#666
27 mars
Ce café glacé que j'ai commandé est là, je n'y ai pas touché. La nuque qui colle au col. Ce lieu de journal qui m'épuise et où je reviens quand même, je ne sais plus si c'est de la fidélité ou de l'absence d'autre chose. Il y a des gens comme ça aussi, qui reviennent, qui s'installent quelque part et n'en bougent plus. Monsieur Long en bas sur son banc avec son air d'être ailleurs, toujours, ce grand corps frêle et mal rangé que personne ne savait regarder, on l'évitait un peu, pas méchamment, comme on évite ce qui dérange sans qu'on sache pourquoi, les hommes qui n'entrent pas dans le cadre, qui restent là en marge à regarder quelque chose qu'on ne voit pas. Depuis dix ans je pensais des vidéos idiotes, comme tout le monde, je ne savais pas qu'il écrivait des poèmes sur ce téléphone, tous les jours, seul, et personne ne le savait.
L'enfant en face s'agitait, les deux femmes ont fini par sortir l'iPad, le poser devant lui, ouvrir quelque chose qui clignote et fait du bruit, la tante est revenue de la boulangerie les mains pleines de gâteaux, on lui a acheté aussi une glace au chocolat qui fond maintenant sur ses doigts, il ne la regarde plus, il regarde l'écran, il est tranquille, elles aussi, c'est tout ce qu'on voulait. La jeune femme à la table du fond s'est levée, elle déambule de droite à gauche le téléphone contre l'oreille mais je ne suis pas sûr qu'il y ait quelqu'un au bout, c'est le film qu'elle se fait d'elle-même, le film dans lequel elle est toujours en train de faire quelque chose d'urgent et de regardable, la ville en fond d'écran, les autres en figurants, personne ne la filme et elle continue. À gauche un homme travaille sur son ordinateur et ne dérange personne. C'est peut-être pour ça que je ne peux rien écrire sur lui.
Il y a trois ou quatre jours je venais de lui serrer la main à Monsieur Long. Une main fine d'oiseau, les os proches de la surface, la peau sèche, il avait souri de ce sourire rare qui lui coûtait quelque chose visiblement, nous avions échangé quelques mots, je suis allé chez le coiffeur. Soixante-douze ans, longiligne, empotté, les gestes qui arrivaient toujours après l'intention. Le banc en revenant était là vide au soleil et j'ai pensé qu'il était parti quelque part écrire, une errance, et puis j'ai su. Maintenant ici dans ce café je sens encore dans la paume le contact de cette peau sèche, la main posée à plat sur la table à côté du verre intact, il y a une idée que je n'arrive pas à chasser, absurde je sais, que j'aurais apporté quelque chose en lui serrant la main, transmis quelque chose que je ne savais pas porter. Je n'y crois pas. Mais la main se souvient de ce que l'esprit refuse.
Étrange comme un homme qu'on ne connaît pas peut trouer un lieu. Il faisait partie du décor, du mien, de celui que je traversais chaque jour sans y penser, et maintenant le bas de l'immeuble est ouvert comme un chantier, quelque chose d'important démoli dedans, disparu, la familiarité avec le lieu en cours de destruction. C'est ça la mort des gens qu'on ne connaît pas vraiment : elle ne nous prend pas quelqu'un, elle défait un endroit. Le banc est là. C'est le banc qui est mort.
Mon père devait le revoir en mai. Ils discutaient de mots qui ne passent pas d'une langue à l'autre, de ce qui reste quand tout a été traduit, c'est mon père qui m'a appris qu'il était poète, dix ans à croiser cet homme sans le savoir. Hier soir, quand je l'ai dit à Isabelle, elle pleurait, pas longtemps, juste le temps que je la voie et ensuite plus, elle a dû sentir quelque chose dans ma façon de me taire, une impatience, un jugement qu'elle anticipait avant même que je l'aie formé, et elle s'est retirée dans son livre les yeux secs, les larmes rentrées à toute vitesse comme on range quelque chose dont on a honte. Elle m'a dit quand même, avant : pour lui, et pour papy, et pour… et elle n'a pas fini. C’est pour ça qu’elle pleurait… Je n'ai pas demandé la suite. Je suis resté dans le noir les mains à plat sur les genoux à écouter quelque chose qui ne faisait pas de bruit, à me demander ce que j'avais fait de son chagrin.
Les enfants pleurent encore pour les bonnes raisons. C'est ce qu'on leur retire en grandissant.
Maladroit avec les enfants, monsieur Long, il les serrait trop fort, ce grand corps frêle qui ne savait pas doser sa propre présence, ils se raidissaient, il ne s'en apercevait pas ou s'en apercevait trop tard, cette façon d'aller vers les autres et de les heurter en y allant, le coude, le mot, la présence trop brusque d'un homme qui ne savait pas où finissait son propre corps. Après qu'il eut rencontré mon père il souriait davantage en bas. Je regardais ça de loin sans chercher à en savoir plus. Maintenant j'aurais des questions, lesquelles exactement je ne saurais pas dire. C'est une chose étrange que de n'avoir des questions que pour les morts.
Je me retire. Dos au mur, j'écris leur visage, leur dos, leur façon de porter quelque chose de lourd sans que ça se voie, et c'est moi que j'écris je suppose, sans me regarder en face, par la bande, comme on ne peut regarder le soleil que dans l'eau. C'est la seule façon que j'ai trouvée d'être parmi eux, ou de les fuir sans partir, la distinction m'échappe, peut-être qu'elle n'existe pas. Les deux femmes ont baissé la voix. L'enfant sourit à quelque chose dans l'écran. Un moineau s'est posé sur le carrelage, il sautille, s'arrête, lève la tête vers moi, chose absurde, tenir tête à un moineau. Monsieur Long écrivait tous les jours sur ce téléphone, ces os fins sous la peau, cet air triste qui l'encombrait, le même banc, le même air d'être ailleurs, je l'avais regardé sans le voir pendant dix ans. Le café glacé a fondu dans son verre, dilué, presque transparent, une petite mare sur la table.
Le moineau est parti. Je laisse le verre là où il est.
1955 - 2026


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