#673


Vingt jours


 
des messages de la propriétaire de ta chambre d'abord des messages comme il en arrive des fois pour une fuite d'eau pour un loyer en retard pour rien pour presque rien on les lit on les efface on passe à autre chose your father has a problem problème administratif j'ai pensé tout de suite car quelque chose en moi savait déjà quelque chose en moi sait toujours avant que le reste comprenne on pressent la combine on a rarement la joie d'avoir tort on a si rarement cette joie-là elle n'a pas déclaré ta présence depuis le début probablement depuis avant toi depuis avant tous ses locataires depuis le premier appartement le deuxième le troisième jusqu'au onzième une habitude une économie une façon de vivre qui ne se nomme pas

je t'imagine devant les flics du quartier ceux qui font leur ronde d'immeuble en immeuble qui frappent aux portes pas pour demander de l'aide pas pour annoncer quelque chose de bien juste pour vérifier que tout existe sur le papier que toi tu existes sur le papier que ton nom est quelque part dans un registre quelque part dans un bureau quelque part dans cette ville ils notent classent transmettent chiffrent la machine ne se trompe pas la machine n'oublie pas le Vietnam serre la vis trop de proprios préfèrent ne pas savoir ce que la loi leur demande de faire t'es pas clandestin non juste locataire avec des contrats des virements des papiers tous les papiers sauf un sauf celui que ta proprio devait remplir déposer signer une ligne rien presque rien le genre de rien qui décide si tu existes ou pas dans le registre du quartier.

je t'imagine toi 78 ans assis non debout on t'a dit debout assis de nouveau on t'a dit assis attendant répondant attendant encore répondant encore la même chose autrement pareil le corps qui obéit le corps qui ne comprend pas pourquoi il obéit encore comme si la machine savait que les vieux se fatiguent plus vite et comptait là-dessus comptait sur ça depuis toujours tu cherches à t'expliquer avec le viet qu'il te reste un viet d'il y a soixante ans celui d'avant l'exil d'avant la France d'avant moi d'avant tout ce qui t'a éloigné de cette langue que la langue a continué sans toi a changé a fait des enfants que tu ne reconnaîtrais pas pendant que tu apprenais à vivre dans une autre bouche dans une autre ville dans un autre corps presque le couloir la chaise le formulaire un autre formulaire toujours un autre toujours un de plus la machine vérifie revérifie transmet attend ça revient ce n'est pas suffisant il manque une signature il manque toujours quelque chose qui manque toujours qu'on ne peut jamais tout à fait donner un vieil homme de 78 ans qu'on fait tourner en rond parce qu'Emily la propriétaire n'a pas voulu remplir une ligne une seule ligne on l'appelle elle ne décroche pas évidemment elle ne décroche pas elle qui loue onze appartements sans les déclarer sait très bien ne pas décrocher quand il le faut la machine qui s'occupe des gens que d'autres ont oublié de faire exister sur le papier ne se trompe jamais ne se fatigue jamais ne dort jamais n'a nulle part où aller elle a tout son temps elle a toujours eu tout son temps c'est son seul talent son unique vertu tu existes la belle affaire

mon humeur tourne quelque chose se lève en moi quelque chose de bas de primitif de honteux presque quelque chose qu'on n'est pas censé ressentir pour une histoire de formulaire non déclaré quelque chose qui voudrait gifler mordre écraser pas la colère propre des gens bien élevés l'autre celle d'avant les mots celle qui remonte du ventre et ne demande pas permission des semaines que je lui demande des semaines à lui envoyer des messages à attendre des réponses molles des réponses qui ne disent rien ou qui disent oui oui c'est fait oui oui tout va bien des semaines que c'est soi-disant en règle des semaines que je me répète et me répéter m'empoisonne encore plus comme si les mots en se répétant perdaient leur poids leur sens leur utilité et ne laissaient derrière eux que la rage nue

elle m'avait dit que c'était fait que tout était en règle légal elle avait dit légal avec ce mot-là posé là comme une pierre comme si le mot suffisait à faire exister la chose comme si dire légal rendait légal je n'y ai jamais cru je n'y ai jamais vraiment cru mais je n'ai rien dit non plus et c'est ça aussi qui m'empoisonne elle avait d'ailleurs ajouté if police pass by ok you can open them but tell your father to tell them he is my uncle ok onze appartements non déclarés et tu devrais en plus te faire passer pour son oncle tout ça pour ne pas payer de taxes je l'imagine la Emily quelque part dans un café avec ses amies à se plaindre que son pays est sale que les services publics sont merdiques qu'on ne peut pas vivre correctement elle dit ça sûrement avec ce soupir particulier des gens qui ont onze appartements et trouvent que ça ne suffit pas qui réclament l'État quand il protège et le contournent quand il prélève qui ne voient pas la contradiction ou qui la voient très bien et s'en foutent onze appartements Dieu reconnaîtra les siens

ainsi je lui réponds what kind of problem prêt à lui sauter à la gorge prêt à lui envoyer tout ce que j'avais préparé depuis des semaines tout ce que j'avais écrit et réécrit dans ma tête dès qu'elle aurait avoué sa non-déclaration Emily's Airbnb is typing je la regarde taper je prépare je peaufine chaque mot qu'elle ne sait pas encore qu'elle va recevoir et là tel un google translate lost in translation elle liste crise d'épilepsie herpès labial glaucome inventaire absurde symptômes sans lien sans logique sans médecin derrière dressé avec les mots qu'elle a c'est-à-dire pas les bons pas les bons du tout quelqu'un qui cherche à alerter avec ce qu'il a et ce qu'il a ne suffit pas ne suffit jamais dans ces moments-là elle ajoute qu'on t'aurait retrouvé par terre dans l'ascenseur évanoui tu bavais You need to come as soon as possible You need to come as soon as possible la phrase deux fois comme si la répéter pouvait comprimer le temps qu'il me reste avant de comprendre ce qui se passe vraiment en bas de chez toi où tu n'es toujours pas déclaré

on était en train de nager Pierre Isabelle et moi une heure de plus dans cette eau-là une heure de plus dans cette innocence parfaitement ronde et fermée sur elle-même comme quelque chose qui ne savait pas encore comme quelque chose qui ne voulait pas savoir je ne sais pas pourquoi je suis ressorti vérifier je ne sais pas ce qui m'a fait sortir de l'eau à ce moment-là pas un bruit pas un signe rien juste ce quelque chose en moi qui ne fait jamais tout à fait confiance au calme qui guette toujours qui vérifie toujours surtout quand il n'y a rien à vérifier surtout quand tout va bien surtout quand l'eau est bonne et qu'Isabelle rit et que Pierre nage loin vers le fond

j'explique rapidement à Pierre ce qui se passe ce qui a pu se passer ce que je comprends de ce qui a pu se passer c'est-à-dire presque rien une femme un message une liste de mots qui ne vont pas ensemble ton père a un problème il faut y aller maintenant peut-être courir oui assurément on court presque encore mouillés encore dans l'eau presque encore dans l'innocence d'il y a cinq minutes sur le chemin on parle on parle beaucoup trop peut-être accident cérébral peut-être juste une crise peut-être autre chose on ne sait pas on parle pour occuper l'espace entre nous pour que le silence n'ait pas la place de s'installer le silence qui sait toujours tout avant nous qui a toujours raison un peu trop tôt qui attend patiemment qu'on finisse de parler pour dire ce qu'il sait depuis le début

puis on te découvre allongé sur le banc entouré du manager et de quelques passants qui ne savent pas quoi faire de leurs mains de leurs yeux de leur présence là à cet endroit à ce moment-là la moitié du visage paralysée et devant ce visage à demi figé devant ce visage qui n'est plus tout à fait le tien plus aucune supposition ne tient debout plus rien ne tient tu essaies d'articuler j'ai fait comme un évanouissement j'ai fait comme si c'était moins grave que ça comme si ton corps avait juste fait semblant un instant comme si tu allais te lever épousseter tes vêtements et rentrer à pied on se regarde Pierre et moi on te dit qu'il faut t'amener aux urgences tu essaies d'articuler du côté qui bouge encore non ce n'est pas la peine non vraiment ce n'est pas la peine comme si tu savais déjà ce qu'on ne sait pas encore comme si tu voulais nous épargner quelque chose le manager a déjà appelé un taxi on hésite on appelle une ambulance l'ambulance demande où on est entre-temps le taxi arrive on hésite encore on ne sait pas ce qui est mieux ce qui est dangereux pour toi ce qui pourrait te sauver ce qui pourrait te tuer on ne sait rien on décide quand même

on te porte comme on peut sur le siège arrière doucement maladroitement comme on porte quelque chose de précieux qu'on n'a pas l'habitude de porter tu trouves la force de marmonner attention à ne pas tomber dans le bac d'eau et Pierre te répond qu'il est heureux que tu sois encore conscient d'un truc pareil c'est tout à fait toi tu es encore tout à fait toi-même et cette phrase-là cette attention au minuscule au bord du pire cette façon d'être encore toi jusque dans l'effondrement elle nous tient debout une seconde de plus que prévu une seconde dont on avait besoin sans savoir qu'on en avait besoin
je préviens T. qui vient immédiatement elle monte dans le taxi avec Pierre je cours rejoindre Isabelle qui est déjà montée dans l'appartement dans ma course j'appelle Françoise en France je la tiens informée en même temps que je ne sais rien moi-même je dis juste qu'on soupçonne un AVC le mot dans ma bouche pour la première fois le mot qui change tout qui ferme des portes qui en ouvre d'autres qu'on ne voulait pas ouvrir et de l'autre côté du monde dans un fuseau horaire qui n'a pas idée de ce qui se joue ici dans ce taxi dans cette rue dans cette vie elle répond juste la voix qui se serre qui cherche quelque chose à dire et ne trouve rien oh merde merde

