#672
24 mai
Il y a dix ans encore, j'avais une dépendance géographique : le centre de Saigon. Topographie généreuse, chaque rue, chaque passant, chaque allée étroite générait des vers, des incipits, des fictions en germe, je n'avais qu'à marcher pour que ça commence, marcher et regarder, regarder et écrire, c'était aussi simple que ça, aussi simple et aussi faux que ça. J'étais l'écrivant que le lieu faisait. Aujourd'hui je n'y vais plus. J'en ai épuisé le potentiel, ou plutôt je m'y suis asphyxié, rien ne s'y écrit désormais et je ne peux plus m'y fuir, les deux à la fois, l'épuisement et l'asphyxie, difficile à dire lequel a précédé l'autre. Ce qui m'occupe appartient maintenant à l'infra-ordinaire : images quotidiennes, détails sans importance apparente, gestes minimes de mes proches, matière brute que je commence, enfin, à inventorier depuis plus d'un an dans mon journal filmé, les jours échoués, qui s'appelle ainsi pour des raisons qui me semblaient claires au début et qui le sont un peu moins maintenant.
J'écris dans les airs, quelque part au-dessus de la mer de Chine ou d'ailleurs, pour prendre de la distance avec les semaines qui viennent de s'écouler, les semaines, les mois, difficile à dire où l'un finit et l'autre commence. Isabelle dort la tête collée contre le hublot, la lumière dehors est blanche et froide, une lumière qui n'appartient à aucun pays. Ces derniers jours en particulier je remarque à quel point elle a physiquement changé, j'en suis presque intimidé, je la regarde avec un mélange de fascination et de stupéfaction, je n'arrive pas à nommer ce qui a disparu d'elle, pas ce qui est apparu, non, ce qui a disparu, cette chose-là qu'on ne voit partir qu'après qu'elle est partie, qu'on cherche ensuite sur le visage sans la retrouver, sans savoir exactement ce qu'on cherche.
Comment imaginer qu'elle a déjà fini l'école primaire. Depuis que j'ai un enfant le temps s'est accéléré d'une façon vertigineuse, j'ai beau voir ma fille grandir à l'œil nu je ne vois toujours pas les jours et les mois passés, le temps était avant une suite de secondes suicidées, des secondes qui tombaient dans le vide sans laisser de trace, sans s'accumuler en rien, sans rien construire, et voir grandir Isabelle a changé ça, le temps maintenant laisse quelque chose derrière lui, il a une direction, presque un sens, presque. Moi je ne me regarde plus dans le miroir. Je ne pense plus à qui je suis, à qui j'étais, à ce que je devrais être, tout ça est loin, ou ailleurs, ou les deux. Je vis par procuration en regardant les autres et les choses, pas seulement ma fille mais aussi les passants, les lézards, les rats, les cafards, les vélos abandonnés, les voitures aux pneus crevés, les poches plastiques qui bougent dans le vent comme des méduses, toute cette vie qui grouille autour de moi est aussi la mienne, peut-être même davantage que ce qui se passe à l'intérieur, peut-être, je ne sais pas, difficile à dire.
Il suffit de sauter une ligne : nous sommes à la mer. C'est la nuit. Nous marchons main dans la main, Isabelle et moi, le sable froid sous les pieds, le bruit des vagues sur la gauche, les vagues qui se cassent et viennent attraper les chevilles, et j'avance pas à pas et je remarque une forme devant moi, plus je m'approche plus elle prend de la consistance, une masse sombre sur le sable, et je pense un corps, je pense toujours ça dans le noir, chaque ombre peut devenir un mort à venir, c'est comme ça que fonctionne le noir, il prend ce qu'on redoute et le pose devant soi, et j'avance avec cette inquiétude-là, et on passe à côté, et c'est autre chose, ou rien, mais pendant quelques secondes c'était un mort, c'était réel, aussi réel que n'importe quoi d'autre.
Et si les jours n'étaient que ça, ces bouts de phrases qu'on n'a pas réussi à écrire, des paroles mortes sur le bout de la langue, empêchées par l'absurdité même de vouloir dire, même pas quelque chose, mais dire, juste dire, comme on crie à la fenêtre sur la ville endormie, sans destinataire, sans raison, sans savoir si quelqu'un entend, sans savoir si on entend soi-même, juste pour que la voix existe encore un moment dans le noir, et puis se taise, et puis recommence.
Je n’ai aucun objectif d’écriture. Pas même un livre. C’est devenu geste hygiénique, comme se laver, quelque chose qu’on fait sans se demander pourquoi on le fait, sans attendre que ça serve à quelque chose, sans même savoir si ça sert. Une pure pratique de langue dans un état solitaire et neutre. Aucune souffrance, aucune satisfaction, ça me prend, ça me traverse, puis ça repart, comme le vent dans les manches du tee-shirt, comme le courant d’air entre deux immeubles, ça passe et ça ne laisse rien de visible.
Plus aucun désir de reconnaissance. Ce qui demeure, c’est une adresse, l’écriture s’adresse encore à quelqu’un, de moins en moins à l’autre en moi, plutôt aux choses, aux morts, à l’amitié sans ami, à l’amour sans aimée. Une adresse sans destinataire certain, une lettre qu’on glisse sous une porte sans savoir si la pièce derrière est occupée, sans rester pour entendre si quelqu’un ramasse.
Je n’ai même plus le sentiment d’avancer. Je stagne, je plonge, comme un caillou jeté dans un lac qui fait des cercles jusqu’à ce qu’ils disparaissent et que l’eau reprenne son calme comme si aucun caillou n’avait été jeté quelques secondes auparavant. Je ne sais même plus si je me lâche ou si je me retiens, si le mouvement va de l’intérieur vers l’extérieur ou l’inverse, de bas en haut, de haut en bas, le vide qui m’habite est abyssal, d’une profondeur que je n’aurais pas cru possible, ce vide-là, sentimental, neutre, sans bord visible, sans fond qu’on puisse toucher pour remonter.
J’écris, ni avec ni sans raison. J’écris. Je continue de faire ça. J’ai parfois envie de crier, un cri sans peur ni détresse ni joie, juste un cri puissant pour épuiser l’innommable qui m’asphyxie, le cri comme dernière ressource de celui qui n’a plus de mots, ou qui en a trop, ou qui ne sait plus très bien la différence.

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