#667

 
3 avril





Je sais qu’elle me regarde. Elle est sur ma gauche depuis un moment et je fais semblant de composer de la musique, je tape dans le vide avec les doigts sur la table, je compte des temps qui n’existent pas, je lève légèrement la tête comme si j’entendais quelque chose que personne d’autre n’entend, et je sens son regard du coin de l’œil, ce regard qui ne sait pas qu’il est regardé, je lui écris une fiction sans qu’elle le sache, un musicien attablé dans un café de Saigon qui cherche le rythme d’une chanson, voilà ce qu’elle voit, voilà ce que je lui donne. Je lisais Genet avant qu’elle arrive, Notre-Dame des fleurs, je relisais la même phrase sans avancer, quelque chose sur la façon dont on devient ce que les autres décident qu’on est, sur la beauté comme performance involontaire, et peut-être que c’est ça, peut-être que je ne fais pas semblant du tout, peut-être que je compose vraiment quelque chose pour quelqu’un qui ne sait pas qu’il l’entend.

Le petit caniche noir errait sur la terrasse depuis un moment, sans laisse, le nez au sol, reniflant chaque table, chaque cheville, revenant vers son maître qui discutait avec un ami sans s’en occuper, et dès qu’un autre chien passait sur le trottoir il s’élançait, aboyait, revenait, aboyait encore, trop petit pour qu’on l’entende vraiment, trop seul pour s’arrêter, on avait l’impression qu’il disait quelque chose d’urgent et de simple, regarde, moi aussi, toi aussi, c’est rare par ici les chiens, et je tapais toujours dans le vide et elle me regardait toujours du coin de l’œil et le caniche aboyait sur un gros chien tenu en laisse de l’autre côté de la rue, le gros chien le regardait sans bouger, sans répondre, et le petit continuait, traversant la terrasse dans tous les sens, libre, affolé de sa propre liberté, cette façon d’aboyer vers quelqu’un qui ne peut pas venir, cette façon de performer pour un regard qui finira par se détourner.

Le oh my god est arrivé au milieu de tout ça. Un grand homme noir debout près de moi, son café encore à la main, quelque chose dans sa présence qui ne s’expliquait pas tout à fait, comme si la terrasse n’avait pas prévu qu’il soit là, comme si le décor avait raté une réplique, go everywhere like that, why, why you don’t care, et j’ai baissé les yeux vers le bitume, les doigts encore levés au-dessus de la table, la bouche encore ouverte sur le temps que je comptais, et le caniche était là, immobile, d’une immobilité que je mettais une seconde à comprendre, la voiture était déjà loin, je ne l’avais pas vue passer, personne ne l’avait vue passer, et seul cet homme debout avec son café avait tout vu, seul lui avait dit quelque chose, et il y avait quelque chose d’absurde et de juste là-dedans, que ce soit lui, cette apparition, le seul vraiment visible sur cette terrasse, qui nomme ce que tout le monde avait laissé passer.

Le maître a pris le corps dans ses bras, ce petit corps qui ne pesait rien, et a disparu derrière une voiture garée au bord du trottoir. Je ne bougeais pas. Quelqu’un derrière moi disait il l’enterre là, pour que personne ne voie, et je le croyais, j’imaginais des mains qui creusaient au pied de la haie, un geste honteux et rapide, on invente ce qu’on ne voit pas. La voiture garée a fini par partir. Le maître était là, accroupi, le chien posé sur le plancher du scooter, immobile, les pattes pendant dans le vide. Il cherchait son téléphone, il appelait quelqu’un tout en caressant furtivement la dépouille, il ne savait pas quoi faire de ses mains, les mêmes mains qui avaient tenu un café, une conversation, n’importe quoi… sauf la laisse. Il est monté sur sa moto, il est parti tête baissée, vite, sans regarder personne, le chien entre les pieds comme s’il dormait, et je savais qu’il allait s’arrêter quelque part dans une rue que je ne connaissais pas et que là seulement, seul, la culpabilité allait finir de se déposer, lentement, comme du sable, comme quelque chose qu’on ne peut plus enterrer nulle part parce qu’on n’a plus de terre.

Le trottoir est redevenu normal très vite. Le monde ne garde pas les petites morts longtemps. Les gens reprenaient leur café, les conversations reprenaient, le gros chien en laisse allongé tranquille sur le trottoir, les gens qui passaient lui souriaient, soulagés de voir quelque chose de vivant. Personne ne parlait plus du caniche. La terrasse avait tout absorbé comme si rien n’était passé dessus.

Je regardais la page de Genet ouverte devant moi. La phrase que je relisais depuis tout à l’heure, celle sur la façon dont on devient ce que les autres décident qu’on est, elle avait changé de sens sans que les mots bougent. Je ne savais plus si je l’avais lue ou si je l’inventais. La femme sur ma gauche avait cessé de me regarder depuis un moment déjà. Je n’avais plus envie de composer quoi que ce soit. Je laissais mes mains à plat sur la table, immobiles, inutiles, comme des choses qu’on a posées là en attendant de savoir quoi en faire.​​​​​​​​​​​​​​​​


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