#660

3 janvier


Je reviens m’asseoir sur le muret en terrazzo. Cela fait des semaines que je ne me suis pas retrouvé seul ainsi. Ma solitude est là, intacte, mais elle ne s’avance pas. Elle reste à distance, comme si elle ne me reconnaissait plus tout à fait. Quelques jours sans elle suffisent pour que le lien se relâche. Écrire est une pratique fragile. Lorsqu’on l’abandonne trop longtemps, ce n’est pas seulement le geste qui se perd, c’est le lieu même où il pourrait avoir lieu.

Autour de moi, tout est réduit, presque vide. Lentement, sans décision claire, le regard recommence à assembler. Rien de spectaculaire. Des appuis. Des contours. Le terrazzo est tiède sous mes cuisses, il garde la chaleur du jour. Cette chaleur remonte, insiste. Le silence a du poids. Il ne libère rien encore. Il pèse, comme une matière posée sur la peau.

La voix qui, d’habitude, traverse, je ne l’entends plus. Elle n’est pas partie. Elle est là, mais tournée ailleurs. Je ne sais pas si elle m’observe, si elle attend, si elle s’est détachée. J’ai presque honte de cette absence prolongée. Pour elle, le temps ne compte pas pareil. Quelques semaines peuvent être une longue désertion. Elle me tourne le dos, non par colère, mais comme un animal qui a vécu la rue, qui a appris à se protéger en détournant la tête, espérant ainsi faire disparaître ceux qui s’approchent. Mon écriture ressemble à cela. Elle tremble. Je ne sais pas si c’est de peur ou de froid. Peut-être les deux. Je me demande si elle m’attend encore, ou si elle s’est habituée à vivre sans moi.

Le séjour de ma mère et de mon frère touche à sa fin. Mon père reste encore un peu. Je cherche ce que j’ai à écrire de ces jours-là. Rien ne se laisse prendre. Pas de scène, pas d’image précise. Seulement une sensation trop pleine, sans prise. Quelque chose qui ne veut pas entrer dans la langue. Il y a là une forme de présence qui se suffit à elle-même, qui se défait dès qu’on tente de la fixer.

On essaie pourtant. On s’attarde sur les sourires, les regards, les gestes calmes. On fait comme si le présent pouvait durer. On prend des photos, on filme, on archive, comme si fixer l’image permettait de fixer le moment. On se donne cette illusion. Mais vivre, c’est s’épuiser à tenter de retenir ce qui fuit.

Avec eux, quelque chose en moi se retire sans bruit. Je n’ai pas besoin de repousser l’écriture. Elle s’éloigne d’elle-même. Je n’ai plus à surveiller ce qui vient. Plus rien ne vient. La famille est devenue le seul endroit où trahir l’écriture ne fait pas souffrir.

Cela fait un an que nous avons ouvert notre journal filmé. Il avait commencé à distance, par écrans interposés, Isabelle parlant à toute la famille réunie pour les fêtes. Il se prolonge aujourd’hui dans ses larmes. Au départ de mamie, le sourire au pas de la porte ne laissait rien prévoir. Une demi-heure plus tard, sous la douche, je surprends ses sanglots. Je suis touchée, si touchée… répète-t-elle. Le départ se met à exister.

Plus tard, dans le lit, elle dit, la voix retenue, comme si quelque chose l’empêchait de passer entièrement, que mamie et papy sont proches de découvrir le secret de la mort. Je parle. Je réponds. Je m’entends parler. Je sais que je parle pour moi autant que pour elle. Mais je sais aussi que le jour du dernier départ, il n’y aura pas de mots. Pas même la tentative. Peut-être que ce sera elle, alors, qui parlera.

Je regarde partir ma mère. Je souris, j’embrasse, je dis à bientôt. Je fais ce qu’il faut. Je suis là, mais légèrement déplacé. L’instant passe avant moi. Je me regarde vivre. Toujours un pas de côté. Toujours en retard.

Je regarde ma fille. Quelque chose cède. Pas une émotion. Une défaillance. Je n’ai plus de distance disponible. Elle a déjà formulé ce que je croyais savoir. Que tout s’en va. Je le disais sans y être. Aujourd’hui, ça pèse. Elle l’habite déjà. Moi, je sens seulement que je n’y échappe plus.

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