#665


 13 mars


Quelques jours après avoir publié L’Eden, quatrième chapitre de ma série "La ville et lui", quelque chose s’est déplacé. Pas dans l’immeuble, mais en moi. Avant, je cherchais une preuve : un escalier exact, une odeur précise, un détail matériel qui confirmerait que j’avais bien vécu là. Mon ancien colocataire William pourrait en témoigner. Peut-être a-t-il encore quelques photos, quelques images floues, quelques fragments de cette vie-là qui viendraient compléter les miens. Nous nous sommes perdus de vue depuis plus de quinze ans. J’imagine que chacun de nous porte désormais son Eden en lui, un lieu intérieur déplacé, transformé, probablement différent. Mais je sais aussi que, lui comme moi, nous gardons une forme d’amitié pour ce lieu. Les lieux disparaissent une fois, puis ils continuent de vivre ailleurs. Ils migrent. Ils se déposent dans une sorte de topographie intérieure. L’Eden n’est plus là et pourtant il circule encore, dans un escalier qui sent le chat, dans le bruit d’une grille qu’on referme, dans l’hésitation de mes pieds sur un carrelage vert. Peut-être que les villes ne disparaissent pas. Peut-être qu’elles se retirent simplement de la géographie pour s'installer dans une autre forme de ruine : la mémoire

C’est sans doute pour cela que cette série se fabrique d’une manière un peu différente de mes habitudes. Je commence par me rendre sur le lieu qui m’appelle. J’y reste un moment sans filmer, sans photographier. Je regarde, j’écoute, je marche, je laisse simplement le lieu faire son travail en moi. Puis je repars. Quelques jours plus tard, j’écris. Souvent longtemps. Parfois plusieurs semaines. J’écris d’abord à voix haute — avec la reconnaissance vocale du clavier — puis je reprends en silence. Ici, l’écriture vient avant les images. Ces textes sont destinés à former un recueil de lieux intérieurs, un livre.

Quand le texte existe, je retourne sur place. Parfois des jours, parfois des semaines plus tard. Je marche alors dans le lieu avec le texte en tête, avec son rythme, avec sa respiration. Ensuite seulement je filme. Puis j’enregistre la lecture du texte. Et je monte les images autour de cette voix.

Cette série compte beaucoup pour moi. Elle est poussée par quelque chose d’assez intérieur, un souffle qui insiste. Pourtant elle est très peu suivie. Et j’apprends peu à peu à l’accepter. Certains livres se fabriquent presque seuls, dans une relative solitude. Ils avancent lentement, presque à bas bruit. Peut-être que c’est leur condition : devenir des objets solitaires avant même d’exister. Peut-être qu’un livre commence toujours ainsi, par quelqu’un qui marche seul dans une ville disparue.

*

Assis au bord de la fenêtre. La banquette me tient, ou je la tiens, difficile à dire. Le crépuscule est là mais il ne fait rien, il attend, peut-être qu’il fabrique quelque chose lui aussi.

Ce n’est pas lui que je regarde. C’est la jeune femme. Tenue de gym. Très mignonne ( cela insiste, comme si l’insistance venait d’ailleurs, pas de moi.)

Elle se contracte vers quelque chose. Ou bien je la vois se contracter. La différence existe peut-être.

Et sans prévenir elle passe par la fenêtre. Je dis passe. Je ne dis pas saute encore. Le mot saute je le garde pour les autres, pour après, pour quand il faudra convaincre. L’air l’avale. Je note : l’air l’avale. Je range ça.

Le rectangle reste vide. Je le regarde comme on vérifie.

À côté de moi la mère. Peut-être la mère. Elle a le visage qu’il faut pour ça.

Je lui dis elle a sauté. Le mot sauter s’efface exprès en vietnamien, ou bien c’est moi qui l’efface sans le savoir. Je dis danser. Elle a dansé par la fenêtre. Cela sonne faux — je l’entends sonner faux, je laisse sonner quand même. Alors ma main tombe. Ma main tranche l’air. Je recommence. Je corrige avec la main ce que la langue refuse de porter, ou ce que je refuse de lui faire porter.

La mère fait non. Lentement. Un non qui dure trop longtemps, comme si elle refusait quelque chose de plus large que ma phrase, ou comme si elle avait compris exactement ce que je faisais.

Je pleure. Enfin j’appuie sur l’endroit. Je presse de l’intérieur. Je force la gorge. Les larmes ne viennent pas assez vite, j’en rajoute, je module, je donne du tremblement, je pousse le pathétique jusqu’à ce qu’il ressemble — à quoi exactement je ne sais plus. Je surveille l’effet. Toujours ce calme en face.

