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L’hospitalité du regard : une expérience avec Pierre Ménard
Il y a quatre ans, Pierre et moi avions initié un échange : se donner nos images, s’emparer du montage de l’autre, y déposer sa voix et son propre texte.
Nous nous sommes rencontrés l'été dernier, et cette présence physique a tout déplacé. Ce nouvel échange, sept mois plus tard, est devenu une tout autre expérience. Au visionnage, j’ai été profondément troublé. Il y a là une résonance intime, un dévoilement que je n’avais pas soupçonné la première fois.
Je ne sais pas si vous ressentirez ce trouble. C’est probablement de l’ordre de l’intime : la voix de l’autre vient incarner une part de soi. Cette fraternité d’écriture me devient soudain palpable, non pas parce qu'elle brise la solitude, mais parce qu'elle permet de l'offrir à l'autre pour qu'il s'y installe et y dépose la sienne.
Plus nous pratiquons cette « littéraTube », moins nous savons la nommer, et c’est là sa force. Sans critiquer ceux qui poursuivent l'horizon du livre publié, je crois profondément que la vidéoécriture se suffit à elle-même. Elle n'est pas une étape vers l'édition, ni une matière à compiler pour un futur livre où elle perdrait sans doute sa force. Elle est son propre accomplissement ; elle peut, et elle doit, ouvrir en elle-même le lieu de l’œuvre.
C’est la pratique à laquelle je tiens avec le plus de foi aujourd’hui. Il est triste de constater à quel point nos espaces de création restent cloisonnés, chacun de son côté, sans réelle correspondance. Le réseau social n'est trop souvent devenu qu’un lieu de likes et de cœurs, une surface de signes sans aucune fraternité palpable. Ce que nous tentons à notre insu ici avec Pierre, c'est de retrouver le sens du lien : cet échange collaboratif ouvre un souffle que l’isolement ne permet pas.
Je vous invite à circuler entre nos deux espaces :
Ci-dessous, la ville de Pierre habitée par mes mots.
Sur son site, ma ville traversé par les siens.
Anh
au lieu de l'autre
Je ne reconnais pas les lieux. Entrer dans une ville inconnue me place toujours en état de veille. Non parce que je n’y reconnais rien, mais parce que rien, ici, ne me reconnaît. Les murs me regardent de travers. Ils savent que je ne suis pas d’ici. Et pourtant, leur jaune insiste. Il rappelle le jaune des murs de Saïgon, celui qui s’écaille, qui disparaît sous des couches plus neuves, plus propres, plus muettes. Ce jaune me ramène à un chez-moi ancien, qui survit seulement dans la mémoire des surfaces.
Traverser un lieu, c’est aussi ne pas s’y voir, passer sans visage, sans certitude d’exister ici.
Alors je m’appuie sur ton regard, sur ta présence. Depuis notre rencontre, l’été dernier, je reconnais ta présence. Et même si le film demeure muet, j’y pressens déjà ta voix.
J’avance ainsi, pas à pas, dans la lumière. Tu me fais lever la tête. Tu me fais avancer. Tu me rends attentif à l’ombre autant qu’à l’éclat. Tu me fais demeurer dans l’errance. Tu es mes yeux, mes oreilles. Et parfois, sur le sol, sur les façades, je cherche ton ombre, en vain.
Alors que je te cherche, je tombe sur le tracé d’une ville. Pas des ruines : un commencement. Des lignes au sol, des circuits, comme les premières phrases d’un livre pas encore écrit. La ville des livres à venir.
Avant même qu’elle ne s’achève, nous marchons déjà sur les circuits de nos récits futurs. Tes pages, les miennes, celles de tous les autres entrelacées dans le béton et le galet. Un labyrinthe de papier pétrifié. On peut s’y sentir enfermé, pris dans une histoire pas encore écrite. Nous ne marchons pas sur du sol, mais sur la structure même de nos pensées en attente.
Puis les murs de béton libèrent leur souffle. Les circuits deviennent des voiles. Ce n’est plus l’archéologie du sol, c’est celle de l’air. Des tissus suspendus flottent dans la lumière, blancs, presque translucides. Nos livres ne sont plus des briques enfouies, mais des courants, ils planent, oscillent, pages arrachées au silence, cherchant encore, dans les plis de la soie, leur forme, leur boucle, leur chute.
Tu regardes la ville de loin, ou dans son dos. Filmerais-tu ton retrait du monde, dans cette façon d’habiter le refuge, d’ouvrir la fenêtre à peine, juste assez pour laisser passer le regard, sans troubler le paysage. Il y a chez toi une pudeur, une discrétion devant ce qui se donne à voir. Comme la mienne Quand je capte des corps et des visages. Je tiens la caméra avec timidité, sans intrusion, sans effraction. Et je reconnais ton retrait fraternel dans ta manière de saisir la ville à distance, presque à son insu, comme si elle ne devait jamais savoir qu’elle est regardée, qu’elle demeure elle-même, sans notre regard pour l’encombrer.
Dans la ville que tu me prêtes, il y a la mer. Elle manque ici. J’ai toujours senti Saïgon comme une ville de mer privée de sa mer. Non pas une ville de bord d’eau, mais une ville faite pour l’horizon, à qui l’horizon a été retiré. Il y a là une erreur. Une dissonance ancienne. Comme si la nature s’était trompée. Comme si le corps de la ville avait été privé de ce qui lui revenait.
En regardant la mer à travers tes images, je comprends à quel point elle m’est vitale. Elle me régénère à distance. Elle me remplit de vide. De surface. De couleur. Il y a là une paix froide, une paix qui n’oublie pas les morts. Je vois remonter des corps.Des naufragés. Des noyés. J’y vois revenir celui à qui mon nom a été volé, un mort jeté à la mer, un sans-papiers effacé par l’eau. Sans le savoir, tu filmes l’histoire de mon nom. L’histoire des noms engloutis. Comment ne pas voir dans cette étendue un cimetière sans bord ? Un horizon saturé d’absences. Comment encore écrire, sinon en acceptant que ces fragments d’intimité ne soient pas une indécence, mais une manière de rester proches, de marcher ensemble malgré la distance, de témoigner, non pour sauver, mais pour maintenir la capacité de sentir, pour ceux qui ont disparu.
Peu importe alors que je sois à Saïgon et toi à Nice. Devant la mer, je n’ai jamais quitté mon Orient. Il s’écrit en moi, il me précède, il me retient.
Et lorsque tu filmes Nice, tu es aussi avec moi à Saïgon. Parce que tu regardes pour moi. Parce que je te regarde regarder. Nous nous appartenons ainsi aux lieux de l’autre, non par géographie, mais par cette fidélité obscure qui fait qu’un lieu existe dès lors qu’il est partagé.
Le texte de Pierre Ménard disponible sur son site
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