#668
17 avril
Moiteur à la peau. Quarante degrés pour l’éternité. J’avance, une bouilloire sur les épaules, le tee-shirt noir comme du velours mouillé. Je ne transpire pas. J’ai le pouvoir de suer en moi. Mon squelette est en nage. Pas ma peau. Pas à pas sur le béton je vois du sable en moi, j’entends une mer à l’intérieur. Et toujours ces cris de noyé qui me hantent. Si je change soudain de direction, c’est que je n’ai plus faim. La soupe que j’avais en tête ne me dit plus rien. Peur de m’empoisonner de relents de mort.
Ce n’est pas les jours qui s’appauvrissent. C’est ma perception des jours, mon rapport sensoriel avec eux, quelque chose d’éteint dans la façon de recevoir. Ça fait quelques semaines que je n’erre plus dans ce journal. Je déserte le lieu de sa langue. Chaque regard est un regard dans le vide, un vide qui recouvre la rue, les passants, le ciel, le vent, les bruits. Je suis enseveli de vide. Quelque chose se sert de mon corps pour avancer dans le temps. Moi je suis absent. Je ne suis présent que pour les autres, ma fille essentiellement. Mais seul j’ai disparu depuis plus de dix jours. J’écris maintenant pour me retrouver mais je suis trop bien caché, il est désormais tard pour continuer de jouer à cache-cache. Tout le monde est parti. On ne m’a même pas porté disparu. Je n’existe plus et n’ai jamais existé.
Le ciel s’obscurcit déjà à huit heures du matin passées. La moiteur a disparu, le courant d’air passe dans les manches du tee-shirt. J’ai du mal à lire tant il fait sombre. Je me rends compte que je n'avais pas retiré mes lunettes de soleil. L'éclat du jour m’éblouit, ou c’est la page, la luminosité obscène de la page, où quelques mots perdus restent clos. Ils manquent de bouche pour les ouvrir, la mienne est trop sèche pour les mettre en voix. J’aimerais emprunter celles des autres clients qui parlent fort à côté, voler la voix de mes congénères pour incarner la parole qui m’habite, une parole qui circulerait d’une bouche à l’autre, de table en table, comme la rumeur d’un quartier quelconque. En relevant la tête, je remarque un papier qui virevolte au-dessus du passage des motos, un tout petit papier noir et jaune, le vent le ramène jusqu’à moi, il se pose à côté du café fondu dans les glaçons, il me regarde. C’est un papillon. Peut-être celui dans sa gorge.
Le soupir est revenu. Le bruit de la ville n’est plus mon ami. Mes habitués remplacés par des visages inconnus, ce café est autre aujourd’hui. Les paroles, les rires, la rumeur de leur camaraderie me donnent la nausée. Lui passe sa main dans ses cheveux. L’autre se cure le nez. Le type qui hurle pour discuter pointe du doigt son interlocuteur, il cherche à avoir raison. À gauche une grappe d’employés de bureau parle au contraire tout doucement, certains la main devant la bouche, peut-être des messes basses. L’un d’entre eux relève la tête vers moi. Son regard est insistant. A-t-il deviné que j’écris dans leur dos ?
Rendez-vous devant le miroir. Me rappelle plus qui je suis. Comme un trou de mémoire. Et devant personne. Période amnésique, comme j'ai eu ma glacière, mes réchauffements de climat... une strate de sables de plus sur le tumulus. Il y avait quelqu'un là-dessous ? Une enfant peut-être ou alors une vieille âme, que sais-je ? On m'annonce des temps très solitaires. Faire un diamant dans le cercueil, chier de la nacre autour des blessures, sceller d'ambre la mouche charognard. Tout cela demande de pratiquer la reptation intense, l'enroulement en coquille, le ratatinement quoi. C’est pour cela sans doute que mes facultés mnésiques se font la malle. Et que percevant cette image dans la glace, je me demande inquiète d'où viennent ou reviennent ces traits ? La souffrance appartient à d'autres. Ils la vivent. Moi je me dépouille de mes sens, je les jette par- dessus bord ou les concasse jusqu'à l'obtention du caillou. Me reste juste l'esprit. Comme une manivelle qui tourne. Tu penses trop. Il y a quand même beaucoup de soleils en fuite. De temps qui ont passé leur tour et ne remonteront pas. Marquage à l'archet. Chevaucher tout ça en amazone, pouvoir vite sauter à terre. Tirage lent des prières, à la corde, au halage lourd des canaux. Des servitudes d'eau, des sentes plates sur la berge. Ma vie est noyée de souvenirs. Ce sont des images qui ne m'appartiennent pas, peines creusées dans mon imaginaire. Ce pays très plat, ces hêtres en garde à vue...et l'homme en chemin épuisé de tirer son bateau. Philosophies de souffrances et d'inutile.
Anna Jouy

Commentaires