Je vais vers ma femme. Elle lave des légumes. L’eau coule avec application, les feuilles vertes se débattent sous le robinet, tout cela continue sans moi. Je parle anglais. L’anglais est une langue d’alerte, je m’en sers comme d’une lampe de poche. Je détaille. Je précise la trajectoire. Je refais le geste de la main, le même geste, je le reconnais, il commence à devenir un geste appris.

Elle n’y croit pas non plus.

Suis-je le seul à avoir vu. Ou bien le seul à avoir fabriqué quelque chose à voir.

Des gens entrent. Un puis deux puis beaucoup. Ils s’installent presque, ils regardent, ils veulent voir le corps écrasé en bas. On n’a qu’à pas laisser la porte ouverte, me dis-je, voilà ce que c’est que l’hospitalité, voilà ce que c’est que moi en train de penser à l’hospitalité maintenant.

Le corps remonte. Nu. Il glisse vers le haut avec une lenteur d’algue. Je me dis que je l’ai déjà retiré une fois de ma mémoire, ce souvenir d’un retrait, est-ce un souvenir. Il insiste. Il remonte entre les regards et personne ne le voit ou tout le monde fait comme.

Ma femme tient une carte postale de fleurs. Le crépuscule derrière. Elle cherche l’angle parfait. Regarde comme le ciel est beau. Elle ajuste. Le corps mort monte à côté. Les gens commentent la lumière. Quelqu’un rit doucement. Je me demande si je devrais rire aussi, si ça m’aiderait, si ça ferait partie de la même chose.

La mère fait encore non de la tête, mais cette fois à personne, ou à tout, ou à moi qui l’observe faire non.

Je sens que si je pleure encore plus fort tout va se fixer pour de bon, l’événement, le geste, le rectangle vide, tout ça deviendra réel et mien et irrattrapable. Alors je n’ose plus. Je retiens. Je garde l’écart ouvert.

Le corps hésite au ciel.

Quelqu’un referme la porte. Pas moi

Je suis assis derrière deux hommes. L’un boit un café noir brûlant, l’autre un café au lait glacé. Entre eux, sur la table, un paquet de Jet. Ils parlent d’affaires. Les phrases me parviennent par fragments (des noms, des chiffres) et au moment où je regarde la tasse trembler sous la main de celui qui parle le plus, une phrase entière surgit : « On peut aller en prison pour ça. » La phrase reste un instant suspendue puis se dissout dans le reste de la conversation, qui continue sans ralentir.

Celui de droite parle avec tout le corps. La bouche travaille, les doigts pointent, l’index vient parfois toucher l’épaule de l’autre. Les mots semblent devoir être accompagnés pour sortir. Pendant que je regarde ces gestes, un verre est posé trop vite sur une table, un éternuement traverse l’air, une moto passe et laisse derrière elle une vibration continue. Quand je reviens aux deux hommes, l’un d’eux a allumé une cigarette. Le paquet de Jet est toujours ouvert entre eux, une clope en moins. Plus loin deux femmes ont rapproché leurs chaises. L’une tient son téléphone devant son visage. L’écran éclaire son front, ses yeux immobiles. Ici l’argent exige une reconnaissance faciale. Elle attend que l’appareil accepte son image. Un instant elle regarde son propre reflet avec une légère contrariété. Le téléphone cède enfin. Elle abaisse l’appareil, remet ses cheveux derrière l’oreille. Au même moment un serveur passe avec un plateau de verres, et les deux hommes devant moi se penchent l’un vers l’autre, la voix plus basse mais les mains toujours en mouvement. Un homme seul suit les voitures du regard. Ses doigts reviennent sans cesse vers son nez. À une autre table un couple reste silencieux devant deux téléphones. Les mots des deux hommes continuent, mais je ne les écoute plus vraiment. Ils deviennent une présence parmi les autres : moteurs, voix, verres, pas. Selon l’endroit où mes yeux se posent, un son se détache, puis disparaît. À force de laisser ces choses entrer, je sens quelque chose en moi se retirer doucement. Le corps reste assis, mais l’intérieur se vide un peu. Je ne me demande rien. Je reçois simplement ce qui arrive. Une caméra posée sur la table.

