#677

 

12 septembre



Premiers mots écrits sans père.


Qu’est-ce qui change depuis que tu n’es plus là, mis à part que tu n’es plus là. Je cherche un sentiment devant ta photo, le portrait choisi pour les funérailles, je cherche devant d’autres photos de toi, de nous, de toi et nous enfants, de toi et nous ados, devant des plus récentes de toi devenu grand-père, et Isabelle, et nous aujourd’hui, je cherche ce qui a changé en allumant la télé, en buvant un café, en faisant la vaisselle ou désherbant la terrasse. Chaque geste est identique. Pas plus lourd, pas plus léger.


Peiné de ne pas trouver ma peine, je dis tout haut, au milieu du repas : il me manque. Comme pour faire exister quelque chose. Je le dis à T., à Isabelle, à Françoise. On dit des phrases que tu aurais pu dire, en français, en vietnamien, on imite tes intonations, on éclate de rire puis on se tait avant de regarder vers toi, vers ton portrait sur l’autel des ancêtres. C’est encore si absurde de te retrouver là. On te donne à boire et à manger chaque jour, toujours le premier servi, on allume trois bâtons d’encens, on te dit quelques mots tout bas, on te souhaite un bon appétit. C’est la première fois de ma vie que je fais ces gestes sans faire semblant. J’ignore si ce rituel m’aide. J’ignore même s’il m’aide à croire à quelque chose après la mort, à ton fantôme. Tu avais changé au fil des années, disant d’abord qu’après la mort il n’y a rien, pour finir par dire que tu n’en savais plus rien. Alors ce rituel pour faire demeurer le doute. Je le fais comme je te versais un verre de vin ou te servais en riz il y a encore quelques mois. Le geste continue là où tu n’es plus.


Et pourtant ta mort n’est pas encore de l’ordre de la douleur. Je pensais que ce serait la douleur qui viendrait en premier. Je trouve peu de larmes, seulement à quelques instants, sans prévenir. La semaine dernière, T. et moi sommes revenus chez toi, sans Isabelle, on marchait dans le jardin, le vent s’est levé, et soudain, debout devant ta maison, elles sont montées. On s’est pris dans les bras. Puis on s’est séparés. T. est partie de son côté sous les figuiers, moi devant les Pyrénées, on a pleuré à retardement de la consolation, chacun de son côté, sans se retourner.


Sinon, les larmes sont trop rares. Elles m’habitent pourtant, je sens leur poids quelque part mais j’ignore où exactement, pas à l’endroit où je les attendais, pas là où un chagrin d’amour, pas là où la nervosité. Là dedans, oui, mais où.


Peut-être que j’y étais préparé. Ces longs mois à l’hôpital, ces innombrables fois où, petit, tu nous en parlais de ta mort. J’avais l’âge d’Isabelle que tu nous en parlais déjà, à table, souvent au milieu du repas, sans transition, comme ça venait. Avec le sourire. Avec parfois même un certain plaisir, cet air de mauvais acteur qui se complaît dans ce qu’il dit, qui guette l’effet sur son public. Sachez que je vais mourir, que je suis le personnage principal et que vous en serez les spectateurs. J’avais un jour rétorqué : mais Pierre ou moi pourrions tout à fait mourir avant toi. Et tu avais répondu : que les enfants aient la courtoisie de laisser leurs parents partir avant. Cette phrase m’avait marqué, comme si on pouvait choisir, comme si la mort était une question de savoir-vivre.


Psychiatre, psychanalyste, peintre, tu étais très occupé, très seul aussi. Parfois je te surprenais parler seul, pas à voix haute, juste les lèvres qui bougeaient, articulaient une parole inaudible, parfois un sourire, ou au contraire des yeux qui se ferment sur une révélation, tu parlais à des voix dans ta tête. Tu finissais des conversations. Des choses que tu n’avais pas dites, retenues, accumulées, ou des choses mal dites que tu aurais voulu reformuler à ton entourage, des phrases restées en travers, ou bien rien, du délire, du bruit intérieur, je ne saurai jamais. Tu ne savais pas que je te regardais. Depuis l’enfance. Quand je te surprenais ainsi, j’avais l’impression de voir mon père dans un lieu qui m’était interdit, comme si j’avais franchi la porte de ton cabinet fermée. Ce n’était pas pour nous. C’était le seul moment où tu n’étais pas en représentation. Quand tu peignais, un souffle de bête sortait de toi. Avant chaque coup de pinceau, tu retenais ta respiration, après chaque touche, elle ressortait comme un essoufflement, mais contrôlé, chaque tache semblait venir du corps même, un peu comme lorsqu’on soigne une plaie purulente, et qu’on souffle pour moins souffrir du désinfectant.


