#670
28 avril
44 ans aujourd'hui. C'est Isabelle qui me le rappelle. Ce matin j'avais oublié, pas par coquetterie, pas par indifférence feinte, oublié comme on oublie une chose qui ne demande rien, qui attend là sans insister, 44 ans qui attendaient là depuis cette nuit, depuis quelque part entre minuit et 9 heures du matin, l'heure exacte où je suis né, 44 ans qui sont arrivés dans le noir sans faire de bruit pendant que je dormais et qui attendaient là que quelqu'un les remarque, et je me suis levé comme tous les matins, le même corps, les mêmes gestes, le café, la douche, le tee-shirt, et dans le miroir quelqu'un me regardait, plus fatigué que la veille peut-être, les yeux un peu plus creux, mais le reste résiste, le reste ne cède pas, ne cède jamais, et je ne sais pas si c'est le miroir qui ment ou moi qui refuse de lire ce qu'il dit, un visage simplement là dans le miroir un matin de Saigon, attendant qu'on lui dise ce qu'il est, ce qu'il a, combien d'années exactement il porte sans qu'on le voie.
Je la dépose à la porte de l'école, elle se retourne pour me saluer une dernière fois, ce geste-là pas encore perdu, ce petit geste qui dit je sais que tu es encore là, et je le reçois chaque matin comme on reçoit quelque chose qu'on n'ose pas nommer de peur que ça s'arrête, et je repars, dans la rue qui est la même rue tous les matins et qui n'est jamais tout à fait la même, en virant les merdes de chien sur le trottoir, ce trottoir que je connais par cœur sans l'avoir jamais vraiment regardé, ses dalles descellées, ses petites catastrophes quotidiennes, et je me dirige vers Time Coffee, Time Coffee qui s'appelle ainsi pour des raisons que je n'ai jamais cherché à connaître, le temps peut-être, le temps qu'on y passe, le temps qui passe pendant qu'on y est, et le temps justement il passe sur ce trottoir, il passe en moto, dans un souffle chaud de wago, il passe en courant d'air entre deux immeubles, le temps a une odeur ici ce matin, une odeur de gaz et de pluie séchée et d'anniversaire oublié, le temps a une vitesse et une température et ce matin il a aussi 44 ans sans le savoir.
C'est sur ce trottoir-là, entre les merdes de chien et le courant d'air, qu'un jeune homme me croise, une vingtaine d'années peut-être dix-neuf peut-être vingt-deux, difficile à dire, il a ce genre de visage qui résiste au calcul, un visage encore indécis sur ce qu'il va devenir, et avec un grand sourire il me dit en anglais good morning foreigner, il a mis beaucoup d'entrain dans ces quelques mots, le visage ouvert, le regard brillant, quelque chose de sincère et de presque cérémonieux là-dedans, et lui il continue son chemin sans se retourner, il disparaît dans le trottoir, dans le courant d'air, dans le temps qui passe en moto, léger, d'une légèreté que je regarde partir sans pouvoir la retenir, comme on regarde partir quelque chose qu'on a peut-être eu et qu'on ne sait plus très bien si on a eu.
J'ai répondu salut, en français, salut qui n'est pas bonjour, salut qui est plus léger que bonjour, salut qu'on dit aux gens qu'on connaît un peu ou aux gens qu'on ne connaît pas du tout et à qui on veut faire croire qu'on les connaît un peu, et c'est ce mot à lui, foreigner, qui m'a mis de bonne humeur, foreigner et étranger, ce ne sont pas tout à fait les mêmes mots en réalité, foreigner c'est simple, foreigner c'est le passeport, la tête qui ne ressemble pas aux têtes d'ici, le touriste, l'expatrié, quelqu'un qui vient d'un autre pays, d'un pays quelconque, n'importe lequel, tandis qu'étranger en français c'est autre chose, étranger en français c'est Baudelaire, c'est une condition qui n'a rien à voir avec le passeport ni avec le pays d'origine ni avec aucune carte, étranger en français c'est celui qui ne coïncide avec rien, ni avec les autres ni avec lui-même, et Baudelaire il est là soudain sur ce trottoir, pas convoqué, pas cherché, il surgit du courant d'air entre les deux immeubles, il surgit de l'odeur de pluie séchée sur les dalles descellées, celui à qui on demande ce que tu aimes frère dis-moi ce que tu aimes, et qui lève les yeux vers le ciel de Saigon et répond j'aime les nuages, les nuages qui passent, là-bas, les merveilleux nuages, et ces nuages-là ils sont au-dessus du trottoir ce matin, au-dessus des merdes de chien et du wago et des 44 ans, ils passent sans s'arrêter, merveilleux, indifférents, libres.
Et ce jeune homme en me disant foreigner pensait une chose simple et moi j'y ai entendu tout le reste, comme si sans le savoir il m'avait reconnu non pas comme étranger de passeport mais comme étranger de condition, étranger de naissance, étranger de toujours, et lui il était déjà loin, déjà dans une autre rue, déjà dans une autre heure de sa vie, sans savoir ce qu'il venait de faire. Isabelle s'était retournée à la porte bleue. Les nuages passaient au-dessus de Saigon. Mes 44 ans étaient là depuis 9 heures du matin et personne ne leur avait rien demandé non plus. Le trottoir continuait, les merdes de chien, le courant d'air, le temps en moto. J'ai continué vers Time Coffee.

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