Seul un regard me ramène à moi, celui de l’habituée. Elle vient souvent s’asseoir avec sa mère. Il suffit que je me retourne légèrement pour que nos regards se croisent. Cela dure à peine une seconde. Je l’ai déjà vue déposer son enfant à l’école de ma fille. Alors parfois je pose la carte scolaire de ma fille sur la table, à côté de mon café, bien visible. Un geste discret, un indice donné. Une manière de marquer ma présence dans cette petite géographie du matin. Je la vois parler avec sa mère. Je n’entends pas leurs mots, seulement le rythme de leurs voix mêlé au bruit de la rue. Je trouve cette femme élégante, problement riche. Avant toute confirmation. Plus tard je l’ai vue arriver en BMW, puis quelques semaines après en Volvo neuve. Les voitures confirment parfois ce que l’on savait déjà sans l’avoir formulé. Sa mère garde une distance très nette. Un matin mon père s’était assis ici avec moi. Mon père sourit facilement aux gens. La mère l’avait ignoré d’un regard bref. Je n’en ai tiré aucune conclusion. Une vendeuse de tickets de loto s’arrête devant la table. Je lève les yeux vers elle un instant. Puis je détourne le regard presque aussitôt. Les motos passent, les voix continuent, et les deux hommes parlent toujours. Peut-être encore de cette chose pour laquelle, à un moment, j’ai entendu dire qu’on pouvait aller en prison.

*

Isabelle est à l’école. Les couloirs, les rires, les casiers ouverts trop vite. Elle marche avec Marcus et Vy Anh. Ils parlent vite, ils rient. Lila marche un peu devant. Elle a peut-être cru qu’Isabelle lui en voulait. Isabelle lui propose d’aller jouer. Lila ne répond pas. Elle regarde ailleurs.

Ce n’est pas grave. Il vaut mieux penser au cours de science. On parle de la lumière aujourd’hui. Il y a des mots intéressants. On pourrait les utiliser dans des poèmes. On va manger quoi ce soir. Des gỏi cuốn peut-être. J’ai vu Maman acheter des herbes et du porc hier. Maman viendra me chercher je pense. Je lui montrerai l’école que j’ai construite en Global Perspective. Notre groupe est le seul à avoir eu 50/50. C’est d’ailleurs le dernier test aujourd’hui. Après je serai tranquille. Et si j’invitais Lila à dormir ce week-end. Papa n’est pas là samedi, il va voir Tony. Je suis content pour lui qu’il voie un ami. Je vais lui écrire un petit mot en douce, une carte d’invitation. Je la colorierai en bleu, bleu clair. C’est devenu ma couleur préférée, je ne sais pas pourquoi. Ça me fait penser à l’eau de mer au soleil. La mer me manque. Mamie me manque. Papi me manque. Lussan me manque. La campagne, les oiseaux, les fruits, les arbres. Papa a raison, la ville fatigue. Même si je retournerais bien à Paris, surtout pour Caro et Phiphi. Ils me manquent aussi. D’ailleurs j’ai rêvé d’eux hier. J’étais perdu à Crescent Mall puis je me suis retrouvé dans un atelier de dessin où ils étaient tous les deux. Je me demande si j’ai grandi. J’ai un an de moins que presque tout le monde ici mais je ne suis pas la plus petite non plus. Je faisais un mètre trente-cinq il y a quelques mois, ça a dû changer depuis. Peut-être un peu. Je me rends compte que je parle en français dans ma tête. Toujours en français. Jamais en anglais. Jamais en vietnamien. C’est drôle parce que j’écris moins en français maintenant. Mon journal je l’ai un peu abandonné. Ça ne me pèse pas beaucoup mais ça reste là dans le ventre, une petite culpabilité de ne pas écrire. Papa dit que ça attend toujours quelque part, les mots. Peut-être qu’il a raison. Il doit être presque seize heures trente. Maman doit m’attendre en bas. Ou peut-être qu’elle n’est pas encore là, sûrement sur la route avec la mère de Sweetie. J’aime bien quand on rentre avec elles. Si elle est en retard je commencerai un peu mes devoirs, ça nous fera gagner du temps. On regardera peut-être un film ce soir. Papa avait une liste de films à nous montrer. Les titres sont étranges. J’espère que ce sera un Kore-eda.




Commentaires

Brigetoun a dit…
tu écris pourtant très bien, avec un style rytjmé et délicieux, en fran!ais, Isabelle (pardonne moi de te tutoyer, c'est insinctif et maladrotelent grossier cez moi avec les êtres de moins de quinze ans... c'est idiot)