#669

 24 avril




Je me réveille. Le rêve était éprouvant, je m'en souviens une minute, des types moustachus, une voiture, le désert mexicain, et déjà il se referme, il ne laisse qu'une chose, un reproche à l'adresse de T., lequel exactement je ne saurais pas dire, quelque chose qu'elle aurait fait ou pas fait dans un endroit où elle n'était peut-être pas, et j'en veux à son visage encore endormi à côté de moi, à sa façon d'être absente là où je suis en train de me noyer, j'en veux sans pouvoir nommer quoi, comme on en veut aux gens qu'on aime quand on revient de quelque part où ils n'étaient pas.

Une heure après au café des larmes remontent, j'ignore d'où, ce ne sont pas des larmes de tristesse, pas des larmes de plainte, rien de si clair, rien de si simple, plutôt quelque chose qui ressemble à ce qui me vient quand je lis Molloy, ces larmes-là, sans nom, sans cause assignable, comme si quelque chose en moi reconnaissait quelque chose sans savoir quoi, une vérité trop ancienne pour avoir un visage. Je ne pleure pas : je suis pleuré de l'intérieur. J'ai l'impression que ce sont elles qui me contiennent plus que je ne les contiens, qu'elles savent quelque chose que j'ignore encore, qu'elles sont en rétention de moi.

Je ne me retrouve pas ce matin. Le pronom me gêne, m'encombre, je suis condamné à commencer par lui, sujet verbe complément, sujet verbe complément, encore et encore, comme si à force de vouloir écrire une parole j'en avais oublié les mots, à court de souffle, à court de repères, perdu dans ce matin sans coordonnées.

Une enfant fait tourner sa casquette dans sa main. Elle attend. Elle est sûrement descendue seule, son père est au parking en train de chercher la moto, c'est comme ça que ça se passe, l'enfant descend, attend sur le trottoir, le père arrive, ils partent, rien n'arrive, rien n'est jamais arrivé, et pourtant moi je ne pourrais pas, je préfère qu'Isabelle descende avec moi, toujours, cette peur qui ne se raisonne pas, qu'on lui parle dans la rue, qu'on l'emmène, qu'en deux secondes d'inattention quelque chose se referme sur elle et qu'il n'y ait plus rien à faire, je regarde cette enfant qui fait tourner sa casquette et je me demande si son père pense à ça lui aussi ou s'il ne pense à rien, s'il cherche juste ses clés dans sa poche au fond du parking sans imaginer ce que j'imagine. Je la regarde et je sais qu'elle a onze ans. Avant d'avoir Isabelle je n'aurais pas su, j'étais incapable de dire si un enfant avait cinq ans ou dix. Maintenant je vois. Ce n'est pas une question de corps seulement. C'est un air sur le visage, quelque chose qui commence à se tenir face à soi-même sans encore savoir ce qu'il regarde, une conscience qui pointe, fragile, avant cet âge-là encore si faible qu'on ne se rend pas compte qu'on existe.

Une conscience qui pointe, fragile, avant cet âge-là encore si faible qu'on ne se rend pas compte qu'on existe. Qu'est-ce que j'aimerais être encore ça. Ne plus me rendre compte que j'existe. Juste marcher, m'asseoir, boire un café, regarder autour de moi sans avoir à écrire, sans avoir à dire. Juste être sans savoir qu'on est. Exister sans le remarquer, le seul bonheur que la conscience nous interdise.

Si je m'assois dans ce café c'est bien que j'essaie d'appartenir à quelque chose, à la communauté humaine disons, faute de mieux, faute d'autre mot, et pourtant je me sens toujours à l'extérieur, pas dehors non plus, quelque chose entre les deux, une position sans nom, le nez contre une vitre qui n'existe pas tout à fait. Chez le coiffeur l'autre jour un homme attendait son tour, une soixantaine d'années peut-être, soixante-cinq, difficile à dire, il avait ce genre de visage qui résiste au calcul, il me regardait dans le miroir, le miroir du coiffeur, ce miroir particulier qui vous montre à vous-même pendant qu'un autre vous regarde, il était fasciné paraît-il, par mes sourcils, la forme de mon visage, il disait à l'autre tu as vraiment de beaux clients, et moi quelques minutes avant j'évitais ce même miroir tellement je ne supportais plus de voir ma gueule, ma gueule qui est apparemment belle, selon cet homme, selon ses critères à lui que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais. Je fais donc partie des hommes. Je suis regardé, senti, ma présence occupe de l'espace, mon haleine existe, mon odeur circule quelque part dans l'air de cette ville sans que je le sache, je laisse des traces olfactives dans des endroits où je ne suis plus, c'est une pensée difficile à soutenir. Je préférerais qu'on me sente comme le vent, comme quelque chose de vivant mais sans adresse, sans identité assignable, quelque chose qui passe et ne signe pas. Et pourtant quand j'écris je reviens à tout ça, à cette condition, ce journal qui tourne en rond autour du même pronom, je, toujours je, comme si j'étais quelqu'un, comme si c'était entendu.