Tu disais : tout est fiction. Même un cancer, on peut se l’inventer, pas par fantasme, tu étais médecin, tu ne niais rien de la biologie, mais comme une hystérique peut s’inventer une grossesse jusqu’à grossir, comme le stress à force peut finir par dérègler ce qu’il touche. Le corps qui réalise ce qu’on lui raconte depuis trop longtemps. Je ne savais pas quoi faire de cette phrase. Je la repoussais. Et puis tu es mort d’un AVC. Pas d’un cancer inventé. D’un court-circuit. Le corps qui coupe la parole, qui devance la fiction, qui n’a pas attendu.


Je ne sens pas rien. Je sens que quelque chose flotte en moi, en attente, ou déjà passé, là mais je n’arrive pas à m’en saisir. La rapidité avec laquelle tu es mort fait que tu appartiens aux heures, aux jours, aux semaines qui passent. Je m’ennuie depuis que tu es mort. Tu es mort comme une minute.


Tu as disparu. Disparition est le mot juste. Je croyais qu’on l’utilisait pour atténuer. Il dit pourtant mieux que mort : tu devrais être à cette place, tu n’y es plus. Comme le frêne centenaire au milieu du jardin, tombé il y a une dizaine d’années. Sa disparition dégageait la vue sur les champs et la chaîne des Pyrénées. Pourtant le regard était désorienté. Je ne voyais que le trou. L’espace encombrant du trou, là où l’arbre avait été. Et puis à un moment, on ne sait pas quand exactement, ça ne s’est pas décidé, longtemps après quand même, il ne s’agissait plus du trou mais bien de l’Horizon.


Pour l’instant tu es le trou. Derrière je vois une fenêtre, un mur, un tableau, le rosier. Je ne sais pas si un jour je ne verrai plus le manque. Ou bien demeurer troué.


À table, je ne t’entends plus mâcher, croquer avec plaisir de tes dents de traviole, avaler à petites gorgées un vin quelconque. Dans ta chambre, plus de ronflement devant la télé éteinte, plus de tête secouée de résignation devant les infos. Dans le parc, plus de cri vers la maison des voisins. Plus de béret de la Chine communiste, de vieux habits de trente ans allant et venant d’un bout à l’autre du jardin. Les herbes poussent, les roses meurent, les hortensias n’ont jamais été aussi morts. Pas ta voix encore. Ton corps d’abord, ses bruits les plus physiques, animaux.


Tes vêtements m’envahissent de tristesse. Tes chaussures d’abord, alignées sur un bac, des souliers en cuir bleu marine, d’autres en cuir bordeaux, elles doivent avoir trente ans, comme neuves, extrêmement bien cirées, chaussées d’embauchoirs en bois, posées là comme si tu allais revenir les enfiler pour aller marcher, au Vietnam, car ici tu ne sortais guère, ou bien en bottes dans le jardin. Tu les cirais toi-même avec grand soin, tu m’avais appris. Il doit y avoir une brosse quelque part, une boîte de cirage, peut-être sous l’évier ou dans le placard de l’entrée, je ne sais pas, je n’ai pas cherché. Des chaussures prêtes pour un voyage qui n’aura pas lieu dans des pieds qui n’existent plus.


Tes chaussures de marche aussi, quarante ans, posées là comme les souliers de Van Gogh, chaussures de montagne avec lesquelles tu as fait les randonnées à Melles avec nous, vers le Pic du Crabère, tu les mettais aussi quand tu peignais en nature, tu les as peintes d’ailleurs, le tableau doit être quelque part dans le grenier. On dira que tu imitais Vincent. Moi ces chaussures ne me font pas penser aux siennes, mais à nous, à nos chevalets en bois qu’on mettait sur le dos avant de pénétrer dans une forêt, et qu’on peignait toute la matinée.


Ta chemise à carreaux rouges et blancs t’attend sur le dossier d’une chaise, elle appartient à cette maison, à cette lumière particulière de la fin d’après-midi. Ta vieille robe de chambre beige accrochée derrière la porte me rappelle la robe de chambre orange de ton père, mort en 89. Je l’ai mal connu mais je connais bien sa robe de chambre, il la portait tous les jours sur son pyjama bleu. Tu m’avais dit qu’il a attendu la mort trop tôt, qu’un jour il a renoncé, qu’il s’est mis en pyjama et en robe de chambre, qu’il s’est assis dans son fauteuil et qu’il a attendu. Deux hommes en fin de vie dans des robes de chambre de couleurs différentes, hérite-t-on de ça aussi, de la forme exacte dans laquelle on disparaît. L’odeur sur les draps. Cette odeur qui te survit, qui me renvoie à nous quand j’étais petit, à quelque chose que je ne saurais pas nommer, pas une odeur précise, plutôt une densité dans l’air, la certitude que tu étais là. Isabelle sur ton lit : ici ça sent encore comme papi.


