samedi 25 février 2017

#504


deux heures onze du bout 
de l'ongle gratte l'instant
où tout pronom échappe 
à la nuit

le travail commence

lèvres ouvertes sur un trou noir, sa bouche expire sa défaillance, accouche d'une parole, la mienne

la descente est rude, le réveil brutal

je m'accroche aux amygdales aux dents à la langue, tente de ralentir ma chute, rien à faire. Emporté par le flot de salive, son désir m'expulse... dieu sait où. 

Il me croit mort. Parce-que je ne dis rien. Parce-que je ne cris pas. Il cherche à me faire pleurer. Sans succès. Sa bouche a accouché d'un silence. Silence aux yeux ouverts. Qui respire. Aveuglé par la lumière de l'écran. J'ai beau ne pas hurler, je suis là, bien en vie. Vieux de quelques secondes. Puis de quelques minutes...

j'ai la nausée. Chaque bouffée d'air est irrespirable. Pas de mot, pas encore. Juste un hurlement lamentable. Celui d'un rêve réveillé en sursaut, dans un corps étranger.

ma voix m'est inconnue. Je me palpe les joues, me frotte les yeux. Je découvre entre mes jambes un pénis et deux testicules. J'ai donc échoué dans le corps d'un homme. Je cherche un miroir dans la pièce où me rencontrer. À en croire mon visage, je dois avoir une vingtaine d'années...


jeudi 16 février 2017

#502



"Je" est ici pronom impersonnel mais pas sans personnalité. Il est doté d'intimité, oui l'intimité anonyme d'une silhouette penchée sur son écran, travaillant l'écriture en silence, sans fierté ni humilité.

*
Je me souviens de l'écriture manuscrite, je me souviens de la sensation au moment même ou je vous écris ces phrases. Je me souviens de la mine du crayon adhérant au papier, jusqu'à parfois trouer la feuille, ce mouvement compulsif, sauvage, écriture à grande vitesse qu'on croirait automatique, les lettres apparaissent sur la feuille avant même d'être tracées. Rien de surréaliste pourtant, il me semble que les mots écrits, même à grande vitesse, s'échappent d'une voix enfermée dedans, à l'intérieur, qui se retient de parler en société, et qui après des jours sevrée de parole,  crache en un jet son cri sur la feuille. Le mouvement de l'élastique tendue qui soudain, se relâche. Un vrai soulagement. Pour quelques heures, prendre une bouffée d'aveux à formuler, pour ne pas mourir asphyxié de secrets, de mensonges, de fictions à écrire.

*
L'écriture me devance tout le temps, elle m'oblige à interrompre ma marche, à prendre des notes sur mon portable debout dans ma rue, au milieu du fracas, dans la case nouveau message, comme si j'allais envoyer ça à quelqu'un...

*
Parfois je fais des fautes en tapant, lapsus de tapoteur de clavier tactile bousillé. Ce genre de fautes, vous ne les voyez pas à l'écran, ces fautes là à corriger tout le temps, non parce-que que je suis mauvais en orthographe, ou en grammaire, mais parce-ce que la voix de l'écriture est souvent à l'étroit dans l'espace de ces lois. Ma voix écrite serait probablement plus juste parfois, en amputant des mots de leur sens, ne garder que la musique et le rythme des syllabes et des virgules qui s'enchaînent. Mais les mots condamnent au sens, sens que seule l'écriture comprend. 


*
Laissez-les mots penser. Ne pas tenter de les séduire. mais s'en méfier.

*
Le monde éblouit. Je le regarde souvent derrière des lunettes de soleil, elles masquent le regard d'ombre pour se sentir dans le monde un peu chez soi... le voile d'une fiction possible, une lumière terne et neutre sur l'éclat du réel.

*
Je suis ici sans histoire, je suis du temps passé à faire. Souvent dans la ville, aux heures creuses, silhouette penchée sur un écran, j'écris des après midi entières. Je ne tue pas le temps. Je m'en saisis. Je suis au présent, pas de l'indicatif mais de l'écriture, le présent de l'écriture est un temps difficile à conjuguer. Les yeux me servent peu. Je ne regarde plus que mes doigts qui défilent sous les yeux en tapant sur le clavier azerty, à cette vitesse je ne choisis rien, je suis... un silence peut être vécu à grande vitesse à l'intérieur... c'est quand même épuisant d'écrire ainsi et ça ne mène nulle part. Nulle part ? ça tombe bien, c'est justement là où je désirais me rendre.


