#662

21 janvier 


Je regarde beaucoup les visages. Et quelque chose, aujourd’hui, s’y défait. Un visage ne m’apparaît plus comme une forme stable, mais comme un glissement. Non pas un mouvement visible, mais un tremblement du temps lui-même. Chez une femme d’une soixantaine d’années, le visage ancien affleure encore, se superpose à celui d’aujourd’hui ; et inversement. Chez les plus jeunes, c’est l’avenir qui insiste, comme si leur devenir était déjà lisible à même la peau. Le temps n’est pas devant eux : il vacille sur eux.

En les regardant, je regarde aussi mon propre visage. Il demeure, presque intact. J’ai quarante-trois ans. La photo d’identité d’il y a quinze ans pourrait encore faire office de preuve. Cette fixité me trouble. Je n’y reconnais rien de moi. Mon visage semble retenu dans un instant qui ne consent pas à passer, alors que tout autour se laisse atteindre, user, altérer.

Je le sais pourtant : le temps travaille. À l’intérieur. Et je sais aussi qu’un jour, sans signe avant-coureur, le visage cédera. Non pas progressivement, mais d’un coup, comme une matière trop tendue qui se fend. Vieillir ne sera pas une lente dérive, mais une rupture. Une marque brutale, déplacée, comme une fêlure sur le visage d’un nourrisson.

Je suis seul au café Time. Mon père est parti. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas retrouvé ainsi, sans rendez-vous, livré à des heures ouvertes, sans destination. Il y a là une disponibilité étrange. Et, plus nettement encore, l’absence de celui qui m’a accompagné jusque-là. Un père avec lequel il a fallu apprendre une manière d’être. Une présence qui ne s’imposait pas, qui demandait un ajustement lent, sans mode d’emploi. Être là, simplement. Partager des moments sans les qualifier. Laisser les choses se déposer. Ici, quelque chose s’est tenu. Rien d’exemplaire. Rien à conclure. Une forme de justesse provisoire, suffisante.

Son séjour au Vietnam n’a rien d’un retour. Rien de nostalgique. Aucun attachement aux lieux comme vestiges. Il ne cherche ni traces ni continuité. Les décors n’ont pour lui aucune valeur mémorielle. Il traverse le Vietnam d’aujourd’hui sans itinéraire, sans dette. Il passe par des villes qui ne lui doivent rien.

Ce qu’il rejoint, ce n’est pas un territoire, mais une langue. Non pas la langue que l’on utilise, langue fonctionnelle, traversée rapide, déjà traduisible par les machines : langue de l’aéroport, du menu, de la rue. Mais une langue qui se pratique. Le việt ngữ des lettres et des pensées. Une langue issue de l’expérience lente des paysans, du travail des rizières, d’un rapport au monde où penser ne se sépare pas d’habiter. Cette langue exige la courtoisie et la justesse des mots, leurs détours, leurs nuances. Elle ne progresse pas en ligne droite. Elle accepte l’inflexion, la reprise, l’écart. Elle porte un penser d’être et de dés-être, indissociable de la terre qui l’a vue naître.

Les mots n’y sont pas des signes. Ils sont du sang et de la chair. Une matière vivante, encore travaillée par la vie qui l’a portée. La parole, pour lui, est devenue trop rapide, trop exposée, presque étrangère. Il n’entre plus dans la langue par la voix, mais par la lecture. Non comme par un détour, mais comme on va à la racine. Par la poésie vietnamienne. Par le Ca Dao. Cette langue antérieure au discours, proche de l’origine du langage.

Lire n’est pas revenir. Ce n’est pas se souvenir. C’est s’enfoncer. Toucher une couche plus ancienne que la mémoire, là où la langue subsiste débarrassée de l’anecdote, du récit, du passé lui-même. Sa langue maternelle n’est plus une évidence, mais une matière à réactiver. Il ne s’agit pas de redevenir. Il s’agit de réincarner autrement, dans l’effort patient de la lecture.

Je n’ai plus personne à qui parler, sinon à la reconnaissance vocale de mon clavier. À l’écriture, donc. Et pourtant, je ne dirais pas que je suis seul. L’écriture est devenue une adresse précise. On écrit toujours à quelqu’un. Il n’y a pas d’écriture sans publication, et je ne parle pas seulement de livres. Écrire, c’est s’adresser. C’est maintenir un lien sans garantie.

Dans la vie, je parle finalement très peu. À quelques membres de ma famille. À ma fille, surtout. Les échanges les plus tenus sont avec elle. Lui parler a quelque chose de l’écriture, davantage encore depuis le journal filmé, qui se prolonge une année de plus, selon son propre désir.

J’ai repris un travail avec Pierre Ménard. Cette collaboration m’a déplacé. En découvrant sa vidéo, je me suis senti exposé, non pas mis à nu, mais remis entre des mains étrangères. Ce n’était pas confortable. Mais cet inconfort n’avait rien d’une menace. Il indiquait au contraire qu’un seuil avait été franchi. Que quelque chose avait été confié. Accepté. Un lien s’est tenu là, sans garantie, sans protection. Par l’écriture, encore. Aujourd’hui, il me semble que la seule forme d’amitié qui me soit accessible passe par là. L’écriture n’accompagne pas l’amitié. Elle est l’amitié.

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