Toi tu n’as pas attendu. Tu es mort en voyage, vêtu d’habits que tu auras portés à peine quelques fois, au Vietnam. Tu es mort revigoré, avec des projets en tête, avec l’envie de finir ta vie là-bas, de durer encore un peu, de voir Isabelle entrer au lycée. La fac c’est un peu trop loin disais-tu.


Tu es mort en reprenant possession du vietnamien, cette langue qui t’avait quitté des décennies, que tu avais laissée partir sans t’en rendre compte, comme on laisse partir une habitude du corps, et qui est revenue par le Ca Dao. Le Ca Dao, poèmes du peuple, nés de personne, transmis de bouche en bouche, de mère en fille, de rizière en rizière, depuis si longtemps qu’on ne sait plus où ils commencent. Pas d’auteur. Pas de nom sur la couverture. Des poèmes qui ont traversé les guerres, les colonisations, les exils, sans qu’on sache qui les a écrits ni si quelqu’un les a écrits, peut-être simplement dits un soir et retenus parce qu’ils disaient vrai. Tu les traduisais avec acharnement tous les jours, cherchant le mot français qui tiendrait ce que le vietnamien porte autrement, sachant peut-être que ça ne tiendrait pas tout à fait, que quelque chose resterait dans l’écart, et que c’était là, dans cet écart, que la langue vivait.


Ce que le Ca Dao t’apprenait, tu me l’apprenais sans le dire. Qu’on peut parler de nous sans signer. Que disparaître dans ce qu’on dit, c’est peut-être la seule façon que ça reste. Que l’anonyme n’est pas l’absence de soi mais le soi porté par tous. Tu signais pourtant tes tableaux. Mais la signature était cachée dans une branche, dans le détail d’un feuillage, dans un recoin que seul celui qui savait pouvait trouver. Ni absent ni visible. Présent pour qui cherchait. C’est peut-être ça que j’essaie de faire ici aussi. J’écris ces mots sans savoir s’ils sont à moi.


Tu es mort sans avoir envie de mourir, ce qui était impossible à imaginer il y a encore un an. Tu es mort apaisé, avec nous, avec tous. Tu es mort en parlant vietnamien. Tu es mort reconnaissant. Tu es mort en ayant vu Phú Yên, en voyageant dans ton pays natal avec plaisir et fraternité. Tu es mort en paix avec le Vietnam. Tu es mort parce que tu l’as décidé ainsi, sachant que paralysé tu ne pourrais revenir ni dans la maison d’où j’écris, ni au Vietnam. Tu es mort parce que c’était le moment, un moment à saisir. Et maintenant tu appartiens au flot, toi aussi, au flot des morts de l’histoire du monde, sans nom, dans la même coulée que tous ceux qui ont disparu avant qu’on pense à les nommer. Comme les poèmes du Ca Dao. Comme tout ce qui a traversé sans signature.


La mort ne génère pas forcément des larmes. Cette tristesse n’a pas la même forme que l’habituelle. D’ordinaire je joue à être triste. Je me complais dedans, j’en connais les contours. Ici rien de tout ça. La tristesse n’a aucune monnaie d’échange. Elle est là, seule, presque sans moi pour la ressentir.


Ce n’est pas de la tristesse qui m’habite. Ta mort me fait ressentir la même chose que lorsque l’écriture me quitte. Ça s’absente. Ça manque mais pas sentimentalement. Un bout de moi qui manque, un sens qui ne répond plus. Pas la douleur mais l’inaccessible. Comme chercher un mot qu’on a sur le bout de la langue et qui ne vient pas, sauf que là il ne viendra pas. Quand l’écriture part je sais qu’elle reviendra, je l’ai appris à force, je sais attendre. Et même si elle ne revient pas, elle est encore là quelque part, elle vit, elle peut revenir. Toi non. C’est la même sensation mais creusée autrement, sans fond cette fois, sans le lendemain où ça reprend, sans le quelque part où tu existes encore. Ta mort c’est ne pas pouvoir faire surgir la formulation pour la nommer. Et savoir que cette formulation-là, même si elle vient, ne changera rien. Comment affronter ce qui a la forme du vide. Écrire le vertige qu’on n’a pas encore trouvé en soi, sans doute. Ou bien rester là, sans formulation.


