corps, ce silence de toi qui n'est plus tout à fait toi.
Elle entre dans la salle. Elle attend dans les coulisses. Je la vois par l'entrebâillement, un peu stressée, très excitée, elle parle à sa prof de chant, elle ajuste quelque chose dans ses vêtements, elle respire. Ton lit. Le tube. Ton visage.
Elle monte sur scène.
Just the Two of Us commence, sa voix s'élève dans l'obscurité, éblouissante de cette confiance soudaine, inattendue, cette façon d'être là debout dans la lumière comme si son corps savait quelque chose qu'elle ne savait pas encore, et ton image commence à reculer. Pas d'un coup. Par dissolution. Sa voix prend la place. Mesure après mesure quelque chose se dépose, quelque chose se tait en moi, le lit s'éloigne, le tube s'éloigne, ton visage s'éloigne, il n'y a plus qu'elle, sa voix, cette lumière qu'elle fait dans le noir de la salle.
Je ne pense plus à toi.
Pour la première fois depuis vingt jours, je ne pense plus à toi.
La chanson se termine. Les applaudissements. La lumière revient. Et toi aussi tu reviens. Le lit. Le tube. Ton visage. Mais différent maintenant, comme si les deux images s'étaient touchées dans le noir.
Ton béret bleu nous suit partout. Je l'ai toujours dans mon sac, il s’est assis aux tables de tous les restaurants où nous sommes allés, dans tous les cafés, il a bien mangé, bu quelques bières, il a vécu à ta place pendant que tu dormais. Il est en ce moment mùeme avec moi, sur ma tête, au concert…
J'écris. Pas pour raconter. Pas pour que cela serve. J'écris parce que c'est la seule façon que j'ai de rester debout dans ce qui n'a pas de forme; ni tout à fait la vie, ni tout à fait la mort. J'écris et tu es là dans ces phrases, plus toi que dans ce lit. Isabelle chante dans la pièce d'à côté. Je la laisse chanter. C'est tout.
Quelques jours après, je lui passe mon téléphone. Elle s'installe dans la salle d'attente et elle commence à lire. Je rentre dans ta chambre, je te prends la main. De l'autre côté de la vitre je la vois , les yeux sur l'écran, immobile, elle lit ce texte où elle est partout sans l'avoir su. Elle lit. Moi je te tiens la main. Toi tu dors.

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