#679

 7 novembre


Des souvenirs de prémonition me reviennent. À l'instant même où je vivais ce qui n'était pas encore scène, à peine un bout du flux de ma vie, je me forçais à me regarder vivre et me répétais calmement : ça ne va pas durer. Je crois même l'avoir souvent formulé à voix haute, en français, sachant qu'à Saigon, personne ne comprendrait.

À une dizaine d'années d'ici, pendant l'amour sous l'air conditionné trop froid, je profitais que la jouissance ferme les yeux de mon amante pour observer, dans le miroir contre la porte de la chambre 103, nos corps se confondre. Une main par ici, une fesse par là. Je me fixais, au cœur des gémissements, prenant conscience que nos rendez-vous de l'après-midi, leur bonheur clandestin, leur nature hors du temps, étaient déjà condamnés. Soudain, j'oubliais de m'oublier. Je me regardais vivre et balbutiais : ça ne va pas durer, ça ne va pas durer. Ne parlant pas ma langue, elle a dû croire que je la prévenais.

Plus loin encore, en 89, à quelques mois de mes sept ans, quand sans prévenir, saisi d'angoisse, un sanglot jaillit des yeux et des narines. Tout juste sorti du bain, la serviette autour du corps, j'ai croisé mon regard dans la glace et la fuite s'est déclarée. La mort n'existait pas avant ce moment-là. Pas qu'on me l'avait cachée, pas qu'on m'en avait protégé. Non. Elle était simplement nulle part dans la maison, et puis d'un coup elle était dans ma bouche, avant même que j'aie su ce que je pleurais. Papi va mourir. Je ne savais pas d'où ça venait. Papi, que je connaissais très mal. Il n'a pas duré plus d'un mois.

Ce jour-là, dans la chambre de ma mère, sur son lit, on regardait la télé, elle entre nous, cocon sentant la peau et la lessive, doux comme une couette propre. Le téléphone a interrompu nos rires. Ma mère changeant de voix. J'entends vaguement mon père à l'autre bout du fil.

Quelques semaines avant la mort de mon père, j'avais filmé une ambulance arrivant au pied de l'immeuble où il séjournait. Les infirmiers montaient leur brancard à un étage inconnu et quelques minutes après ressortaient avec le corps d'un vieux mourant. Je filmais mon père qui regardait la scène, sa silhouette dans l'écran, puis, sans cesser de filmer, je relevais les yeux pour m'assurer qu'il n'était pas seulement une image, pour voir la matérialité de son corps. Il regardait passer le mort avec gravité. Et une sorte de dégoût.

L'ambulance est repartie. Dans l'écran, je voyais mon père dedans. Son AVC arriverait juste à cet endroit, et mon frère et moi le porterions nous-mêmes sur le siège arrière d'un taxi pour filer aux urgences.

Je ne fais pas de rêves prémonitoires. Non. Le présent même de ma vie est prémonition. On ne peut que manquer sa vie. Jours échoués. À quand les jours réussis. Je regarde Ozu. J'apprends le mono no aware, ou j'essaie. Comment être plus doux avec ce qui passe.




Commentaires