Eux n’ont pas ce problème. Ils ont des formulaires. Après la disparition de ton corps, demeure ton corps administratif. Ils nous obligent à te faire disparaître une deuxième fois, méthodiquement, sans deuil. Annoncer, corriger, transférer, résilier, signer. Depuis ma naissance une erreur sur ton acte. Ly Thanh Thang. Douze lettres. Un h absent, Ly Thanh Tang, quelque chose de suffisamment proche pour passer et suffisamment faux pour poser des problèmes 44 ans plus tard. Puis une erreur sur cette erreur, puis une autre sur celle-là. Trois ou quatre noms différents selon le document. Font-ils des fautes à Dupont. Ou juste pour nous. Recopier un nom étranger est-il si impossible.


J’ai dû faire une attestation de filiation. Prouver que tu étais mon père. Établir par écrit que j’existe à partir de toi. Pendant ce temps tu étais dans une urne dans une pièce à côté. Le nom enfin correct, une faute sur l’adresse. Le nom et l’adresse enfin corrects, une faute sur la date de naissance. On vient de t’incinérer, de t’inhumer, et te revoilà, démultiplié, insaisissable, proliférant. La mort n’a pas suffi à te fixer quelque part. Tu existes encore dans des bases de données qui ne savent pas que tu es mort, qui t’enverront des courriers, des relances, des offres, qui attendront ta réponse, qui s’étonneront de ton silence. Ton dossier passera au contentieux. Tu seras relancé. Tu seras mis en demeure. Tu accumuleras des pénalités de retard. L’État te survivra et te réclamera des comptes. Mourir est une faute administrative. Une faute qu’il faudra corriger, pièce par pièce, guichet après guichet, jusqu’à ce qu’on ait établi, preuves à l’appui, que tu as bien eu l’audace de cesser d’exister.


Les travaux des champs, ça repose. On dépose les armes en soi une fois le sécateur en main. Ce que tu faisais, toi, seul ou quand on était là, tu allais et venais d’un bout à l’autre du parc, tu coupais les fleurs, les arrosais, taillais, balayais les feuilles mortes. Tu recueillais les oiseaux assommés sur la vitre, ça arrivait souvent, la vitre du salon, ils ne la voyaient pas, ils fonçaient dedans, tu les ramassais, tu leur donnais à boire dans le creux de ta main je crois, ou dans un bouchon, quelque chose de petit, à leur mesure. Tu les enterrais quand ils mouraient. Tu demandais à Isabelle de les nommer, elle nommait à la vue de leur dépouille, des noms qui n’étaient pas des noms d’oiseaux, ou si, puisque les oiseaux n’ont pas de nom : plante, campagne, pissenlit. Tu t’occupais des légumes, des fruits, des herbes, de la haie, de la glycine qui débordait chaque printemps. Tu tuais les nids de guêpes, effrayais les couleuvres, arrachais les mauvaises herbes. Plus en contact avec le vivant comme ça que par la parole, qui te fatiguait. Et puis la crainte aussi de sortir. Ces petits moments qui s’accumulent et qu’on ne sait pas où mettre. Un jour dans un magasin, tu avais tenu la porte à une dame, elle était passée sans même daigner te regarder. En partant tu étais passé devant elle, laissant la porte se refermer, et elle avait dit dans ton dos : quelle impolitesse ces gens-là. Pendant le COVID quelqu’un s’était arrêté devant toi dans la rue et t’avait dit : sale chinetoque, t’amènes le virus ici. Pas crié. Dit. Avec ce dégoût particulier qui veut que l’autre disparaisse, qui te rend soudain petit, vulnérable, seul dans ta rue à deux cents mètres de chez toi, étranger dans le pays où tu avais passé ta vie. Ce moment où tu sens que tu pourrais être frappé et que tu ne saurais pas quoi faire de tes mains. Les flics t’avaient arrêté sur la route alors que tu écoutais la radio, quelque chose de drôle, tu souriais seul dans ta voiture. Ça vous amuse de vous foutre de notre gueule ? Pourquoi vous riez ? Papiers ! Je me suis demandé après si tu n’avais pas souri exprès, te connaissant c’était possible. Le collègue avait murmuré : je crois qu’il écoute juste la radio. Ils avaient fini par te laisser partir. Ces moments-là rejoignaient tous les autres, et à un moment il y en avait eu trop. 