*
je lutte pour suivre vous savez, je suis lent physiquement mais je sprinte des heures durant à l'intérieur. Une sorte d'auto hypnose qui fait du sujet soudain une chose à rêver... car je ne rêve plus assez... j'en suis très attristé, je ne dors pas assez, l'écriture m'empêche de dormir.

*
Une porte vient de grincer sur une fille qui vient de sortir, relent de parfum et de sueur, ça remonte dans les narines, l'odeur est aigre et aigue. Picotement dans le nez. Elle sent l'amour dans des draps mal séchés.

*
Je viens, en cet instant même, de débusquer l'imposture que je suis, la dualité si lâche, si vaine, la vérité devenue une fiction qui justifie ma raison de mentir, tout le temps, non pour échapper au monde, mais pour fuir sa présence en lui, devenir le monde quitte à n'y avoir aucun nom, être un poisson allergique à l'eau, un poisson passionné par son addiction, l'âme pleine de contradictions, il faut passer aux aveux comme on passe à tabac le temps. Et démasquer la vérité de l'autre qu'on découvre un jour en soi.

*
Les étudiants me regardent l'air perdu :
— voici un exemple de question avec "qu'est ce que" :
 qu'est-ce que que vous aimez faire dans la vie ?

un doigt timidement se lève et répond :
— j'aime marcher... et m'arrêter.

*
La ville est fragmentée d'hommes en elle.


*
j'aime marcher oui. C'est saisissant quand on marche dans la ville silencieux, le regard souvent sur les chaussures, qui parfois se lève pour une photo, c'est saisissant comme on apprend de la ville en l'écoutant, en respirant son bruit, son mouvement, le quartier est aussi singulier que quelqu'un.... ce n'est pas une frontière mais juste une façon d'habiter cette rue... chaque district est distinct. Je ne veux pas composer mon livre géographiquement, je veux que le mouvement de ce livre s'apparente à la démarche d'un homme dans la ville...


*
avancer ici, dans le mal nommé journal, où j'entends le chantier d'un poème en sourdine. 


*
le blog est un livre infini de chemins pris par la solitude qui écrit tous les jours.

*
si évènement il y a, c'est un chat qui passe, rien de plus. 


*
La ville est un personnage enfermé en moi.


*
La ville passe par ma main pour écrire un livre, dans le courant d'air d'une table de café. Ce journal n'est pas le mien mais celui de la ville elle-même. Il lui fallait une main d'homme pour assouvir son désir d'écrire, elle a pris la mienne. Elle ne m'a pas demandé. Elle a pris ma main de force. Mariage forcé. Que je sois de langue étrangère à elle n'a pas découragé la ville, qu'importe la langue, l'important pour elle est d'être en quelqu'un qui écrit régulièrement. Elle a de la chance d'être tombée sur moi qui prends le temps de la regarder vivre.


dans chaque trou de ville retrouver le hasard d'un bout de soi.

*
à force de travail et de lecture deviner son lieu dans la langue. Je commence tout juste à trouver quelque-chose...

*
je tiens à l'écriture... à personne d'autre.

*

la serveuse tatouée en robe à fleurs rouges se maquille, j'ai peur qu'elle me surprenne, dans le reflet de son oeil, la contempler se lécher du pinceau les sourcils.

mercredi 15 février 2017

#501


Je te regarde Isabelle, te débattre avec ton babillage, tu t'énerves souvent d'être incomprise. Déjà tu es pleine de reproches à mon égard. C'est vrai, je suis plus grand, 34 ans d'expérience quand même ! Je suis supposé comprendre un bébé de 10 mois ( 10 aujourd'hui même) qui seconde après seconde, se transforme en enfant. Isabelle, tu m'as appelé aujourd'hui, tu as crié "ba" en me regardant. C'est la première fois que tu m'interpelles. l'adresse de ton "babababa" était encore vague jusque-là. Mais aujourd'hui. devant la porte, avant que je ne parte travailler, tu m'as lancé au visage la syllabe que je suis "Ba !" Autoritaire, aussi beau qu'effrayant. Et pour la première fois, je me suis reconnu dans ta parole ma fille.