Isabelle vient de se doucher l'odeur de shampoing me donne la nausée cette odeur de propre de normal de quotidien qui n'a pas idée de ce qui vient je lui explique qu'on va devoir aller à l'hôpital que tu as quelque chose de grave très grave le savoir arrive toujours plus tard en retard sur la peur la peur elle est déjà là depuis le message depuis la phrase you have to come a soon as poosible répétée deux fois depuis l'eau que j'ai quittée sans savoir pourquoi je me parle à voix haute tout seul je commence à ranger une serviette les coussins du canapé la vaisselle je range je ne sais même pas pourquoi je range comme si l'ordre d'un appartement pouvait retenir le désordre d'un corps comme si plier une serviette pouvait empêcher quelque chose de se déplier ailleurs sois fort je me dis sois fort je me tape sur la cuisse sois fort putain comme pour faire redescendre de quelques claques les larmes et le délire qui montent qui cherchent une sortie qui ne trouvent pas Isabelle me regarde elle voit tout elle ne dit rien Isabelle m'aide elle ne flanche pas elle à dix ans c'est elle qui me tient debout c'est elle qui devrait avoir besoin de moi pas l'inverse mais ce jour-là c'est pas l'inverse ce jour-là l'ordre des choses s'est retourné et personne n'a l'air de trouver ça bizarre sauf moi

T. me rappelle on est en train de t'examiner aux urgences et dans le même souffle une commande de cannelés le client arrive dans vingt minutes sept cannelés dans une boîte puis dans une poche puis en bas à la réception je dis d'accord je maugrée quel culot de me demander ça maintenant quel culot d'avoir faim d'avoir commandé d'exister normalement pendant que toi tu es peut-être en train de mourir et Isabelle qui a tout entendu dit qu'elle sait comment faire et cette tâche absurde ces sept gâteaux au moment où tout bascule cette tâche me sauve me donne quelque chose à faire quelque chose de concret de comptable de livrable sept cannelés une boîte une poche une réception une étape avant l'autre étape le ridicule qui retient le réel de s'effondrer tout à fait

je m'habille comme si j'allais sortir vraiment sortir short bleu marine tee-shirt turquoise n'est-ce pas trop flashy pour la situation je me pose la question je me pose vraiment la question en pleine débâcle pendant que toi tu es peut-être en train de mourir je me demande si mon tee-shirt est approprié et je crois même que je me parfume toi qui te parfumes toujours dans n'importe quelle situation tu crains de sentir mauvais même quand tout s'effondre tu mets du parfum comme si l'odeur pouvait protéger quelque chose comme si sentir bon était une façon de tenir debout et moi je fais pareil sans savoir si c'est de toi que je tiens ce geste ou si c'est juste la peur qui cherche un rituel n'importe lequel pourvu qu'il retarde ce qui vient

on descend la cliente est là on lui donne les cannelés je ne peux pas la faire payer elle n'a pas de monnaie elle paiera plus tard c'est une voisine je lui dis Thanks et have a nice day et ce nice day me mine ce nice day qui ne sait pas ce qu'il dit qui sort de ma bouche automatiquement comme si j'étais encore quelqu'un qui souhaite de bonnes journées comme si j'étais encore quelqu'un pour qui les journées peuvent être bonnes ou mauvaises comme si cette distinction existait encore

dans le taxi je tiens la main d'Isabelle très fort je lui ai dit de prendre un livre elle fait semblant de lire elle ne lit pas elle tient ma main et je la laisse tenir ma main j'ai besoin d'une présence à côté de moi qui ne soit pas en train de s'effondrer qui tienne debout pour que je puisse m'effondrer un peu moi étrangement je pense au trajet vers la maternité dix ans plus tôt la même vitesse intérieure le même genre de route la même façon de traverser la ville sans la voir comme si les trajets urgents avaient tous la même texture la même façon d'effacer le dehors une boule dans le ventre vertige et ressentiment et tristesse mélangés ensemble quelque chose qui cherche à sortir j'aimerais qu'elle éclate d'un coup n'importe quelle nouvelle bonne ou mauvaise pourvu qu'elle éclate pourvu que ça sorte de moi pourvu que quelqu'un me dise quelque chose de définitif

les heures ne sont plus ouvertes sur rien elles sont soudain ouvertes sur la vie et sur la mort il n'y a plus d'autre catégorie possible plus de juste milieu plus rien entre les deux le monde s'est réduit à ça vivre ou mourir et c'est étrange comme ça simplifie tout comme ça rend inutile tout le reste les réunions les projets les courses à faire le tee-shirt turquoise le parfum les cannelés tout ça qui existait il y a une heure et qui n'existe plus tout à fait maintenant tout ça qui flotte encore sans savoir qu'on n'en a plus besoin

à l'hôpital on t'a déjà mis sur le lit tu es paralysé d'un côté complètement tu te vides tu fais des cris d'animal des cris que je n'avais jamais entendus sortir de toi des cris qui ne ressemblent à rien dans tout ce que je connaissais de ta voix pas même le cri primal que tu jetais sur tes voisins au pire de tes moments seuls dans ta ferme ce cri-là au moins c'était toi celui-ci ne ressemble à personne ne ressemble à aucune version de toi que j'ai connue le médecin nous convoque le scan énorme hématome ça saigne beaucoup il faut opérer de toute urgence il répète le mot huge huge comme s'il n'avait que ce mot-là pour dire l'ampleur comme si huge contenait tout ce qu'il ne pouvait pas dire autrement comme si un mot anglais dans une bouche vietnamienne pouvait mesurer ce qui se passe dans ta tête il peut tomber dans le coma il peut même mourir on se regarde avec Pierre je vois sur sa peau la blancheur verdâtre qui doit être la mienne on pâlit en même temps comme deux miroirs qui ne savent renvoyer que la même peur la même exactement

et déjà le service du paiement en chemise rose saumon ils attendent sur le côté depuis le début ils attendaient depuis le début ils savent reconnaître le moment exact où on ne tient plus debout où on signerait n'importe quoi signez là voici ce document signez voilà ici signez maintenant il faut aller payer c'est là-bas la phrase qui se répète comme un automate cassé comme quelqu'un qui ne sait dire que ça et le redit jusqu'à ce que ça rentre jusqu'à ce qu'on signe on regarde les prix on sait qu'on n'a pas le choix on n'a jamais eu le choix depuis le début on n'avait pas le choix

Pierre vit aux États-Unis il connaît ce business-là tu n'es pas assuré ici tu préférais économiser pour Isabelle tu disais toujours même vingt euros ça fera une bouteille de vin qu'on pourra partager et puis à soixante-dix-huit ans je suis encore un jeune homme toi qui vivais seul dans cette ferme isolée sans suivi médical sans voisins presque sans personne combien de fois on s'est dit qu'on retrouverait ton corps dans le jardin dévoré par des bestioles on se le disait entre nous à voix basse comme quelque chose qu'on savait mais qu'on ne voulait pas trop regarder en face on savait et on n'a rien fait et que tu mourrais comme tu le disais toi-même comme un lièvre dans le champ je me souviens du tableau du lièvre mort que tu avais peint il y a quelques années je me souviens de la nature morte d'oiseaux morts les mêmes que tu enterrais avec Isabelle dans le jardin en silence parce que les bêtes méritent bien une cérémonie tous ces tableaux me reviennent maintenant ici dans ce couloir d'hôpital viennent me percuter viennent dire quelque chose que je ne veux pas encore entendre que je ne peux pas encore entendre

et puis ce calcul absurde qu'on se met à faire heureusement que c'est arrivé là dans cet immeuble au Vietnam où il y a des gardes de sécurité des voisins le manager juste en bas à ce moment-là pas à un autre moment est-ce que le corps choisit de faiblir là où il y a du monde est-ce que le corps sait quelque chose qu'on ne sait pas on vient de partir à la mer ça aurait pu arriver à la mer dans une région isolée sans personne ça aurait pu arriver vingt minutes avant à la piscine le maître-nageur dormait tu aurais pu faire ton attaque dans l'eau et peut-être te noyer et on ose même dire quelle chance quelle chance que c'est arrivé là maintenant ici on dit ça on se regarde on n'en revient pas de dire ça on dit quelle chance pendant que tu es peut-être en train de mourir à dix mètres de nous

