#676

 

1 août 


Il y a une poussée en moi qui veut écrire. Ce parler muet de sens animaux, écrit Aragon. Je ne sais pas pourquoi ce vers me revient maintenant. Sinon qu'il dit quelque chose d'exact sur ce que je ne sais pas dire autrement.

Je pensais qu'il y aurait une fin à l'accident de mon père. On pense toujours qu'il y aura une fin, c'est comme ça qu'on tient, on se dit ça va se stabiliser, ça va se poser, et moi aussi je me le disais, je me le répétais comme on répète une chose qu'on ne croit pas tout à fait mais qu'on a besoin d'entendre, et puis un jour on comprend que non, qu'il n'y aura pas de fin, que ça va le poursuivre jusqu'à la fin de sa vie et que moi je serai là, que c'est comme ça, que ça a toujours été comme ça, que la question ne s'est jamais posée parce qu'elle n'avait pas besoin de se poser, parce que certaines choses sont décidées avant vous, dans un endroit où vous n'étiez pas encore, et qu'on appelle ça le devoir filial ou le sang ou n'importe quoi d'autre mais que le mot n'a pas d'importance, que le mot ne change rien à ce qui est. Je n'ai aucun mérite. Mon frère non plus. C'est juste ce qui s'est révélé être le cas, comme on découvre qu'on a toujours su quelque chose sans l'avoir jamais su, comme on découvre qu'on était capable de changer de cap complètement, de tout réorienter, juste pour être là, juste pour accompagner notre père jusqu'au bout, et qu'il n'y a rien d'héroïque là-dedans, rien qu'on puisse revendiquer, que c'est simplement ce qu'on fait, et avec ça qui vient, qui ne cesse pas de venir, est-ce qu'il va récupérer le côté gauche, est-ce qu'il finira en fauteuil roulant, quel appartement lui trouver, adapté à quoi exactement, à ce qu'il est maintenant ou à ce qu'il sera dans six mois, est-ce qu'on sait ce qu'il sera dans six mois, est-ce qu'on sait quoi que ce soit, comment lui annoncer qu'il ne pourra peut-être jamais revenir au Vietnam, comment lui dire ça, avec quels mots, à quel moment, est-ce qu'il y a un moment pour dire ça, est-ce qu'on lui dit maintenant ou plus tard ou jamais, est-ce que jamais c'est une option, est-ce qu'on a le droit de laisser quelqu'un croire qu'il reviendra là où il voulait mourir, là où il a failli mourir, là où quelque chose s'est passé qu'on ne sait pas encore tout à fait nommer, et tout ça qui tourne, qui ne s'arrête pas, qui continue même quand on essaie de dormir, même quand on regarde autre chose, même quand on parle d'autre chose, qui est là en dessous, toujours en dessous, comme un bruit de fond qu'on n'entend plus vraiment mais qui est là, qui a toujours été là depuis le 5 juin, qui sera là demain.

Et alors que la finitude des choses nous revient en pleine figure, d'autres choses remontent, des flashs, des souvenirs sans raison apparente, sans logique, comme si la proximité de la mort d'un proche forçait une révision de tout ce qu'on croyait avoir classé, comme si elle disait voilà ce qui a compté, voilà ce qui reste, et que ce qui reste n'était pas ce qu'on aurait cru, pas du tout ce qu'on aurait cru.

Cadaqués. Un chemin au-dessus de la mer. Les pinèdes, le vent, et elle à côté de moi, nos bras qui se touchaient sans qu'on l'ait décidé, ce rapprochement naturel des corps qui ne se connaissent pas vraiment et qui trouvent quand même leur place l'un contre l'autre, sans raison, sans programme, parce que le vent soufflait peut-être, parce que le chemin descendait, parce que les corps savent des choses que la tête n'a pas encore formulées. Je ne me souviens plus de son prénom. Ou plutôt je ne suis pas sûr de m'en souvenir, il y a quelque chose qui ressemble à un prénom quelque part dans ce souvenir mais je ne veux pas le forcer, je préfère laisser ce flou, ce visage sans nom qui marche à côté de moi sur ce chemin et à qui j'étais bien trop jeune pour dire quoi que ce soit de juste, trop pris dans mes postures, dans ce que je croyais devoir être, dans tout ce qui encombrait la simple possibilité d'être là avec quelqu'un sans avoir à le définir, sans avoir à savoir ce que ça voulait dire. Avec elle je n'étais plus dans tout ça, et je ne sais pas pourquoi, je ne me le suis pas demandé sur le moment, et c'est peut-être ça le plus triste, que je ne me le sois pas demandé, que j'aie laissé passer ce moment sans même le reconnaître comme tel, sans même voir qu'elle était là, qu'elle aurait pu compter, qu'elle a compté sans que je le sache, près de trente ans à l'avance, pour ce matin-ci, pour ce couloir d'hôpital, pour cette façon qu'a la mémoire de remonter ce qu'on n'avait pas su garder.