#500

*
j'ai banni cinq mots de mon vocabulaire. Quand ils viennent à la bouche de l'écriture, ils ressurgissent, au coin d'une phrase, attendant sur le bout de ma langue, de n'être enfin plus contraint à l'exil. Quand ils montrent le bout de leurs premières lettres au détour d'une phrase, je les contourne... parce que taire ces cinq mots me fait écrire à leurs sujets, sans jamais les nommer. 

*

le bpm est à combien là ? la voix pose sur un remix ragga de Marley, avec autorité, flow furieux, métrique, précis, puissant, imposant au silence de la fermer, il finit sa mesure en chantant "Exodus !" Le mot résonne à mes oreilles comme une raison d'exister. Hélas le morceau se termine. Reste les voix discrètes du staff, une porte qui grince, des bruits venus de dedans, de dehors, et soudain, quelqu'un rentre. Je ne sais qui c'est (un flic ? Non, il ne fait pas flic, plutôt petit bourgeois saigonais.) il va aux toilettes. je n'entends presque plus ce qui se passe, le monde va trop vite, il reste la mélodie d'un petit piano en fond, musique de la salle d'à côté, ou est-ce une main seule qui pianote d'ennui en moi ? Soudain la voix d'une jeune femme dit d'un ton agacé "trời ơi"... et son juron interrompt ma pensée.

*
soudain la sensation en écrivant de me filmer en train d'écrire, une caméra juste en face, l'oeil d'un absent derrière l'objectif pointé sur moi. 

*
une heure à travailler avec ses mains, dans la phrase jusqu'au cou, submergé d'une matière comme une autre, pas plus, pas moins que la pierre l'eau la terre l'air le feu...
une heure pauvre qui me tend la main, habillée de rien, la poche en faux satin troué, pieds nus, le késa aux chevilles, une heure nue comme un vers jeté sur la feuille blanche, un éclair soudain, dans le ciel à l'intérieur, chaque seconde passée est une goutte de pluie qui tombe, rien de plus.

*
si je demande qu'on me vouvoie, c'est parce-que nous sommes plusieurs à l'intérieur de moi-même...

Je regarde à peine le clavier quand je tape mitraille tripote la langue a coups de doigts sur l'ipad, ils font trembler la table, le choc des doigts qui écrivent peut-il provoquer un tremblement de terre...

*
insomnie hier, dans le lit, je me tournais, me retournais sur moi-même, me débattant avec les draps, la peau, le corps où je suis si à l'étroit, angoisse du bras en manque de mains à tendre,

dimanche 12 février 2017

#499

assis sur une chaise
le regard vide à donner le vertige
étranger à moi-même
je ravis une heure aux secondes
qui passent comme une foule d'ombres sur le mur
du sable sur la route couleur nuit-chantier
camions containers en sommeil
ordures aux pieds des arbres
et un pas dans la nuit
quelque part
aussi lointain que juste à côté
peut-être en moi
oui ce bruit de pas vient d'une rue en moi
noire de monde
foule de pronoms qui conversent devant une bière
un bol, deux baguettes, tranquille
dans le courant d'air d'une terrasse ouverte sur l'intérieur
au coeur des bas fonds les plus boueux
deux index frappent sur des lettres
immobile sur une chaise en plastique bleue
j'écris une heure à passer jusqu'au soir
en direct d'un bout de trottoir
île fictive où j'échoue un instant
en plein coeur de la ville
avant de repartir à la dérive
dans ses rues sur le pavé
par endroits soulevés par les racines des vieux arbres
dans le flux des moteurs continu des phares
je patauge dans les relents d'huile et d'eaux usées
fuite des clim' pissée par les bus
fonds de soupes pas finies jetées dans la rigole
mon corps dérive à la merci des mob' mal garées
marcher est une lutte, trop peu d'espace
chaque obstacle, aussi petit soit-il, prend toute la place
c'est étouffant à force de marcher nulle part en soi