Depuis, tu avais inventé un cri. Le cri de Lussan. Tu le hurlais plusieurs fois par jour depuis la terrasse ou depuis le jardin, sans prévenir, vers l’horizon, vers la maison des voisins, vers rien, vers tout. Tout ce qu’on accumule et qu’on ne dit pas, la violence, la tendresse, le dégoût, expulsé d’un seul tenant. Je me demande ce qui montait en toi avant. S’il y avait un signe, une accumulation, quelque chose qui se tendait dans la poitrine ou dans la gorge, ou si ça venait sans prévenir même pour toi, même de l’intérieur, si le cri précédait la décision de crier. Peut-être que c’était ça, quelque chose qui partait avant qu’on ait pu le retenir, avant qu’on ait pu lui donner une forme, et qui prenait la seule forme possible, le cri, le seul langage qui n’oblige pas à choisir ses mots, à peser, à retenir, toi qui retenais tout, en analyse, dans la vie, avec nous. Pas d’explication. Pas de destinataire. Comme les animaux ont leur cri propre, tu avais le tien.


Voilà ce que je me retrouve à faire à présent. Je prends la brouette, la pelle, la pioche, la grande échelle. Je désherbe, je taille, je balaie, je repeins, je répare ce qui peut l’être. Je maintiens ta maison en vie pour pouvoir la vendre, c’est-à-dire pour pouvoir m’en séparer proprement, pour qu’elle survive à sa propre vente, pour qu’elle continue sans toi comme elle doit maintenant continuer sans toi. Je ne sais pas si c’est te trahir ou te prolonger.


C’est peut-être mon dernier texte écrit ici, dans ta maison. L’impression que c’est le premier. Je n’ai pas assez écrit ici. Je ne t’ai pas assez écrit, mon ami, puisqu’on s’appelait ainsi, faute de savoir s’appeler autrement, comme on ne savait pas se dire bonjour ni au revoir, toi qui n’avais pas su embrasser tes enfants, qui avais appris tard, trop tard peut-être, ou juste à temps, je ne sais plus, et alors on s’appelait mon ami, ce mot qui tenait lieu de tout ce qu’on ne savait pas faire de l’autre. Je n’ai pas assez profité des figues, j’aurais dû me contenter de celles entamées par les oiseaux, de même pour les prunes que tu coupais en deux et que tu mettais sur des toasts de pain grillé à l’huile d’olive, un morceau de fromage de chèvre, quelques herbes, et le fruit chaud comme une confiture sur le sel du fromage. Je ne t’ai pas assez aidé à tout ça. Je ne me suis pas rendu compte à quel point ce lieu est dur, à quel point tu y tenais, et tu ne peux pas imaginer à quel point j’y tiens et combien vendre me tue. Tous ces efforts pour tenir ta maison et la vendre, c’est pour rattraper quelque chose qui est déjà trop tard. Je le sais. Je le fais quand même.


Mais tu me l’avais dit : il faut vendre. Tu le referas, au Vietnam, tu feras ton lieu à toi. Et mon lieu à moi sera aussi le tien.


Je vais bientôt partir. Refermer cette maison. La laisser vide, propre, prête pour d’autres. Avant de partir j’aurai peut-être crié une fois depuis la terrasse, vers la maison des voisins, vers le parc, vers les Pyrénées. Le cri de Lussan. Je ne sais pas ce que ça signifie. Je ne l’ai jamais su. Tu ne me l’as pas dit, ou tu me l’as dit et j’ai oublié, ou il n’y avait rien à dire, juste le cri, juste le besoin que quelque chose sorte et traverse l’air et arrive quelque part ou n’arrive nulle part. Un cri sans destinataire. Comme le Ca Dao sans auteur. Comme toi maintenant sans adresse.


Je me demande si les sons restent quelque part. Si les prochains habitants entendront quelque chose certains matins sans savoir quoi, une résonance, une forme dans l’air, le fantôme d’un cri. Non. Les murs ne retiennent rien, les jardins non plus, les Pyrénées au loin non plus. Tout part. Tout s’efface. C’est peut-être ça qu’on hérite, pas ce qu’on comprend mais ce qu’on ne comprend pas, les gestes sans explication, les cris dont le sens est parti avec celui qui criait. Isabelle nommait tes oiseaux morts. Elle donnait des noms à ce qui n’en avait plus. Elle le fera peut-être toute sa vie sans savoir pourquoi, sans se souvenir du jardin de Lussan, sans se souvenir de toi penché sur une dépouille, attendant qu’elle trouve le mot. On transmet ce qu’on ne sait pas qu’on transmet.


D’autres vivront ici. Ils ne sauront pas qu’il y avait un cri.​​​​​​​​​​​​​​​​


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