#671


18 mai



Il y a des moments où, sans aucune raison apparente, je sombre. Les voix douces hier m’agressent aujourd’hui, même celles des proches, même celles des aimés. La journée n’est pas chargée, aucune obligation qui fait soupirer, l’emploi du temps désertique, rien que des heures ouvertes sur rien. Pourtant je demeure encombré. Le temps qui passe m’encombre. Je ne peux me détacher de cette fatigue d’exister. Même bailler m’énerve. Isabelle me demande si je vais bien, si je suis triste. Je réponds que ce n’est pas parce que je ne dis rien que je vais mal. Elle n’est pas convaincue. Elle me regarde encore un moment et puis elle retourne à ce qu’elle faisait. La moindre interaction peut m’empoisonner. Pas seulement avec quelqu’un mais aussi avec quelque chose, un bruit, une lumière trop franche, une odeur qui arrive au mauvais moment.

Je croise une mère sur son scooter arrêtée devant une petite école maternelle. Son fils descend. Il se retourne vers elle avant d’entrer, les yeux attendris. C’est la dernière fois qu’ils se verront. J’ignore pourquoi cette idée me passe par la tête. Et aussitôt derrière un accident, la mère sous le camion, et ça file en moi en quelques secondes, toute une vie détruite, le fils qui ne sait pas encore, le fils qui attend qu’on vienne le chercher à la sortie. Je reste là avec ça. Ces images du pire qui traversent sans prévenir les jours sans raison, ces jours-là précisément.

Papi vient chercher Isabelle tous les matins pour l’accompagner à l’école. Il est toujours le premier en bas, assis sur le banc, il lit des ca dao, seul maintenant, il ne peut plus en discuter avec monsieur Long puisque monsieur Long est mort pendant son retour en France, alors il les lit seul sur ce banc, ce banc qui est troué lui aussi, et il attend, il attend d’apercevoir Isabelle apparaître en bas de l’escalier. Puis on monte dans le taxi, on discute ou pas, on peut aussi rester silencieux, et papi est là, il la regarde, il l’observe, il lui fait signe au portail de l’école, et on s’en va au café Time. Où l’on s’assoit. La discussion peut être très pauvre, coupée de longs silences, chacun dans son coin, dans sa solitude, deux solitudes côte à côte, alone together sur le trottoir, et puis la discussion soudain reprend n’importe où, commence un nouveau sujet ou ramène un autre interrompu la veille, comme si elle n’avait jamais arrêté, comme s’il n’y avait pas de coupure possible entre nous, juste des pauses, des respirations. Ce bouquet de mots épars est celui de notre matin au café Time, au Vietnam. Nous sommes des clients parmi d’autres. Père et fils nous nous retrouvons dans le pays qu’il a vu naître, celui qui m’accueille. On est juste là, on peut parler de mon grand-père, de ma grand-mère, rapidement, sans nostalgie, sans piété ni obligation, on en parle comme on peut parler des voitures ou du temps qu’il fait, tout est au même niveau, tout nourrit le feu de la parole entre nous, on y jette ce qu’on peut pour que ça brûle. C’est un tout petit feu. Plus l’âge avance plus ce feu est petit, il est parfois presque éteint, mais un sourire, un geste, trinquer avec nos cafés, partager un bánh mì suffit à faire lien, ce lien qui n’a pas besoin de beaucoup pour continuer de brûler.

Isabelle pense souvent à la mort. Elle m'a dit qu'elle préférerait, avant que sa mère et moi mourions, qu'on se suicide tous ensemble. Ce serait plus gai. Je lui rétorque qu'elle aura peut-être des enfants et qu'ils ne seront peut-être pas enchantés par cette décision. Elle me répond qu'ils pourraient se suicider avec nous. Nous rions. Les enfants ont ce don terrible de dire la vérité sans savoir que c'en est une.