T. sort en pleurant tu lui as pris la main très fort Papa is very scared dit-elle et cette phrase-là, sa façon enfantine de dire Papa en français me traverse dès qu'on se met près de toi tu reprends vie comme si notre présence était une prise électrique comme si on te branchait au monde je te prends la main je l'embrasse Pierre te parle je te dis ne t'inquiète pas tu dis de très loin ambulance comme si tu venais de très loin comme si les mots devaient traverser quelque chose d'épais pour arriver je te réponds non tu es aux urgences tu ne parles plus tu ne peux plus parler mais tu nous parles avec la main tu me tapotes la main comme tu le faisais avant quand j'étais petit peut-être quand j'avais peur peut-être je ne sais plus c'est toi qui me rassures toi entre la vie et la mort c'est toi qui me rassures et j'écris ça en pleurant ta main tachée qui tape la mienne c'est tout c'est juste ça et je te dis sois fort bats-toi et tu serres le poing

je suis deux jours après Isabelle fait du vélo à côté de moi pendant que j'écris elle demande si elle peut lire je dis non pas encore elle se tait demande pourquoi parce-que ça me fait trop de mal pour l'instant elle dit qu'elle comprend je rajoute tu seras la première à le lire elle me remercie et continue de pédaler mes larmes sont rentrées dans leur pays je replonge

quand on s'approche de toi tu reprends pied comme si notre présence te rappelait quelque chose comme si elle tirait sur un fil encore intact quelque part en toi on fait venir Isabelle tu hurles comme si sa présence te faisait un choc électrique comme si la voir te renvoyait vers quelque chose de trop grand de trop fort tu te tords et hurles je lui demande de ressortir elle éclate en sanglots dans le couloir je la prends dans mes bras du coin de l'œil les chemises roses saumon la remarquent déjà prêts à bondir avec leurs documents leurs stylos leurs sourires calibrés Pierre lui dit de respirer comme dans son livre de méditation et ils respirent ensemble deux ou trois minutes Pierre qui n'a pas d'enfant et qui sait pourtant exactement quoi faire d'une enfant qui s'effondre qui sait que la tristesse de l'autre quand on la prend dans ses mains devient un peu la sienne et qu'c'est comme ça qu'on tient devant elle on fait comme si on avait des réponses à notre détresse on n'en a pas on est confrontés à ça pour la première fois mais elle a besoin qu'on incarne des supposés-savoirs elle a besoin de croire qu'on sait quelque chose qu'on ne sait pas

Isabelle revient à côté de toi tu lui prends la main tu commences même à lui faire des blagues avec la main tu tapes sur le lit toc toc toc tu n'arrêtes pas comme pour la rassurer comme pour lui dire je suis encore là je suis encore moi Isabelle rit tu continues Isabelle rit et on a l'impression que tu reprends vie encore et encore à chaque rire d'Isabelle comme si son rire était une respiration pour toi aussi tu me tapotes à nouveau je te prends la main et puis tu nous fais un signe du pouce comme pour dire que tout va bien c'est ok on s'accroche à ce pouce on s'accroche à ce geste si petit si ordinaire si complètement toi je te dis que ça va aller que tu es bien pris en charge qu'on s'occupe de tout on le dit autant pour toi que pour nous peut-être plus pour nous

​dans le couloir on nous tend des formulaires des autorisations des déclarations sur l’honneur des engagements de dépenses je signe Pierre paye trois mille dollars la nuit mais les chiffres se comptent ici en millions de dongs on chiffre l'agonie en milliers de milliards de dongs demain combien après-demain combien les chiffres glissent font semblant d'être des chiffres mentent tu n'es pas assuré ici on savait on n'a rien fait on a fait comme si t'étais invincible alors on fouille dans les économies comme dans une valise qu'on sait vide depuis toujours depuis avant même de la fermer remontant du fond cette assurance de ta carte de crédit à laquelle on s'arc-boute comme à ce seul point qui dépasse ce point devient Françoise qui ouvre un dossier en France et ici l'hôpital martèle son pay pay pay et T. oppose son don’t worry we have money comme une digue qu'on construit avec rien avec juste la voix avec juste le souffle ce calme que je n'ai pas que je n'aurai jamais que j'essaie de voler sur son visage sans y arriver sans jamais y arriver signer vérifier rappeler signer encore ces factures ces dettes sur d'autres papiers sur d'autres vies qui nous tiennent qui nous retiennent qui nous enchaînent au bord de quelque chose qui n'a plus de bord on t'emmène on change d'étage de couloir de langue tu passes en soins intensifs le mot intensifs fait mal dit quelque chose qu'on ne voulait pas entendre on va t'opérer combien d'heures on ne sait pas on ne sait plus le savoir a quitté le bâtiment

je ne sais plus combien de temps on est restés dans la salle d'attente le temps passe à la fois vite et lentement ou alors il ne passe plus du tout il n'est plus qu'une attente une seule longue attente sans bords sans fond sous les lumières blanches le nez sur le téléphone on parle de l'assurance on parle pour ne pas se taire pour que le silence ne s'installe pas trop profondément quand un premier docteur sort nous parle du scanner on avait cru voir une malformation un cerveau atypique qui pourrait gêner l'opération finalement non ton cerveau est comme les autres la phrase fait un drôle d'effet comme si on avait craint un instant que tu ne l'aies jamais été l'opération va se dérouler normalement le chef du département de neurologie prend le relais on l'appelle Golden Hands on s'accroche à ce nom comme à un talisman sans savoir s'il protège ou s'il se moque de nous sans savoir si les mains sont vraiment d'or ou si elles sont seulement des mains qui vont entrer dans le noir de ta tête pour y chercher je ne sais quoi

​AVC première cause de décès ici on cherche les coupables la pollution la chaleur ou peut-être ce voyage à Phú Yên quelle idée de t'arracher à ton repli de te sortir de tes murs de te forcer à être autre chose qu'un corps qui s'éteint Pierre et moi on se refait la montée vers le phare l'excursion en bateau rond la coque de pêcheur qui tanguait alors que nous on trouvait la mer calme on trouvait ça tout juste un peu vif on a ignoré que pour toi c'était déjà trop on t'a poussé à monter dans ce thúng chai sa coquille instable et la chute le choc sec contre le plastique dur et ce silence ce silence le tien celui de toujours celui qui ne se plaint jamais ce silence que Pierre m'a raconté après coup quand tout a basculé on se demande si ce choc n'a pas déclenché l'hémorragie qui couvait sous ton mutisme quel con je veille sur la sécurité d'Isabelle à chaque seconde je l'entoure je la protège elle qui est pleine d'énergie et toi je t'impose une épreuve de force je nie tes pas qui traînent je te pousse encore je te pousse à marcher à monter à vivre comme si ma volonté pouvait annuler le temps on aurait dû rester là tranquilles dans l'ombre manger dormir lire converser et toi qui disais avec ton vieux sourire je suis allé partout à la télé pas besoin de voyager ce sont tes derniers mots qui me reviennent comme une sentence le ciel de Phú Yên est devenu cette brûlure qui se rétracte et ton corps a subi mon aveuglement ce choc cet hématome que j'ai cru invisible tout s'est logé là dans la faille dans le silence qui précède les soins intensifs

