#656

 



Karl Dubost n’aime pas sa chambre. Espace sans intimité, promiscuité qui ronge les angles. La pièce partagée cesse d’avoir une âme : elle n’a plus rien de personnel. Une pièce à vivre qui ne vit plus.
Je n’avais jamais pensé aux pièces que j’habite. Peut-être p
arce qu’aucune ne m’a jamais réellement appartenu. J’ai le soupçon que la seule chambre intime est en moi, enclave invisible, tunnel où tout se contracte et d’où j’écris — au café, sur le muret de marbre, dans le taxi, dans « notre » chambre, adossé au souffle endormi de T. ; sur le bureau d’Isabelle, au milieu de ses fournitures, de ses poupées ; sur la cuvette des toilettes, dans l’ascenseur. Partout où je ne suis pas moi. Partout où je ne suis pas seul. Pour être seul, il faut des autres. Pour être moi, il faut m’échapper.
Ici, maintenant, je me suis enfermé dans la chambre d’ Isabelle. Derrière la porte, la musique, les bruits de cuisine, les voix, les placards qui grincent. Chaque son est une intrusion, un coup porté. L’air lui-même m’est arraché, tout me violente. Je pourrais fuir : les bruits me suivraient, ils savent toujours retrouver la fissure. Ils entrent dans la tête, se répercutent dans la conscience, expulsent la moindre tentative de silence. La vie est une pollution sonore.
Alors j’écris. Pour que l’attention reste attachée au fil des phrases. Suivre ce fil, c’est respirer à travers une paille. C’est le dernier passage vers moi. Et même derrière une porte close, j’attends le coup sec, l’interruption, le heurt. L’ombre d’une dispute à venir.
J’écris comme on fait la lessive. Comme on sèche. Comme on plie du linge. Comme on passe l’aspirateur. Pour avoir un geste, un prétexte, une tâche qui recouvre le moment. Être encore toléré dans le foyer, de passage, à la périphérie, en couvrant le bruit par un autre bruit. J’aspire ce qui m’agresse. J’aspire l’invasion. L’écriture aspire à ma place.
Écrire, c’est passer l’aspirateur dans la tête jusqu’à ne plus y laisser qu’un sol nu, sans miettes, sans poussière, sans trace du passage de la vie.
Aspire. Nettoie. Sèche. Plie. Respire. Ne hurle pas. Ne t’effondre pas. Respire encore. Calme. Calme. Calme. Ne dépends d’aucune humeur étrangère. Ne tends plus l’oreille vers la main qui pourrait te frapper ou te rassurer. Décolle-toi. Sépare-toi. Ampute-toi. Qu’est-ce qui me retient encore ici ? Quelles dettes suis-je en train de payer au juste ?
Je m’aperçois qu’en vingt ans, je n’ai jamais eu d’espace à moi. Pas un seul où demeurer entièrement. J’écris pour me jeter à la porte de secours, toujours ouverte, toujours impossible à franchir complètement. Je suis de passage partout ; je me tiens à l’étroit ; rien ne m’enracine. Je lis et j’écris dans des lieux de passage. C’est une écriture nomade, précaire. Quitter les réseaux me ronge, parce qu’il y avait là, malgré tout, une espèce de chez-moi. J’essaierai d’y revenir autrement, sans subir l’ergonomie arbitraire de la plateforme. Il doit bien exister des moyens. 
Je pense au garde sécurité en bas, qui toujours, me sourit en silence. Il existe des métiers où l’on attend debout. On nous veut droits, immobiles, dociles. Le premier jour, la colonne tient encore : chemise impeccable, regard clair, tenue rangée. Et puis les minutes s’effilochent, les heures se suicident. On finit par s’effondrer en soi-même. Le vide devant nous devient un miroir. Dans ces silhouettes qui regardent dans le néant — gardes, jardiniers en pause, employés privés de leurs téléphones — je reconnais ma propre posture d’écrivant. On attend que quelque chose passe à travers nous, absent de soi-même. Le plus souvent rien ne passe.
Un rêve me revient, il date de l’année dernière : Isabelle tombant d’un balcon, après une dispute avec T. Je me suis réveillé en criant. T. a posé une main sur moi, le geste calme d’une mère apaisant un enfant. Son toucher me dégoûtait.  L’effroi m’a tenu éveillé jusqu’à l’aube.
J’ai appris qu’une petite fille brillante, écrasée par l’exigence de ses parents, s’est jetée par la fenêtre de sa chambre. Cette phrase a contaminé toute ma journée. Dans la classe d’Isabelle, certains parents frappent leurs enfants pour des notes jugées indignes. Une mère frappe son fils quand il obtient 19/20, parce que 19 « c’est pour les nuls ». L’absurdité : à mesure que leurs enfants grandissent, la curiosité s’éteint ; il ne reste que la note, l’idole froide du résultat.
Et si Isabelle réussit, on nous dit : « C’est parce qu’elle est intelligente. Vous avez de la chance. » Comme si les enfants se répartissaient en intelligents et inutiles. Quand on nous demande : « Comment vous faites ? », nous répondons simplement que nous n’attendons rien. Nous regardons comment elle apprend, comment elle se réjouit. Nous n’avons que le souci de sa curiosité : parler avec elle, lui demander « Qu’as-tu fait aujourd’hui ? », « Ça t’a plu ? », « Pourquoi ? ». Manger ensemble. L’éloigner des réseaux, du téléphone. Oui, Isabelle (grade 5) est la seule de sa classe à ne pas posséder de téléphone.

Commentaires

Boris Dunand a dit…
A nouveau, il est bon d'entendre cette fonction particulière de l'écriture se réaliser chez quelqu'un d'autre, et de la lire s'assumer pleinement, comme une invitation à être là où je suis. Riche et beau à lire, merci !
Et toujours ce pourquoi écrire ? qu'est ce qui pousse, qu'est ce qui ronge ?
je retiens (comme Boris) ces mots justes qui résonnent aussi pour moi : "Alors j’écris. Pour que l’attention reste attachée au fil des phrases. Suivre ce fil, c’est respirer à travers une paille."
Question aussi d'échapper à la pollution sonore, au bruit produit par le soi pour atteindre plus profond... mais je ressens tant d'inquiétude dans ce texte. "Calme. Calme. Calme." Le répéter, l'écrire encore pour y parvenir...
Merci pour cette force des mots...