mercredi 8 février 2017

#497


Coffee shop. Comme à Dam. Menu d'herbes : THC dans les pâtes, le poulet, les gâteaux ou bien roulé dans un fin collage. La jeunette tatouée serviette enroulée sur la tête interrompt sa séance maquillage pour m'accueillir. La verte est bien illégale ici, non ? Et même durement réprimée ? Du moins je le pensais avant d'échouer dans ce fumoir sans lumière, refuge en plein centre ville, au bord d'une rue sans trottoir, juste ã côté d'une vendeuse de soupe maison. Musique de merde à fond, les basses font grésiller les enceintes bon marché qui crache un mauvais hiphop-popisé–varièt—àchier. Dommage que les tenants n'aient aucun goûts musicaux. Pas mieux niveau déco : cliché du salon fumette branchouille, peintures horribles de Gandhi, d'une femme à 3 têtes qui prient, rideaux à fleurs, tissus made in China à tendance arabo-hindouiste-hippie-piphourra. Je ne comprends pas comment ce lieu peut exister. Comment arrivent-ils à échapper aux flics ? le proprio est-il un kamikaze, se foutant de finir en taule, ou est-ce le fils d'un flic ? un flic lui-même ou même quelqu'un de plus haut placé, dans la mafia, ou le parti... si je continue à écrire sur ce terrain c'est moi qui risque de finir en taule, mes soupçons pensent de travers, un oeil sur ce billet et je suis bon à bannir. Étant de structure paranoïaque, j'exagère peut-être un peu... mon ignorance quant à l'existence de ce lieu me plonge dans un scénario terrible, j'imagine les flics rentrer en trombe, arrêter tout le monde, serveurs, clients, arrestation musclée, je finis menottes aux poignets, interdit de rentrer sur le territoire, retour en France pour toujours, direction déprime... Arrête ta parano ! Détends-toi nom de Dieu ! Si ce lieu existe, qui plus est en plein centre, ça ne doit pas être si risqué ! la loi a peut-être changé à ce sujet. Ils font même de la pub sur Facebook et tous les sites de sorties saigonnaises ! Arrête d'imaginer le pire tout le temps, tu vas finir par avoir une crise cardiaque à constamment angoisser comme ça ! lève un peu les yeux de ton écran ! Fume ton pers' tranquillement ! regarde la serveuse pour te changer les idées. Elle est d'une beauté... tatouée sur le mollet et la cuisse gauche, l'épaule droite aussi, on dirait la peau d'un serpent par endroit, les tatouages sexualisent sa peau à mort, elle est de plus très polie ! son "you're welcome" m'a tout de suite séduit. Je regarde ondulé son corps luisant du désir de la voir nue, toute nue pour moi tout seul. Un autre type la regarde en même temps, il bloque sur chacun de ses mouvements, la les yeux plissées et la bouche ouverte... elle aussi ouvre la bouche, la referme, elle mâche, suce les glaçons de sa boisson, ils fondent sur sa langue, coule dans sa gorge, sa soif m'assoiffe, j'essaie d'imaginer le goût de sa salive, de son venin, une ange maline légèrement défoncée en short et débardeurs blancs. Je pense à la manière dont elle embrasse, je pense à distance à lui pénétrer l'intérieur, déceler dans sa chair les secrets gémis dans sa voix... et puis soudain je me demande, passant ma main sur mon porte-monnaie, est-ce une prostituée ? après tout ils vendent de la verte, vendent-ils des femmes aussi ? Est-ce au menu ? C'est une possibilité, on se prostitue un peu partout, pourquoi pas ici ? ou bien elle est juste serveuse, étudiante au petit boulot mal payé, à quoi bon chercher à savoir ce qu'elle fait, d'où elle vient... très fine, peu de poitrine, mais suffisamment charnue pour ne pas me rebuter de maigreur. Je crois que je l'aime, comme j'en aimerai une autre en regardant ailleurs, oui je tombe amoureux des femmes que je regarde puis que j'oublie une fois parti. Elle n'est pas la seule serveuse du Coffee. Mais c'est elle qui retient l'attention de mon désir. J'ai le regard d'un lion qui choisit sa lionne parmi son harem de fauves... aujourd'hui c'est elle, demain une autre. Il suffit que je m'approche et ça