je me tais

Europ Assistance les coups de fil qui se multiplient qui à chaque fois semblent réapprendre ton cas repartir de zéro comme si le dossier n'existait pas comme si chaque appel était le premier appel comme si rien de ce qu'on avait dit la veille n'avait laissé de trace nulle part comme si on parlait dans quelque chose qui n'absorbe rien qui ne retient rien qui recrache tout répéter répéter encore tu es entre la vie et la mort oui toujours non pas de changement oui toujours entre la vie et la mort cette phrase qu'on répète jusqu'à ce qu'elle perde son sens jusqu'à ce que entre la vie et la mort devienne une formule administrative comme une autre la garantie de paiement on nous dit que c'est fait deux jours après l'hôpital écrit on n'a toujours rien reçu vous allez devoir payer trente mille euros la panique qui remonte du ventre rappel leur demander de le faire illico bonne journée c'est fait on reconfirme avec l'hôpital c'est fait appel du docteur d'Europ Assistance quelques heures après comment va-t-il on croyait qu'ils étaient en contact avec les docteurs de l'hôpital non personne n'est en contact avec personne personne ne sait rien de personne un email d'un autre docteur trente minutes après je n'ai pas osé vous appeler vu l'heure au Vietnam n'hésitez pas à nous contacter si besoin quelque chose en eux ne retient rien ne sait pas ne veut pas savoir repart toujours du même endroit vide repart comme si on n'avait jamais parlé comme si les mots qu'on prononce dans ce couloir d'hôpital à voix basse pour ne pas réveiller quelque chose disparaissaient aussitôt dit aussitôt évaporés dans cette ligne téléphonique qui ne mène nulle part et puis ce dernier appel Bonsoir monsieur Ly Thanh vous serez donc dans l'impossibilité de vous déplacer pendant deux jours c'est bien ça monsieur Ly Thanh c'est moi qu'ils appellent ainsi moi qui ne suis pas toi qui ne suis pas Ly Thanh moi ton fils qui leur a répété dix fois vingt fois que c'est mon père qui est entre la vie et la mort que c'est toi pas moi que je ne suis pas le patient que je suis juste quelqu'un qui attend dans un couloir qui tremble qui ne dort plus qui a peur ils ont tout mélangé depuis le début peut-être depuis toujours peut-être que personne n'a jamais lu le dossier peut-être qu'il n'y a pas de dossier peut-être qu'il n'y a personne de l'autre côté du téléphone juste une voix qui dit bonne journée et recommence juste une voix qui recommence depuis le début comme si on n'avait jamais parlé

être seul hors de son pays quand le corps lâche c'est une autre façon de mourir plus lente plus administrative plus humiliante peut-être parce qu'elle n'a pas de nom parce qu'on ne lui fait pas de cérémonie le coût de la santé les garanties les dossiers les formulaires les appels qui ne retiennent rien on découvre que la maladie grave à l'étranger est un métier à plein temps un métier pour lequel personne ne vous a formé que vous exercez épuisé les mains qui tremblent sur le téléphone la voix qui cherche les mots justes dans une langue qui n'est pas la vôtre pour décrire ce qui se passe dans la tête de votre père à deux kilomètres de là pendant que vous êtes assis dans un couloir à répéter il est entre la vie et la mort oui toujours entre la vie et la mort j'ai pensé parfois que j'aurais mieux fait de confier le dossier à une intelligence artificielle froide méthodique sans bonne journée sans cette façon de réapprendre le cas à chaque appel sans cette façon de vous appeler monsieur Ly Thanh elle aurait fait un meilleur travail que cette équipe d'humains payés pour s'occuper aussi mal des vivants payés pour oublier que derrière chaque dossier il y a quelqu'un qui attend dans un couloir qui tremble qui ne dort plus

quatre jours après Isabelle pédale devant moi elle chantonne je l'entends sans l'écouter j'écris je l'entends comme on entend quelque chose de loin quelque chose qui appartient à un autre monde un monde où on chantonne où on pédale où le soleil existe encore hier elle a parlé à sa grand-mère Françoise en France le mieux pour aider papy c'est peut-être de vivre et puis même si ça finissait maintenant il aurait eu une belle vie quand même Françoise lui a dit que c'est très bien comme ça et moi j'arrête d'écrire une seconde j'écoute vraiment j'écoute ma fille de dix ans qui a trouvé quelque chose que je n'ai pas trouvé une façon de tenir debout une façon de continuer qui ne ressemble pas à de la résignation tu lui aurais dit tu as raison ma grande petite-fille trace ta vie trace ton chemin combien de fois nous as-tu dit ça à Pierre et à moi trace ta vie comme si tracer suffisait comme si on savait où on allait comme si les chemins ne se perdaient pas trace ta vie et pendant qu'elle pédale pendant qu'elle chantonne sans savoir que je l'écoute je me dis qu'elle trace déjà qu'elle trace depuis le début
alors que j'écris ça je croise un jeune homme qui rentre chez lui avec un tee-shirt rayé comme le tien exactement comme le tien cette rayure-là cette façon de le porter comme un signe que tu es encore de passage parmi les autres que tu circules encore dans les rues que tu n'as pas tout à fait quitté j'avais écrit un jour dans une vidéoécriture n'importe quel passant peut devenir un membre de ma famille je ne savais pas à quel point je ne savais pas que cette phrase allait se retourner comme ça se retourner contre moi ou pour moi je ne sais plus je me demande où je te retrouverai quand je ne pourrai plus te rendre visite dans quel tee-shirt rayé dans quel dos qui s'éloigne dans quel silence de vieux homme assis

je te vois dans Isabelle qui fait des croquis de toi sur ton lit je te vois dans le jeune homme au tee-shirt rayé je te vois plus jeune à un âge où tu n'étais pas père où je ne t'ai pas connu où tu existais sans moi ce qui me semble impossible et pourtant je te vois dans le regard perdu du gardien qui regarde sans voir comme tu regardes parfois sans voir dans le souvenir de monsieur Long mort quelques mois plus tôt dans la fumée de l'encens brûlé pour un autre dans une démarche dans la façon de croiser les bras dans le dos dans une façon de tenir des baguettes de boire la sauce de la fin du plat cette façon-là précisément cette façon que je ne savais pas avoir retenue et que je reconnais maintenant partout je te vois marchant tous deux vers chez moi passant d'un sujet à l'autre sans transition comme si tous les sujets se valaient comme si le monde était plat et horizontal je te vois regarder les personnes âgées les handicapés avec cette angoisse ce dégoût pas pour les personnes jamais pour les personnes mais pour ce que leurs corps annoncent pour ce qu'ils disent de ce qui vient je te vois dans la nonchalance de ce père et ses deux enfants il leur apprend à jouer au foot il ne sait pas encore ce que ça coûte d'apprendre quelque chose à quelqu'un qu'on risque de perdre je te vois dans tes tableaux accrochés dans mon appartement je te vois seul devant la toile je t'entends expirer et t'insulter entre chaque coup de pinceau cette façon de te battre contre toi-même contre la toile contre ce qui ne vient pas je te vois te lever aller faire le jardin puis revenir devant la toile la regarder de loin te rapprocher retoucher reculer retoucher encore comme si la distance changeait quelque chose comme si ça aidait de voir de loin je te vois quand j'écris je vois tes lèvres bouger dans les miennes les mots sur le bout de la langue articulés dans le chuchotement de l'écriture qui prend ma bouche pour la sienne qui prend ma main pour la tienne je te vois contrarié par des choses que j'ignore je vois ton air grave gêné masqué par un sourire forcé quand on s'adresse à toi ce sourire que je connais maintenant que je sais lire maintenant que Écrire sur du biographique la crainte de raconter sa petite histoire personnelle comme si elle comptait comme si elle valait quelque chose comme si le fait de l'avoir vécue suffisait à la rendre intéressante c'est chercher que notre histoire devienne une histoire un récit parmi d'autres dont la langue saurait atteindre quelque chose d'universel ou au moins d'humain au moins ça écrire de l'intime pour s'en séparer pour le déposer quelque part en dehors de soi pour ne plus avoir à le porter seul s'opposer à ta mort c'est ça aussi c'est peut-être ça surtout tant que j'écris tu vis même si aujourd'hui on me dit le contraire même si aujourd'hui on me dit des choses que je n'entends pas vraiment que je laisse glisser sur moi comme de l'eau rien ne peut m'empêcher d'écrire rien ne peut me retirer ce pouvoir-là de te garder vivant ici dans ces phrases il suffit que je m'adresse à toi il suffit que je dise tu pour que tu existes encore

je ne te fais pas parler pas encore tant que tu respires je ne parlerai jamais à ta place je ne mets pas encore de mots dans ta bouche ouverte sur le ciel bleu non pas encore cette bouche-là qui cherche quelque chose qui ne trouve pas qui s'ouvre sur rien ou sur tout je ne sais pas l'écriture peut faire parler les morts mais je n'en suis pas encore au sortilège je ne suis pas encore à cet endroit-là je ne veux pas encore être à cet endroit-là on ne parle pas pour les vivants par respect pour leur histoire pour leur façon de la raconter qui n'est pas la nôtre qui ne sera jamais la nôtre c'est encore de mon histoire qu'il s'agit quand je t'écris de ma peur de ma rage de mon amour que je ne sais pas dire autrement qu'en écrivant