Isabelle est angoissée par le temps qui passe, par la finitude des choses. Je me souviens soudain comme je l'étais moi-même au même âge, cette boule dans le ventre au coucher, dans le noir de la chambre, les yeux ouverts sur le plafond, ce n'était pas tant l'obscurité, c'était autre chose, plus ancien, plus difficile à nommer, la disparition à venir des choses autour de moi, des gens autour de moi, cette certitude obscure que tout ce qui était là serait un jour absent, que le monde continuerait sans moi ou que je continuerais sans lui, je ne savais pas encore distinguer les deux, et cette boule ne se dissolvait pas, elle attendait simplement que je m'endorme pour se taire, et le lendemain matin elle avait disparu et je n'y pensais plus jusqu'au soir suivant, jusqu'au noir suivant. Isabelle aussi attend que ça passe. Nous nous ressemblons dans ce noir-là sans nous l'être jamais dit.

Du haut de ses dix ans elle regarde le mouvement du temps comme figé, elle se voit identique à aujourd'hui dans vingt ou trente ans, le même visage, la même façon d'être là, le temps qui passerait sans la toucher. Isabelle vit au présent d'une façon si entière que ses petites fautes de conjugaison en anglais en sont la preuve, ces glissements entre les temps comme si tous les temps étaient le même, comme si hier et demain n'étaient que des façons différentes de dire maintenant. L'enfance est le seul temps où l'on conjugue juste sans le savoir.

Je me demande à partir de quel âge j'ai commencé à avoir un passé. Pas à partir de quel âge j'ai eu des souvenirs, les souvenirs on en a très tôt, des images, des odeurs, des éclats, mais à partir de quel âge j'ai compris que ces images étaient derrière moi, qu'elles avaient un poids différent des choses devant, qu'elles me précédaient et me définissaient sans me demander la permission. À partir de quel âge j'ai compris que mes parents, avant d'être mes parents, avaient été des personnes, avec une histoire qui les précédait et qui les avait amenés à ce qu'ils étaient, cette révélation-là, que les gens qu'on aime ont existé sans nous, elle arrive très tard, plus tard qu'on ne croit, et elle est une forme de deuil dont on ne parle pas. Ça a pris très longtemps. J'ai peut-être eu cette chance, ou cette grâce, d'être resté un enfant jusqu'à dix-sept ans, de vivre au présent comme Isabelle vit au présent, sans le poids de ce qui avait été, sans me retourner.

C'est tomber amoureux qui a tout changé. Une danseuse du conservatoire de Toulouse, ses jambes dans le couloir, sa façon de marcher comme si le sol était une scène, et pour la première fois quelque chose qui n'était pas ma famille, quelque chose qui n'était pas papa et maman, quelque chose qui était à moi seul et qui n'appartenait à personne d'autre, un bonheur sans témoin, sans filet, sans le regard de ceux qui vous ont précédé. J'inventais beaucoup à cet âge-là, j'inventais pour exister peut-être, pour être quelqu'un qui méritait d'être aimé, et elle découvrait autre chose sur elle-même, quelque chose que ni elle ni moi ne pouvions nommer, et on s'est perdu dans tout ça, dans nos propres obscurités qui ne se rejoignaient pas, deux enfants qui cherchaient dans l'autre une vérité qu'ils n'avaient pas encore. La dissolution n'a pas eu de matin précis. Juste une matière qui s'est retirée, et avec elle quelque chose que je ne savais pas encore posséder. Une joie qui m'était propre. Je ne l'ai pas retrouvée depuis sous la même forme. Peut-être que c'est pour ça que j'écris. Peut-être pas. Je ne sais plus très bien.


Commentaires

Khu phố văn hoá 💐 le quartier des écrivains
Brigetoun a dit…
mer'ci (Isabelle ce n'est pas grave... juste tu grandis ma chère enfant)
Un texte très profond et mélancolique qui vient me toucher dans ma matinée sombre et pluvieuse... à nouveau le petit geste de la main d'Isabelle, ses peurs "du haut de ses 10 ans" et ses inquiétudes autour de la finitude... oui elle va grandir et construire son monde, vivre des choses qui n'appartiendront qu'à elle, qui ne "sera pas de sa famille"...
merci pour cette douceur dans l'ombre..
bien à toi,
f
Anonyme a dit…
Oui, c'est tellement juste cette séparation entre les souvenirs et le passé. Elle est parfois coupante comme une lame... Encore un texte splendide et juste.
Anonyme a dit…
je ne sais pas pourquoi j'apparais comme anonyme ! C'est Jane