#674

11 juillet


Les cris des enfants à la piscine, le vent dans les feuillages, le t-shirt qui bat comme un drapeau dans la tempête, tout s'est concerté en douce, les éléments se sont passés le mot, et chacun à son tour me prend par le bras et m'amène de force vers ce muret en terrazzo, mon lieu d'écriture, que j'ai déserté depuis l'accident comme on déserte une pièce dont on ne sait plus quoi faire, et qui est resté ouvert quand même, qui a continué de m'attendre sans rien dire, sans se plaindre, sans fermer la porte. Depuis l'AVC je n'écris plus dans le journal. J'écris autrement, d'une façon que je ne comprends pas encore, et en ce moment même j'écris juste derrière le banc où j'ai trouvé mon père allongé il y a un mois. Des jeunes Coréens y sont assis, ils parlent fort, le vent les décoiffe, ils rient d'un rire bête qui m'irrite, comme si leur légèreté aussi m'adressait quelque chose, comme si même eux, sans le savoir, me renvoyaient au silence de mon père allongé quelque part dans ma tête, l'image de lui à l'hôpital ne me lâche pas, d'abord son visage intubé, presque mort, puis les quintes de toux qui le traversent et le font souffrir, ces quintes sans souffle depuis la trachéotomie, le souffle qui ne sort pas, la toux qui s'étouffe en elle-même comme si le corps cherchait à expulser quelque chose qu'il ne peut plus expulser, et cette grimace dont je n'arrive pas à me défaire même ici, même maintenant, même sous ce vent qui continue de souffler comme s'il avait encore des choses à me dire.

Une mère tient sa petite fille par la main, une grand-mère rit avec son petit-fils, des livreurs attendent, une femme en chapeau conique piétine, tout continue, tout avance, et c'est ça qui est étrange, vraiment étrange, pas la mort, pas la maladie, mais le fait que rien ne change, que la maladie de mon père ne change rien à rien, que chaque passant, chaque objet, chaque élément demeure identique à lui-même, que le vent souffle pareil, que les Coréens rient pareil, que les livreurs attendent pareil, et qu'à sa mort ce sera pareil encore, que ça n'aura aucune incidence sur le monde, aucune, que le monde continuera de tourner sans même avoir enregistré qu'il a existé. Un fait. C'est tout.

Le vent fait gicler l'eau des petits bacs, met une poussière dans l'œil d'un enfant qui pleure, ramène des feuilles mortes sur le sol, il insiste, il cherche à me donner quelque chose, des mots peut-être, des mots que je n'arrive pas à attraper. Mes lunettes de soleil sont par terre et je ne les ramasse pas. J'en cherche partout, des mots, sur le sol, dans l'air, dans le rire des Coréens qui se recoiffent encore, dans le visage du coureur collé à son écran, dans l'impatience des livreurs, dans le chapeau conique qui n'attend plus, tout me les tend et je ne les prends pas, parce que peut-être les mots aussi cherchent un endroit stable qui n'existe pas, dans le corps de mon père qui n'est plus tout à fait le corps de mon père, dans ce banc qui est encore sa place sans être tout à fait sa place.

Le neurochirurgien nous a conseillé de lui raconter des souvenirs, même dans son sommeil, pour qu'il se reconnecte avec lui-même. Alors j'essaie. Je tente un inventaire dans mon journal filmé, j'essaie d'en retrouver quelques-uns, et c'est là que je découvre quelque chose d'étrange : il ne m'en reste presque rien. Pas des souvenirs à raconter. Des objets. La couleur d'un k-way, des chaussures de marche, des lunettes de soleil Ray-Ban rouges, un sac de balles de tennis, des raquettes. Une façon de sourire. Une façon de montrer son mécontentement. Des regards que je lui volais à son insu. Ce sont des fragments sans récit, des éclats sans avant ni après, pas des bouts d'histoire, pas des bouts de parole, rien qu'on puisse vraiment raconter. Rien qui se tienne.

C'est terrible parce que j'ai l'impression que ma mémoire me fait défaut, que l'oubli a tout emporté, qu'il ne me reste plus que du présent avec mon père. J'ai bien quelques souvenirs récents de ces dernières années, mais dès que j'essaie d'aller un peu plus loin, il ne m'en reste presque rien, et dès que j'essaie de les raconter, j'ai l'impression de tricher, de romancer quelque chose qui n'est pas vraiment arrivé, ou pas tout à fait comme ça.

Isabelle a écrit : ce n'est pas qu'on oublie, c'est juste qu'on ne se rappelle pas. Je n'ai pas oublié, peut-être. C'est juste que ce qui reste n'est pas racontable, pas parce que ce serait coûteux ou désobligeant de le raconter, non, c'est que les éléments qui restent sont de petits objets muets, pas des récits, pas des bouts de parole. Il me reste si peu de choses de mon enfance avec lui, de moments passés avec lui, seulement des bribes qui viennent quand j'écris, comme maintenant, et qui passent aussitôt, et je serais presque incapable de les rattraper avec des mots, comme si les mots n'étaient pas la bonne matière, comme si j'avais besoin d'images, d'archives, de flashs, d'un film muet reconstitué par fragments.

Si seulement j'avais eu un outil pour saisir les images de mon enfance. Isabelle, elle, les aura. Elle aura des images, elle aura des moments, des visages, des voix. Pourtant moi j'essaie de fabriquer avec ce dont je ne me rappelle pas. Avec la remémoration cassée quelque part entre la trace et l'oubli. Avec des mots qui tissent des chaînes de plus en plus courtes. Est-ce que je suis à court de mots, ou est-ce la limite des mots eux-mêmes, est-ce que mon rapport au langage s'est appauvri à force de le travailler en parallèle avec l'image, est-ce que l'image a creusé le mot de l'intérieur sans que je m'en aperçoive.
À quoi ça sert d'écrire si je suis incapable de repêcher quoi que ce soit, et incapable aussi d'inventer une fausse mémoire si vraie que je pourrais y croire moi-même, une mémoire mythomane, entièrement fictive, pour faire mentir l'oubli. Je ne sais pas. Je continue quand même, ici, sur ce muret, sous ce vent qui a su avant moi que j'avais besoin d'être là.

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