Et puis face à face sur un banc autour de Saint-Sernin. Je ne me souviens plus de ce qu'on s'est dit. Je me souviens du face à face. De cette qualité de présence qu'elle avait, cette façon d'être là sans chercher à occuper plus de place que nécessaire, sans chercher à être quelque chose de particulier, et moi qui ne la voyais pas, qui ne voyais pas ce qu'elle était, ce qu'elle aurait pu être, qui ne me demandais pas si elle aurait pu prendre de la place dans ma vie parce que je ne me posais pas ces questions-là, parce que j'étais trop occupé à autre chose, à quoi exactement je ne saurais pas le dire, à vivre peut-être, à croire que vivre c'était autre chose que ça, que ce banc, que ce face à face, que ce vent. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Je ne sais pas si elle pense parfois à ce chemin au-dessus de la mer. Probablement pas. Probablement que ce moment n'existe que dans moi, que je suis le seul dépositaire de quelque chose qui n'appartient à personne, qui n'a jamais appartenu à personne, et cette pensée-là me fait quelque chose que je n'arrive pas tout à fait à nommer, quelque chose entre la tendresse et la perte, entre la gratitude et le regret, quelque chose de doux et d'inutile comme tout ce qui compte vraiment.

Qui sont les gens qui restent en nous. Quel geste ont-ils fait. Qu'ont-ils dit ou pas dit, ou pas dit surtout, c'est peut-être ça, ce qui n'a pas été dit et qui reste quand même, qui reste mieux que ce qui a été dit, qui reste avec une précision que les mots n'ont pas. Elle n'a jamais pris de place dans ma vie, on n'a jamais été vraiment proches, et pourtant elle est là, dans ce chemin, dans ce vent, dans cette liberté d'un moment que je n'avais pas su voir et que je vois maintenant, vingt ans après, depuis ce couloir d'hôpital à côté de mon père qui ne peut plus parler. Je ne sais pas ce que ça dit sur la mémoire. Je ne sais pas ce que ça dit sur les liens. Je sais seulement que c'est elle qui remonte, elle et ce chemin et ce vent, et non pas les grandes amitiés, non pas les gens qu'on a cru importants, non pas les amours, non pas rien de ce qu'on croyait savoir de sa propre vie.

Anna Jouy, quand elle était très malade, me disait finalement les gens de ma vie aujourd'hui c'est les gens qui sont là, les gens qui passent à la porte, ça peut être le facteur, un voisin, des gens en qui on ne pensait pas et qui sont là à la fin. Je pense à ça depuis le début de tout ça, à ce qu'être là veut dire, à ce que ça coûte et ce que ça donne, à cette chose étrange qui fait que la présence la plus simple, la plus démunie, finit par être la seule qui compte. Jacques Roubaud parlait de Georges Perros, de la façon dont en présence ils n'arrivaient pas à se dire ce qu'ils se disaient par correspondance, qu'il fallait attendre le détour par la lettre, le temps de l'absence, pour trouver les bons mots, et je me demande si la présence ne nous encombre pas, finalement, si être là au quotidien ne couvre pas quelque chose de plus essentiel qui ne peut s'entendre que dans le silence, dans le geste, dans ce qui passe entre deux personnes sans passer par les mots, sans même qu'on le sache, sans même qu'on l'ait voulu.

Depuis l'AVC de mon père ce qui a fait lien entre nous ce sont les premiers gestes, le mouvement du pouce, de l'orteil, puis la main qui tapote la mienne pour me rassurer, pas de mots, ça ne pouvait pas passer par le discours, juste lui dire des poèmes parfois, lui fredonner des chansons, être là, c'est tout, juste être là, et j'avais l'impression que notre lien revenait à quelque chose d'antérieur aux mots, pas à son origine, à ce qu'il aurait pu être sans les années de distance et de silence et de tout ce qu'on n'avait pas dit et qu'on ne dira peut-être jamais, maintenant que les mots lui reviennent lentement et que les miens ne suffisent plus, que rien ne suffit, que tout ce qu'on peut faire c'est rester là, à côté, dans ce parler muet de sens animaux, dans ce langage d'avant le langage qui nous a accompagnés tout le long sans qu'on le sache, sans qu'on ait eu besoin de le nommer, sans qu'on ait su que c'était ça, l'essentiel, que c'était ça depuis le début.

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