j'aimerais que tu survives pour que tu puisses me dire comment tu as vécu cela comment ça s'est passé de l'intérieur de ce silence de ce long sommeil qu'est-ce qu'il t'en reste as-tu rêvé as-tu pensé est-ce que tu nous entends est-ce qu'ils te font mal te sens-tu humilié quand on te change ta couche toi qui tenais tellement à ta dignité à ton indépendance à ne dépendre de personne est-ce que nos visites t'ennuient nos gestes te gênent nos voix te parviennent reconnais-tu nos voix est-ce que tu aimes écouter Ogeret chanter Aragon entends-tu Ferré chanter l'Âge d'or Nat King Cole chanter Unforgettable Harry Belafonte chanter Try to Remember est-ce que ces voix-là traversent quelque chose en toi est-ce qu'elles atteignent encore quelque chose trouves-tu toujours aussi con le présentateur des Trains pas comme les autres qu'on te met à la télé est-ce qu'Isabelle qui chante te fait du bien est-ce que tu l'entends vraiment est-ce que tu sais que c'est elle est-ce que tu m'en veux te fous-tu de nous quand on te raconte des souvenirs de notre enfance toi qui détestais les sensibleries toi si sensible toi qui pleurais devant les films que tu prétendais ne pas aimer est-ce que tu nous fais confiance pour garantir ta dignité pour ne pas te laisser devenir quelqu'un que tu n'aurais pas voulu être surnommerais-tu encore Pierre et moi les gardes du corps de ta vie ce nom qu'on ne comprend toujours pas tout à fait et qu'on aime pour ça entends-tu mes lectures de L'Amant de la Chine du Nord te souviens-tu de la Léon Bollé de la nudité d'Hélène Lagonnelle de l'épaisseur prise par le Chinois dans cette version-là entends-tu la voix de Duras que je te mets en interview cette voix qui ressemble un peu à ce que tu traverses maintenant peut-être et celle de Lacan disant que la mort est du domaine de la foi est-ce que tu crois est-ce que tu as toujours cru sans le dire

je suis fatigué d'écrire ça fatigué de chercher un ordre à des jours qui n'en ont pas qui se mélangent qui refusent de s'ordonner comme si les événements savaient qu'on allait les raconter et résistaient exprès le nombre de jours n'a qu'une incidence financière c'est passer à la caisse qui nous rappelle depuis combien de temps tu es dans cet état c'est ça le temps maintenant une addition sinon c'est une attente qui fluctue au moindre signe un doigt qui bouge les sourcils qui se froncent un mouvement de l'orteil gauche l'orteil gauche on a appris à regarder l'orteil gauche on s'est mis à croire en l'orteil gauche comme si l'orteil gauche était une promesse comme si l'orteil gauche savait quelque chose que le reste du corps taisait et entre ces signes-là des minutes pleines d'appréhension des minutes où on refuse le faux espoir où on se dit surtout pas surtout ne pas croire trop vite les routines deviennent des rails des choses à suivre pour que le temps ait encore une forme une direction sinon c'est une seule longue nappe où le jour et la nuit se fondent où on ne sait plus très bien dans quel sens on va où le moindre coup de fil peut tout faire basculer me précipiter dans une version de ma vie que je n'ai pas encore apprise être sans père ces trois mots que j'écris ici pour la première fois pour voir ce qu'ils font dans ma bouche ce qu'ils font c'est rien encore rien du tout ils attendent

je ne supporte plus la vie autour de moi pas la vie en général pas les gens en général juste les signes de vie les petits les quotidiens les inconséquents ma fille qui chante sous la douche ce matin cette voix qui traverse les murs comme si les murs n'avaient pas entendu comme si les murs ne savaient pas ce qui se passe à deux kilomètres de là le rire des collègues de T. au téléphone qui arrive par éclats depuis la pièce d'à côté le sourire de la passante dans la rue ce sourire qui ne me concerne pas et qui m'agresse quand même tout signe de vie me semble une offense me semble quelque chose qu'on n'a pas le droit de faire pendant que toi tu es là-bas dans ce lit dans ce silence que j'imagine je n'en veux à personne je sais que c'est injuste je sais que le monde n'a pas à s'arrêter pour toi pour moi pour nous la vie continue sans égard aurais-tu dit toi qui n'avais aucune patience pour ceux qui attendaient du monde qu'il se plie à leur douleur je préfère me terrer dans un silence hargneux attendre que ça passe ne plus superposer ton visage à demi figé sur le visage de chaque enfant qui crie dans la rue ces deux images-là qui se collent l'une sur l'autre sans demander la permission attendre et rester calme et écrire écrire parce que c'est la seule chose qui me demande quelque chose sans me demander d'être quelqu'un

je tuerais bien la compassion la pitié aussi les amis qui ne sont jamais là qui font silence depuis des mois depuis des années depuis si longtemps qu'on avait oublié qu'ils existaient et qui soudain jaillissent du néant avec leurs bon courage leurs si tu as besoin je suis là leurs je t'accompagne en silence cette dernière surtout l'accompagnement en silence le summum du geste qui ne coûte rien qui ne risque rien qui ne donne rien juste une présence proclamée une présence qui n'a même pas besoin d'être présente pour se proclamer et la famille les tantes l'oncle ceux avec qui tu t'étais brouillé pour des raisons que je ne comprends pas toujours des raisons qui remontent à avant moi à un temps où tu existais sans moi ce qui me semble impossible et qui est vrai et qui soudain écrivent tous les jours comme si la maladie lavait tout comme si être entre la vie et la mort rendait les rancunes caduques certains dont je n'ai pas eu vent depuis trente ans qui envoient un email courage dans cette épreuve tous les slogans des gerbes qu'on voit dans les cimetières ces phrases qui ont été dites tellement de fois qu'elles ne disent plus rien qui glissent sur la douleur comme de l'eau sur une vitre me suis-je à nouveau imposé des obligations que tu aurais considérées à juste titre comme fictives qui doit-on contacter au cas où tu meurs est-on obligé de contacter ces gens qui parce qu'ils partagent ton sang se croient autorisés à partager ta mort et qui pourtant ne savent plus rien de qui tu es de ce que tu as fait de ta vie de ce que tu as pensé souffert peint planté dans ton jardin la nuit en secret comme si personne ne devait le savoir et puis ceux qui t'ont écrit pour te soutirer quelque chose et qui aujourd'hui seraient tes plus grands soutiens l'amitié des lecteurs des spectateurs de notre journal filmé des jours échoués ces gens qui ne t'ont croisé que deux ou trois fois comme personnage comme quelqu'un qui traverse le cadre et qui reste quand même comme quelqu'un qui a laissé quelque chose compte finalement bien plus que tous ces liens de sang qui ne saignent plus je pense aussi à tes patients que je ne pourrais pas contacter je pense au carnet de croquis que tu as fait d'eux ces visages que tu dessinais pendant qu'ils parlaient pendant qu'ils croyaient que tu les écoutais seulement et tu les écoutais et tu les dessinais en même temps les deux ensemble comme si écouter et dessiner c'était la même chose je pense aux paroles qu'ils t'ont confiées désormais orphelines de ton oreille de cette oreille-là précisément qui savait recevoir les choses d'une façon que je n'ai pas encore apprise eux sauraient se taire autrement ils sauraient quel silence convient à quelqu'un comme toi

l'autorisation de séjour va expirer tu seras dans l'incapacité de partir il faut le signaler il faut faire quelque chose avec ça comme avec tout le reste transformer l'urgence en démarche la douleur en formulaire je me rends au consulat français ils m'ont dit de passer ils feront un papier officiel un papier qui demandera à l'immigration d'allonger ton séjour vu ta condition ta condition c'est comme ça qu'on dit maintenant ta condition les gens sont très souriants ce qui m'agresse cette façon de sourire comme si tout allait bien comme si on ne savait pas comme si sourire était une politique l'un d'eux me demande soudain de tes nouvelles comme s'il te connaissait comme si on s'était croisés dans un couloir il est toujours entre la vie et la mort le sourire s'arrête on prend une mine de circonstance c'est mieux ou pas je ne sais plus ce qui est mieux je suis dirigé d'un bureau à l'autre sourires millimétrés gestes appris rien qui dépasse rien qui déborde rien qui ressemble à quelqu'un qui vit vraiment une femme remplit le papier relève la tête pose une question à sa collègue en m'ignorant complètement comme si je n'étais pas là comme si ma présence dans ce bureau était une formalité parmi d'autres on demande combien de jours de plus au monsieur sept ça suffit non j'interviens madame mon père est entre la vie et la mort je doute qu'il puisse partir dans une semaine je doute même qu'il puisse un jour repartir mettez le maximum que vous pouvez s'il vous plaît plusieurs semaines deux mois son silence semble acquiescer elle ajoute un d'accord je les remercie je glisse le papier dans mon sac sans vérifier sans regarder sans vérifier parce que je fais confiance parce que j'ai dit ce qu'il fallait dire parce que la femme a dit d'accord et pars embarrassé de ne pas avoir vérifié de ne pas avoir su depuis l'école d'Isabelle les quatre mille euros engloutis dans un différend jamais réglé une promesse orale qui s'est évaporée sans laisser de trace depuis je ne fais plus confiance aux Français d'ici quand ils disent d'accord et pourtant je n'ai pas vérifié

le bureau de l'immigration est bondé on prend un numéro le 700 sur l'écran défile le 510 une heure après le 511 puis le 512 puis le bureau ferme c'est l'heure du déjeuner l'heure du déjeuner pendant que toi tu es dans ce lit pendant que ta tête saigne encore peut-être pendant que Pierre attend dans ce couloir que moi j'attends ici avec ce numéro dans la main je pense à toi sur ton lit toutes ces démarches nous séparent de toi nous séparent de notre seul rôle qui compte être là juste être là on n'est pas les seuls à trouver notre situation urgente un homme hurle son permis de travail expire aujourd'hui c'est urgent si on ne le traite pas maintenant il perd tout il perd son travail sa vie peut-être dans ce pays l'agente derrière son comptoir a le visage fermé presque celui d'un enfant qui refuse de regarder ce qu'on lui montre elle ne lève pas les yeux quel est votre numéro sans numéro je ne vous ferai pas passer sans numéro je ne traiterai pas votre demande au début je trouve ça dégueulasse et puis je comprends quand l'urgence est dans toutes les bouches quand tout le monde a une raison de passer en premier le numéro devient la seule justice possible une justice mécanique aveugle la seule qui ne choisisse pas

