#678

 
28 octobre 

Rideau de fer ouvert sur les motos qui passent, tel le primeur au petit matin affairé derrière ses bacs pleins, une ruelle à Saigon. Tu aurais préféré y mourir. Il faut rouvrir ton cercueil. Aurait-on oublié d’y déposer quelque chose ? Ni croyant ni superstitieux, rien à déposer pourtant, pas de pièces de monnaie, pas de pincée de riz, pas de peigne brisé en deux ni de billets votifs, juste des vêtements propres et ton béret, tu ne pouvais partir sans.

De nature anxieuse, il m’arrive de rouvrir un sac trois ou quatre fois, juste au cas où, une sorte d’état d’urgence permanent qui cherche à minimiser le risque d’un possible oubli catastrophique. Mais ouvrir un cercueil est bien moins aisé qu’une sacoche à fermeture éclair. Contraint d’utiliser un tournevis qu’on tient déjà mal, pas manuels pour sou, Pierre-Emmanuel et moi réussissons par l’ouvrir, en ayant déjà oublié pourquoi.​​​​​​​​​​​​​​​​

Habillé comme on l'avait décidé pour toi, chemise à fleurs neuves achetée au zoo de Mui Né, chaussures blanches parfaitement cirées, pantalon gris sable confortable pour marcher, béret bleu sentant encore le père, rien ne te manque, si ce n'est la couleur du vivant. Comment s'y faire, à cette peau jaunâtre et vert-froid. Ils ont beau avoir essayé de te figer un sourire en t'arrangeant la mâchoire, ce rictus n'est pas le tien, tellement pas qu'il finit par disparaître, ton visage se sépare de son semblant, ta peau soudain se détend, à croire que tu reprends vie. Seul devant ta dépouille, je commence à douter. J'ai même cru t'avoir vu cligner des yeux. Ou ça doit être moi qui les cligne, et lorsque mes paupières se referment, j'imagine une microseconde que les tiennes s'ouvrent, comme si le clignement de chacun alternait à intervalle régulier, moi qui ouvre toi qui fermes, toi qui ouvres moi qui ferme, nos regards condamnés à se rater.

Afin de m’ôter tout doute, comme l'élève tombant de sommeil au premier rang, pouces sur les pommettes, index sur les sourcils, je force mes yeux à rester ouverts : c'est bien toi qui les clignes. Je veux rester vraisemblable, il doit s’agir de spasmes musculaires post mortem, ou de possibles effets des gaz de décomposition. Mais tu rouvres maintenant les yeux plus longuement et je distingue ton regard. Un mélange de soulagement et d'épouvante soulève en moi un cri adressé à mon frère, le nez dans son portable.

Pierre-Emmanuel semble plus agacé que surpris. Toutes les démarches viennent d'être faites, ces innombrables inconnus à contacter, toutes ces choses à récupérer, résilier, signer, payer, le rapatriement, l'hôpital, le notaire, la banque, les impôts, l'assurance, la vente de la maison, des voitures... c’est vrai que si tu ressuscitais maintenant, on aurait fait tout ça pour rien. Et l’idée même de refaire toutes ces démarches à l’envers doit déjà épuiser mon frère, il faudrait commencer par une attestation de résurrection… la mairie a-t-elle au moins un formulaire de la sorte.

S'il te reste encore souffle de vie, je suis prêt, même s'il faut t'accompagner dans la maladie, le handicap si tu décides de rester encore un peu, tu seras toujours le bienvenu. Tu le sais, puisque tu tends déjà le bras vers moi, le gauche. Bon de savoir que tu n'es plus paralysé de ce côté-là. Surpris par la vigueur avec laquelle tu me prends par la nuque, ce regard fixé sur moi, cette parole qui cherche et n’arrive pas, inintelligible, comme celle du rêveur qui parle à côté de mon insomnie.  Je prends ta main. Tu arrives à dire oui, en ouvrant béatement tes yeux de nouveau-né. Je crie : appelez une ambulance ! Pierre est encore plus agacé. 


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