#663
5 février
Je marche dans la ville comme on traverse une pensée qui ne m’appartient pas. Les paroles passent de bouche en bouche, je les vole sans les garder. Elles ne sont jamais faites pour être conservées. On rit de quelqu’un. Il rit aussi. Il faut bien. Plus tard, quand les corps se sont dispersés, quelque chose s’éteint sur son visage. Ce reste n’a pas de langage.
Une foule de visages peuple le regard. Une densité d’yeux, de bouches, de nez, sans contours fixes. Le matin, ils sont déjà là : visages croisés dans les rêves, aussitôt dissous dans l’oubli. Connus, étrangers, la distinction ne tient pas. Ils ne laissent derrière eux qu’une traînée confuse. La mémoire échoue à les retenir, les visages glissent, impossible d’en saisir un, impossible de le fixer. Tous se déforment comme des reflets dans une flaque agitée par le vent : la joue s’effondre, le nez se déplace, l’œil s’étale. Ce n’est plus une face humaine, seulement des éclats.
Alors je cherche. Je fouille dans l’épars. De qui ai-je rêvé ? J’essaie de recoudre à tâtons. Peut-être étaient-ce des fragments de la veille. Peut-être ceux d’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire d’aller loin : dehors, ils sont là, partout. Les têtes, les nuques, les crânes. Des masses mouvantes, sombres ou claires, derrière lesquelles j’essaie encore de deviner des traits.
Ces boucles châtain doivent rire. Ce carré noir, trop net, doit calculer. Cette tête rasée, lisse, doit regarder droit, sans détour. Deux secondes suffisent pour que les visages soient déjà classés, réduits. Mais s’ils se taisent, ils résistent encore. Un visage silencieux reste indéterminé. Il oblige à l’invention. Il faut lui prêter une voix, une langue, un souffle, et cette voix imaginaire modifie aussitôt ses traits, les tord davantage.
Croiser un visage, c’est être aussitôt renvoyé à soi, dévoilé. La ville parle malgré elle. Elle croit se taire mais ignore que tout finit par se dire : par les gestes inutiles, par l’épuisement des corps. Rien ne se confie. Tout se trahit.
Il m’arrive de douter de l’état dans lequel je me trouve. Éveil, sommeil : la frontière est pauvre. L’odeur du café suffit à fissurer le monde. Je marche à jeun. Le corps garde encore la vulnérabilité de la nuit. J’avance comme dans un rêve dont je ne serais pas l’auteur, seulement le figurant attentif.
À mesure que le jour progresse, je sens que je n’en suis plus que le reflet. Mon corps reste en arrière, enfermé quelque part en moi. Il ne circule plus. Une conscience sans organe continue seule, comme si la ville avait emprunté mes yeux pour se regarder se taire.
Il y a des jours où l’on dit que l’écriture est impossible. C’est une lâcheté bien formulée. Les raisons abondent — fatigue, maladie, travail — elles sont vraies, mais insuffisantes. Ne pas écrire n’est jamais justifié. J’ai ouvert ce journal comme on ouvre un tribunal intérieur : chaque jour sans phrase devient une faute. Le corps proteste. Il enfle, fièvre, invente des symptômes pour donner une matérialité à l’abandon.
Je regarde Gracia parler de son livre. Rien d’excessif dans sa manière. Une présence posée. Un calme qui ne se montre pas, mais qui tient. Je me demande si publier apaise, si achever un texte ferme quelque chose. Je n’en suis pas sûr. Les livres ne se terminent pas, ils cessent. Pourtant, ce calme-là me touche. L’été dernier, la rencontre fut juste, mais trop brève, trop exposée. Nous étions entourés. Il y avait entre nous des phrases qui demandaient plus de retrait, plus de temps. Elles n’ont pas disparu. Elles attendent.
La main pose le café glacé sur la table. La glace commence déjà à fondre. Des gouttes glissent le long du verre, comme une sueur tardive. Je regarde l’eau descendre et je pense aux corps exposés à la chaleur, à ce qui coule sans qu’on puisse l’arrêter. Je pose les lunettes de soleil. Dans le verre gauche, un fragment d’immeuble ; dans le droit, des branches agitées par l’air. Le serveur traverse le champ, puis disparaît.
Je soupire. Je lève la tête. J’essaie de comprendre comment regarder le rebond des feuillages dans le courant d’air, comment tenir cette agitation sans la fixer. Autour, les voix se superposent. Elles parlent toutes à la fois. On n’y distingue plus de paroles. Leur présence quitte l’échange ordinaire pour devenir un fond continu. Cela me donne le vertige, puis m’absorbe. J’écoute. Je n’essaie plus de voir.
C’est alors que le regard revient, malgré moi, et s’arrête.
La bicyclette est là, sous l’arbre, près du tas de branches élaguées. Elle n’a pas bougé. Elle est seule. Presque neuve. Aucune trace de rouille. Chaque jour, au même endroit. Immobile. Intacte. Autour d’elle, l’espace semble retenu, comme si quelque chose manquait à sa place. Je n’y cherche pas un signe. Pourtant, l’absence est trop précise pour être ignorée.
Depuis la mort d’Anna, cette bicyclette insiste. Elle n’est ni détruite ni vivante. Elle demeure. Peut-être que celle qui devait la conduire n’est plus. La pensée surgit sans bruit. Une présence m’envahit. Anna.
Je cherche l’amitié à distance. Jamais à portée de voix. À force d’ignorer ceux qui me saluaient, ils ont appris à m’ignorer. Je ne les fuis pas par mépris, mais par incapacité. La parole me rend malade. J’écris sans voix, dictant aux machines. Elles comprennent les mots, même la ponctuation : quand je dis virgule, elles tracent une virgule, quand je dis point, elles posent un point. Elles ne comprennent jamais la phrase que je viens d’écrire. Elles n’entendent pas la gorge qui se serre derrière.
La vidéo est devenue le geste le plus simple. Ouvrir l’objectif suffit. L’écriture commence là, avant les phrases. Mais même l’image finit par exiger une voix. Sans elle, ce n’est plus qu’un regard vide.
Je n’ai aucune raison d’écrire ceci. Ni force, ni nécessité. Pourtant, ne pas écrire serait pire. Cela me poursuivrait jusque dans le sommeil. Je ne sais plus pour qui j’écris. Peut-être pour personne. Peut-être pour empêcher l’effondrement silencieux. J’ai écrit autrefois sur la mort pour donner une gravité à mon geste. Puis sur l’écriture elle-même. Mort, amour, écriture : mots interchangeables. Le sujet importe peu. Seul compte l’acte, comme une respiration défectueuse mais indispensable.
Je suis épuisé. C’est jeudi. La lumière m’éblouit comme au réveil. Suis-je en train de me réveiller à quatorze heures ?
Quatre textes ouverts, aucun n’avance. J’attends. Je n’arrive même plus à me distraire. Je fais des allers-retours absurdes. Le soir arrive trop vite. À vingt et une heures, je ne tiens plus. Je procrastine jusqu’à l’épuisement.
Dormir. Ne rien demander de plus au jour.

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