T. a discuté entre-temps avec d'autres personnes qui attendent des femmes qui régularisent la situation de leur mari étranger des employeurs qui régularisent un employé des gens qui attendent comme nous qui ont pris un numéro comme nous qui ont quelqu'un quelque part qui attend que tout ça se règle on parle de notre père sans broder sans pleurnicher en disant juste qu'on est inquiets qu'on aimerait être à ses côtés qu'on aimerait ne pas être là dans cette salle avec ce numéro dans la main*

sans qu'on ait rien demandé une femme se lève votre cas est plus grave que le mien moi je peux attendre toute la journée prenez mon numéro un homme de l'autre côté se lève aussi non non prenez le mien j'ai le 600 prenez le mien on hésite vous êtes sûr oui votre cas est plus important passez devant je crois qu'un troisième nous a donné le 565 on passe de 700 à 565 sans avoir rien demandé sans avoir rien expliqué de plus que la vérité simple qu'on aimerait être à ses côtés et dans tout ce tunnel dans tout cet enfer administratif ces inconnus qui tendent leur numéro comme on tend la main naturellement

l'agente nous reçoit ce même visage fermé elle écoute T. expliquer elle écoute vraiment on sent qu'elle écoute vraiment qu'il se passe quelque chose dans ce visage fermé et puis son visage change juste ça son visage change comme si quelque chose avait traversé comme si notre histoire avait trouvé un endroit en elle où atterrir elle dit que ça va être compliqué votre père n'étant pas réveillé ça va prendre du temps il faut laisser le passeport revenir plus tard ça pourrait prendre un mois un mois je calcule l'assurance tiendra-t-elle un mois de toute façon pas le choix elle regarde le papier du consulat elle le sort elle demande à T. c'est quoi ce papier elle le lit français d'un côté vietnamien de l'autre elle relève la tête pourquoi il demande seulement une semaine vu la situation de votre père il ne sera pas réveillé à quoi sert ce papier

je n'avais pas vérifié en partant du consulat je n'avais pas regardé je faisais confiance au d'accord de la femme qui remplissait le papier en posant des questions à sa collègue en m'ignorant la femme du d'accord avait finalement demandé une semaine sept jours alors que toi tu es entre la vie et la mort alors qu'on ne sait pas si tu pourras jamais repartir sept jours le consulat ne peut rien pour moi l'administration française ne peut rien pour moi je le savais depuis longtemps depuis d'accord depuis les quatre mille euros depuis toutes ces fois où la promesse orale a tenu lieu de contrat et s'est évaporée sans laisser de trace et pourtant j'y vais encore et pourtant je tends le papier sans vérifier comme si j'espérais encore comme si j'espérais toujours malgré tout

je regarde T. elle n'a pas paniqué pas une fois pas même quand moi je perdais pied pas même quand les chiffres ne tenaient plus pas même quand l'assurance nous appelait monsieur Ly Thanh elle s'est tenue en dehors de mon stress comme si elle avait su depuis le début qu'il faudrait que l'un de nous deux reste debout et que ce serait elle assieds-toi-là et laisse moi seule elle a trouvé les mots justes là où je n'aurais trouvé que la colère ou le désespoir ou les deux mélangés en quelque chose d'inutilisable je la regarde dépenser toute son énergie pour clarifier une situation qui n'est pas la sienne pour un homme qu'elle considère comme son père sans avoir été obligée de le considérer comme son père sans que personne ne le lui ait demandé elle l'a décidé quelque part en elle sans l'annoncer et au milieu de tout ça dans ce bureau d'immigration avec ce papier inutile dans mon sac je me dis que je l'aime pas comme une conclusion pas comme quelque chose qu'on dit pour finir une phrase comme un fait comme quelque chose qui est là qui a toujours été là et qu'on n'a pas besoin de démontrer

c'est l'anniversaire de Pierre nous ne voulons rien d'autre qu'être là à côté de toi tenir ta main entendre ta respiration regarder ta poitrine se soulever et s'abaisser et encore et encore nous te tenons la main et nous entreprenons de dresser l'inventaire des jours enfuis pour faire rempart au silence pour remplir l'espace pour que tes oreilles entendent quelque chose que ton cerveau reconnaîtra peut-être les vacances à Melles les jeux de piste dont tu traçais chaque étape avec une application méthodique tes mots si passionnés pour nous préparer à la séance de Cyrano au ciné cette façon que tu avais de nous préparer à écouter vraiment à recevoir vraiment comme si entendre Cyrano sans avoir été préparé était passer à côté de quelque chose d'essentiel et je crois que c'est là quelque part dans cette préparation-là dans cette façon de transmettre que quelque chose en moi a commencé à vouloir écrire les leçons de tennis avec pour sac de bal un vieux sac Vuitton la peinture en pleine nature sous le couvert des arbres le chevalet sur le dos la pause partagée avec le sandwich au saucisson les escargots patiemment récoltés aux abords du mobil-home la crêpe au Nutella dégustée sur le banc face au port du Barcarès l'eau saturée de méduses et nos fous rires inoubliables quand au volant de la R5 rouge tu mimais les virages d'un homme ivre l'instant est calme tout est sous contrôle ne cessons-nous de te répéter à l'oreille sans savoir si tu entends sans savoir si c'est pour toi qu'on le dit ou pour nous-mêmes probablement pour nous-mêmes probablement depuis le début

c’est à ce moment-là qu'une équipe de quatre personnes ouvre ta porte aux soins intensifs

Nous sommes l'équipe de Bangkok. Nous sommes là pour emmener votre père à Bangkok.

on se regarde Pierre et moi on ne comprend pas on comprend les mots on ne comprend pas ce qu'ils font là ce brancard derrière eux dans le couloir ces quatre visages qui attendent qu'on réponde quelque chose qui attendent comme si la réponse allait de soi comme si on savait ce qu'on était censé répondre je demande s'ils sont les docteurs d'Europ Assistance

Non. Nous travaillons pour une compagnie de transferts médicaux. Nous emmenons votre père aujourd'hui.

nous emmenons votre père aujourd'hui la phrase tourne nous emmenons votre père aujourd'hui comme si c'était dit comme si ça avait été décidé quelque part par quelqu'un à un moment dans un bureau sur un écran par quelqu'un qui n'est pas là qui ne sera jamais là qui a juste appuyé sur quelque chose quelque part et maintenant ces quatre personnes sont là avec leur brancard et leur document et leur aujourd'hui décidé sans nous décidé sans l'hôpital décidé sans toi qui es là sous le drap et qui ne sais rien de ce qui se passe au-dessus de toi

qui a décidé on leur demande ils ne savent pas ils ont des directives les directives viennent de quelqu'un qui ils ne savent pas non plus ils ont un document le document dit d'emmener ils emmènent c'est aussi simple que ça le document dit d'emmener donc ils emmènent le document ne demande pas si c'est raisonnable si c'est dangereux si l'homme sous le drap survivra au trajet le document dit d'emmener le ton monte je somme tout le monde de sortir

dans le couloir ce brancard qui t'était destiné qui t'attendait qui t'attend encore Pierre appelle l'assurance je le regarde pour la première fois je vois mon frère s'énerver pas s'emporter pas crier quelque chose de plus rare une précision dans la colère chaque mot posé là où il fait mal sans déborder sans trembler je ne l'avais jamais vu ainsi je le regarde comme on regarde quelqu'un qu'on croyait connaître et qu'on découvre autrement cela me ramène à la première fois où je l'ai entendu chanter j'ignorais qu'il chantait jamais je ne l'aurais imaginé il avait déjà la trentaine et pourtant ce jour-là sa voix m'avait transpercé avec la même évidence la même fulgurance que cette colère-là comme si les deux venaient du même endroit en lui un endroit qu'il gardait pour les moments qui comptent vraiment

il attend parle attend encore on lui passe quelqu'un qui recommence répète la même chose, autrement, pareil il attend on lui passe quelqu'un d'autre et ça recommence encore