Isabelle dans quelques semaines aura fini l'école primaire. Dix ans, un an d'avance, elle vient de les avoir le 15 avril, le 15 avril donc, il y a peu, et déjà le primaire est passé, en coup de vent dit-on, c'est l'expression consacrée, coup de vent, comme si le temps avait une météorologie, comme si on pouvait s'en protéger avec un imperméable. Les gens qui suivent notre journal filmé écrivent dans les commentaires qu'est-ce qu'elle grandit vite, et c'est vrai, on dit ça, on dit toujours ça, que les enfants qu'on voit tous les jours on ne les voit pas grandir, que le présent les fige, mais moi je peux voir à l'œil nu ma fille changer, je ne sais pas si c'est une chance ou autre chose, je ne sais pas comment appeler ce que c'est, voir partir quelqu'un qui reste, voir se transformer un lien qui tient, et c'est quand je regarde les anciens épisodes du journal que je comprends que notre lien a besoin de se transformer, qu'elle devra bientôt se séparer de mon regard sur elle pour développer le sien, son propre regard, sur elle-même, sur le monde, un regard qui n'aura pas besoin du mien pour exister, c'est le but, c'est ce qu'on vise, je crois, même si personne ne vous prépare à ça vraiment.

Ce que j'aime c'est qu'elle résiste. Elle ne cesse de le répéter, j'ai pas envie de grandir, j'aimerais qu'on reste comme ça, et je l'entends, je l'entends vraiment, pas comme une peur mais comme une fidélité à quelque chose qu'elle pressent en train de se perdre, cette façon d'être là sans encore se tenir face à soi-même, sans encore se demander ce qu'on est, ce qu'on vaut, si on est regardé, si on est aimé comme il faut. Notre journal filmé on le fait pour nous, et un jour, peut-être, si elle a envie de replonger dans ce que notre lien était à cette époque, dans cette époque-là précisément, elle pourra, les images seront là, les voix seront là. Mais je me rends compte que sans qu'on se le soit dit, sans qu'elle s'en aperçoive, elle s'en sépare déjà, elle y apparaît encore mais elle y est moins, moins présente à l'acte de le faire, moins dans le dialogue, et ce journal devient peu à peu mon regard sur elle plutôt que notre regard sur nous, je filme ce qui s'éloigne sans pouvoir le retenir, c'est peut-être ça un journal, toujours, filmer ce qui s'éloigne sans pouvoir le retenir. Être avec elle ne m'a pas aidé à retrouver mon enfance mais à m’en réinventer une autre, à côté d'elle, une enfance de biais, consciente de ne pas pouvoir l'être tout à fait, en essayant d'être le frère qu'elle n'a pas autant que le père qu'elle a, en sachant que je serai vite ramené à mon rôle, à la verticalité du rôle, mais en résistant un peu quand même, comme elle résiste.
La ville me laisse tranquille et je la laisse tranquille. Cette sensation d'avoir disparu c'est peut-être celle de faire corps avec elle, avec la ville, de devenir un de ses éléments sans importance, un mur, une chaise vide, un arbre qui surplombe la route, le pavé qu'on écrase à chaque pas sans le voir, sans penser à lui, sans lui demander pardon. On ne regarde pas ces choses-là. Elles persistent sans qu'on le sache. Les choses passent devant moi comme elles passent devant la ville, sans que personne ne les voie, sans que personne n'en sache rien, et c'est peut-être suffisant, être là sans être remarqué, exister sans le remarquer, le seul bonheur que la conscience nous interdise, je l'ai déjà dit, plus haut, mais ça revient, ça revient toujours.

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