Vous vous rendez compte. Mon père est entre la vie et la mort, dans l'incapacité de se déplacer, confirmé par son neurochirurgien. Qui a pris cette décision. Sur quel document. Sans connaître l'état du patient. Sans en informer la famille. Sans en informer l'hôpital. Qui.

on lui répond quelque chose patiemment il écoute et  reprend

Vous avez des gens que vous aimez dans votre vie monsieur. Vous avez des parents. Imaginez. Imaginez une seconde que ça vous arrive

on lui dit que si refus de notre part ils se déchargent du dossier, tout sera à nos frais, on nous prévient pour éviter les mauvaises surprises

Comment osez-vous. Les médecins sur place disent qu'il est dans l'incapacité de se déplacer, que ce serait risquer sa vie. Ce n'est même pas notre décision personnelle. Faites remonter cette information puis rappelez. Et monsieur — ne me souhaitez pas bonne journée. S'il vous plaît. Nous ne passons pas une bonne journée. Vous pouvez comprendre cela

il raccroche on se regarde l'équipe thaïlandaise patiente toujours dans le couloir le brancard immobile eux ne comprennent pas ce qui se joue on les a mandatés pour une mission ils l'exécuteront aussi insensée soit-elle c'est leur métier déplacer des corps d'un point A à un point B sans se soucier du pourquoi sans vérifier si le pourquoi existe vraiment sans se demander si l'homme sous le drap survivra au trajet mais peu à peu quelque chose dans leurs visages change quelque chose se défait ils commencent à comprendre que la situation n'a aucun sens que personne n'a rien demandé que personne ne sait d'où vient l'ordre que l'ordre existe peut-être seulement sur un formulaire quelque part dans un bureau de Bangkok dans un bureau où personne n'a jamais vu ton père n'a jamais lu ton dossier n'a jamais su que tu étais en train de mourir à Saigon

j'appelle le consulat sans y croire une seconde sans croire que ça changera quoi que ce soit le vice-consul écoute observe le silence dit qu'en vingt ans de carrière il n'a jamais vu pareille aberration il promet d'appeler des gens haut placés il dit haut placés comme si la hauteur changeait quelque chose comme si les décisions absurdes devenaient raisonnables à partir d'une certaine altitude je raccroche le brancard est toujours là dans le couloir lui aussi attend qu'on lui dise quoi faire lui aussi a reçu des directives lui aussi ne sait pas d'où elles viennent

je plonge dans mes comptes quarante mille euros je décortique les soldes les miens ceux de mon frère ceux de ma femme demain après-demain la semaine d'après les chiffres qui ne tiennent pas les chiffres qui glissent même avec les cent cinquante mille de l'assurance on ne sait pas si on tiendra jusqu'au bout et sans eux on ne sait même pas comment poser la question

ces coups de force ce vieux réflexe de faire paniquer la famille pour ne pas payer ce qu'on doit cette mécanique-là qui tourne toute seule depuis toujours qui n'a besoin de personne pour tourner appartenir à cette humanité-là me retourne l'estomac me donne envie de disparaître dans quelque chose de plus propre je rêve d'une gomme pour effacer l'immondice humaine

le consul rappelle il a eu un haut placé de l'assurance un haut placé qui concède qu'il y aurait en effet un petit problème un petit problème c'est comme ça qu'il dit un petit problème pendant que tu es entre la vie et la mort un petit problème qui jure qu'il va rappeler ce qu'il ne fera pas mais l'assurance finit par annuler à dix-huit heures trente un vol prévu à dix-huit heures comme si même ça ils ne pouvaient pas le faire sans rater quelque chose l'équipe thaïlandaise s'en va pour rien avec son brancard ses directives ce document qui disait d'emmener on parle de porter plainte quand tout sera fini on sait que ça n'ira nulle part on décharge c'est tout ce qu'on peut faire on décharge

c'est l'anniversaire de Pierre quarante-sept ans il nous reste une heure pour te tenir la main on en a perdu trois à se battre pour qu'ils ne t'emmènent pas de force à l'heure de pointe bloqué dans les embouteillages arrivant à l'aéroport sans passeport tu aurais été bloqué tu serais revenu tu serais mort sur le trajet mort dans un taxi dans les embouteillages de Saigon à cause d'un document dans un bureau de Bangkok

Isabelle devait se rendre à une répétition de chant avant son premier concert elle s'était faite si belle elle avait préparé quelque chose elle attendait ce moment depuis longtemps elle a pleuré je la prends dans mes bras la priorité c'est papy elle dit qu'elle comprend elle sèche ses larmes et prend un livre et dans cette façon-là de prendre un livre de sécher ses larmes et de prendre un livre comme si c'était la chose naturelle à faire comme si c'était ce qu'on fait quand on ne peut pas faire autrement je te vois toi dans certains de ses gestes tu survis dans certains de ses gestes

j’observe les autres familles dans le couloir celles qui ont appris à attendre qui savent déjà comment on fait comment on tient dans un couloir d'hôpital celles qui sursautent encore dès qu'on prononce un nom qui n'ont pas encore appris qu'il faut attendre que ton nom soit appelé avant de sursauter une fraternité dans le malheur s'installe une fraternité tacite jamais nommée jamais dite parce que ce qui nous habite ne concerne que nous le deuil l'attente la peur le secret de notre propre effondrement nous ne nous parlerons jamais nous n'aurions rien à nous dire et pourtant ce qui nous traverse est identique une même attente un même poids le même silence qui pèse différemment dans chaque corps

nous avons beau nous battre c'est toi qui te bats toi et seulement toi dans ce lit dans ce silence dans cette tête où on ne sait pas ce qui se passe tu commences à esquisser des gestes de la main tu cherches à extraire le tube qui t'entrave comme si ton corps savait avant toi qu'il fallait partir de là nous gagnons des victoires dérisoires quotidiennes onze jours dans cet état tu nous as fait une sorte de vague avec la main comme un salut adressé depuis un rivage qu'on ne peut pas atteindre peut-être que tu nous entends peut-être que tu cherches à communiquer dans ces intervalles de conscience dans ces éclats de présence qui aussitôt retombent dans le silence comme des îles qui apparaissent et disparaissent

depuis que le vice-consul s'en est mêlé l'assurance a changé de ton ils ne cessent de réclamer le passeport comme si le document suffisait à débloquer le réel comme si avoir le passeport changeait quelque chose à ce qui se passe dans ta tête mais je ne peux pas taper du poing sur la table de l'administration vietnamienne on doit s'inscrire dans leurs règles épouser leur rythme cette temporalité qui n'obéit qu'à elle-même qui n'accélère pas pour nous qui ne ralentit pas pour toi bonne journée est devenu bon courage c'est à toi qu'il en faut du courage pas à nous toi qui es seul dans ce lit toi qui te bats sans nous vraiment c'est à toi qu'il en faut

on commence à dire à isabelle de ne venir qu'une fois par jour voire pas du tout tu aurais d'ailleurs préféré ainsi que ce ne soit pas un devoir mais un désir surtout que c'est elle qui t’a rendu le souffle toi qui durant ces dernières années vivais en ermite dans ta ferme sans personne avec pour seuls compagnons les astres les arbres et les fleurs toi qui peignais encore sur des toiles des bouts de bois des pierres toi qui dormais beaucoup rêvais beaucoup attendant que l'hiver s'efface pour laisser place à l'été puis il y a eu l'accident de voiture l'an dernier quelque chose s'est ouvert tu as recommencé à vouloir vivre à communiquer avec nous avec isabelle surtout soudain cela valait le coup d'être à nouveau ensemble de prendre soin de soi des projets te revenaient revenir au vietnam peut-être y mourir voir isabelle grandir jusqu’au lycée peut-être comme si au fond tu avais le choix

vingt jours que tu es dans cet état tu as ouvert les yeux quelques fois le regard hagard les pupilles flottantes le strabisme de l'oubli on ne sait pas si tu vois on ne sait pas si lorsque nos visages passent devant toi tu nous identifies je suis ton fils si tu m'entends je suis ton fils pierre est ton fils isabelle est ta petite-fille nous reconnais-tu les questions se bousculent se superposent sais-tu encore où tu es sais-tu encore qui tu es sais-tu encore parler français vietnamien sais-tu encore articuler une pensée un nom une peur as-tu encore faim te souviens-tu du goût du café de la texture du pain de l'odeur de la térébenthine sur tes mains du poids du pinceau de la fraîcheur du jardin pourras-tu remarcher pourras-tu vivre seul sans dépendance comme tu l'as toujours fait

toutes ces questions nous hantent après le bonheur de te savoir en vie vient l'angoisse acide et on préfère se tenir au jour qui passe jour après jour c'est ça qui compte rester là et que le moindre signe réduits à cet étrange inventaire de mouvements minuscules le battement d'une paupière une crispation du pouce un orteil qui s'agite nous fasse presque applaudir voilà où on en est chaque jour est une petite victoire pour nous mais est-ce que ça l'est pour toi

vingt jours d'attente on ne sait pas ce qu'on attend juste que quelque chose se passe peu importe la chose même la mort on attend autant la vie que la mort la vie à quel coût tu sortiras comment de ça si tu en survis pierre le répète lui s'il pouvait choisir il signerait tout de suite tu déciderais d’en rester là pas par lâcheté par exigence parce que finir comme ça dépendant couché changé c'est exactement ce que tu auras passé ta vie à refuser

étrangement plus tu restes là plus tu rajeunis ils s'occupent de toi crème sur la peau sourcils débroussaillés tête rasée tu as presque bonne mine bien sûr quand tu sortais du bloc avec cette coupelle qui récupérait le sang de ton cerveau tu avais l'air déjà mort mais là tu as vraiment bonne mine on reconnaît des expressions sur ton visage quand tu fronces les sourcils ça nous fait rire on s'invente que tu réfléchis quand la physiothérapeute arrive qu'elle te fait bouger les jambes la tête qu'elle te fait gratter que tes yeux s'ouvrent que tu nous fais un premier signe de la main réflexe ou volonté on ne sait pas ça commence à nous procurer du bonheur on ne sait pas où ça mène mais sinon je crois qu'on ne tiendrait pas

Pierre a beaucoup souffert pas d'une façon visible pas d'une façon qu'on pouvait saisir et nommer quelque chose de plus souterrain de plus difficile à atteindre il y a eu ce moment dans ton airbnb le tri les cartons les papiers qu'on jette ou qu'on garde et j'ai jeté un document qui semblait sans importance et sa voix a changé imperceptiblement d'un demi-ton vers le bas c'est moi qui le lui avais donné de toute façon ce que je lui donne ça compte pas ce n'était pas dit pour moi ni pour isabelle ce n'était peut-être pas dit du tout juste quelque chose qui s'était échappé qui avait trouvé la fissure il sortait il revenait il repartait il y avait dans ses silences quelque chose qu'on ne pouvait pas toucher une porte qu'on ne pouvait plus ouvrir de l'extérieur je sentais qu'il fallait le protéger et l'impossibilité de le faire cette impuissance-là s'ajoutait à toutes les autres je m'inquiète souvent pour lui je me demande quand tu partiras quand françoise partira dans quel silence il descendra

le changement de chambre tu sors des soins intensifs enfin une fenêtre enfin la lumière du jour la nuit qui tombe et cela change tout cette chose simple cette évidence qu'on avait oubliée le dehors existe encore le temps y passe encore le ciel change de couleur en soins intensifs on était dans la salle du temps qui ne passe pas on ne savait plus le temps se diluait dans cette longue attente et quand on ressortait il faisait nuit il faisait jour on ne savait pas si on avait passé dix minutes ou deux heures ou des jours si on avait mangé si on avait dormi si on avait pleuré on ne savait plus très bien dans quel ordre les choses se produisaient ni si elles se produisaient vraiment je dis vingt jours quinze jours en fait je n'en sais rien j'ai l'impression que c'était hier pierre dit qu'il a l'impression d'être au vietnam depuis trois mois on n'habite plus le même temps on n'habite plus le même deuil anticipé on n'habite plus la même peur la même oui mais déclinée différemment portée différemment vécue dans un corps différent au bout du même couloir on s'accroche à ce qui passe devant nos yeux minute après minute comme si lâcher une seconde suffisait à tout perdre

j'écris cela et dans quelques heures isabelle va chanter depuis que tu es dans ce lit ton image me suit dans la rue dans les restaurants dans les cafés ton visage sous le tube la moitié paralysée les yeux qui cherchent quelque chose qu'ils ne trouvent pas je lève les yeux du téléphone et tu es là je commande un café et tu es là je regarde isabelle faire ses devoirs et derrière elle ton lit ton corps ce silence de toi qui n'est plus tout à fait toi

elle entre dans la salle elle attend dans les coulisses je la vois par l'entrebâillement un peu stressée très excitée elle parle à sa prof de chant elle ajuste quelque chose dans ses vêtements elle respire ton lit le tube ton visage elle monte sur scène just the two of us commence sa voix s'élève dans l'obscurité éblouissante de cette confiance soudaine inattendue cette façon d'être là debout dans la lumière comme si son corps savait quelque chose qu'elle ne savait pas encore et ton image commence à reculer pas d'un coup par dissolution sa voix prend la place mesure après mesure quelque chose se dépose quelque chose se tait en moi le lit s'éloigne le tube s'éloigne ton visage s'éloigne il n'y a plus qu'elle sa voix cette lumière qu'elle fait dans le noir de la salle
je ne pense plus à toi pour la première fois depuis vingt jours je ne pense plus à toi la chanson se termine les applaudissements la lumière revient et toi aussi tu reviens le lit le tube ton visage mais différent maintenant comme si les deux images s'étaient touchées dans le noir
ton béret bleu nous suit partout depuis le début depuis avant qu’on sache que ça allait mal depuis avant que tout ça commence T. l’a pris ce matin-là comme elle le prend toujours comme un geste ordinaire comme quelque chose qu’on fait sans y penser comme si le béret savait où il devait aller et elle aussi je l’ai toujours dans mon sac depuis ce jour-là il est venu partout avec nous dans tous les restaurants tous les cafés il s’est assis à toutes les tables il a regardé passer Saigon par les vitres il a bu des matchas mangé des glaces bu quelques bières il a vécu à ta place pendant que tu dormais il a fait ce que tu aurais fait il a été là où tu aurais été au concert d’Isabelle il était sur ma tête pendant qu’elle chantait pendant que ta voix s’éloignait et revenait il t’a remplacé du mieux qu’un béret peut remplacer quelqu’un c’est-à-dire pas du tout et complètement à la fois on prend des photos avec lui présent comme si tu étais là comme si ça suffisait comme si l’objet pouvait contenir la personne comme si le béret savait quelque chose qu’on ne sait pas encore on se dit que si un jour tu vas mieux on te les montrera ces photos tu trouveras ça ridicule pathétique peut-être et ce sera pas mal non plus tant que tu ressentiras quelque chose ça voudra dire que tu seras là que tu seras revenu que T. avait raison de le prendre ce matin-là comme si le béret savait

j’écris pas pour raconter pas pour que cela serve pas pour laisser une trace pas pour qu’on se souvienne pas pour toi peut-être même pas pour moi j’écris parce que c’est la seule façon que j’ai de rester debout dans ce qui n’a pas de forme ni tout à fait la vie ni tout à fait la mort ni tout à fait le deuil ni tout à fait l’espoir quelque chose entre les deux quelque chose qui n’a pas encore de nom et que j’essaie de nommer en écrivant sans y arriver sans jamais tout à fait y arriver j’écris et tu es là dans ces phrases plus toi que dans ce lit plus présent dans ces mots que dans ce corps allongé sous le drap que je ne reconnais plus toujours que je cherche des fois pendant quelques secondes avant de le trouver avant de me souvenir que c’est toi que ça a toujours été toi j’écris et la langue prend ta bouche pour la sienne tes lèvres bougent dans les miennes tes mains tiennent le stylo que je tiens j’écris et tu résistes à ce qu’on me dit à ce qu’on ne me dit pas aux silences des médecins aux sourires millimétrés aux bonne journée aux bon courage tu résistes à tout ça dans ces phrases tu es vivant d’une façon que le lit ne te permet pas d’être d’une façon que les tubes et les machines ne savent pas mesurer vivant dans le sens où tu continues à traverser les choses à laisser des traces à changer ce qui te touche Isabelle chante et je la laisse chanter je ne l’éteins plus je n’étouffe plus les signes de vie autour de moi je les laisse exister je les laisse me traverser parce que c’est ça aussi écrire laisser traverser c’est tout.​​​​​​​​​​​​​​​​

quelques jours après je lui passe mon téléphone elle s'installe dans la salle d'attente et elle commence à lire je rentre dans ta chambre je te prends la main de l'autre côté de la vitre je la vois les yeux sur l'écran immobile elle lit ce texte où elle est partout sans l'avoir su elle lit moi je te tiens la main toi tu dors








Commentaires

Brigetoun a dit…
Je t'embrasse ... Je peux ? c'est dérisoire bien entendu
le temps heurté, violenté... l'écriture pour dire, tenir, s'accrocher...
merci pour le partager avec nous...
pensées d'amitié et autant de douceur que possible, vers vous...