se fera. Un jour je me souviens, dans un karaoké, on m'a fait choisir deux êtres humains pour me servir, me tenir compagnie, me faire boire et chanter, elles sont toutes venues, à la queleuleu... j'étais si gêné de choisir ! dans quels étranges rapports humains me plonge le monde, choisir une fille payée pour escorter un moment, inconnue en mini-jupe, je me souviens avoir à peine levé les yeux sur toutes les hôtesses, j'en ai pointé du doigt une au hasard, et elle m'a suivi, comme ça... seule avec elle devant l'écran un micro à la main, je me demandais, dans mon malaise, comment la solitude avait-elle pu me mener là ? Je suis un lion avec des états d'âmes. Voilà parfois, dans quelques endroits, comment tourne le monde. Je vis dedans, comme chacun, à ma place, qui plus j'avance dans l'âge, me semble la place d'un autre, un autre que moi vit ici bas, un type enlisé dans sa boue qui se résout à regarder sans broncher le monde comme il est, c'est ainsi, ce n'est pas de l'impuissance, il m'est souvent arrivé de me foutre de ce monde, un désintérêt total pour lui... le monde fut jusque là un terrain vague où jouer jusqu'à l'ennui, comme ma fille, comme Isabelle sur son tapis, qui peut être s'ennuie, en ce moment-même, et moi j'écris ici, sans elle... Je regarde à nouveau la serveuse tatouée, du coin de l'oeil, rapidement, par à coups concentrés, j'essaye d'en voir le plus possible tout en restant discret... le suis-je ? Ou bien a t'elle remarqué mon regard sur elle ? j'aime ces femmes que je regarde puis que j'oublie, une fois parti. Ici tout le monde se connait, tout le monde plaisante, tout le monde rit, la musique de merde toujours à fond, une merde entrainante, nappes de synthé ignobles. Soudain stupeur dans la salle : un type vient d'entrer avec un enfant, son fils, 6-7 ans dont je devine vaguement le visage dans la fumée, Tout le monde s'arrête, regarde le type et l'enfant s'installer, juste à côté de moi, un client recrache l'épaisse fumée de sa douille sous le regard de l'enfant. Et de son père. amène-t-il consciemment son fils dans un aquarium pareil ? Puis il comprend que ce n'est pas un lieu pour eux. Il échange quelques mots avec la serveuse, prends son fils par la main et sort. Une fois partis, il y a dans la salle comme une minute de latence, long silence froid jeté dans la salle par la présence de l'enfant. Comme si chacun seul prenait au même moment conscience de quelque chose. De je ne sais quoi d'intime et grave qui nous fait vite rallumer nos gros joints de beuh. «— Un jus de citron et un verre de trà dá s'il vous plaît. Merci beaucoup» Pourquoi suis-je à la fois extrêmement poli et très froid avec elle ? Ma politesse et ma froideur avec les autres masquent ma timidité. ce n'est pas que je manque de naturel. C'est que Je n'ai même plus de nature à force d'écrire autant. J'ai disparu dans l'écriture. Foutue espèce pas faite pour l'âme. Je suis si à l'étroit dans mon corps d'enfant de 34 ans... il y a des fois où l'on jalouse les arbres pour ce qu'ils sont, des arbres, de l'écorce, un lieu où prendre racine, pour quelques siècles. J'écris pour ne rien dire, muet comme un poisson nageant d'aquarium en aquarium, de vitre en vitre de café, un poisson égaré dans une mer trop petite pour lui, et qui trouve dans chaque oloé une bulle d'air où respirer, une bulle de mots, qui flotte dans l'air, prête à éclater pour métamorphoser le monde. Relève les yeux pour voir : ils sont six à l'autre table. Ça bédave sec. Toute l'après midi, douille sur douille. Fumoir sans fenêtre où tousser sa défonce. Rien de plus, ne pas chercher une raison à ça. Juste fumer. J'ai à peine entamer mon pers' qu'une urgence me démange les mains. J'écris pour ne pas rester seul avec mon corps. Mon corps trop faible pour dominer seul l'angoisse. Il y a quelques années je dérivais tranquillement dans les heures en faisant la planche. Aujourd'hui écrire est une bouée pour ne pas me noyer en moi-même. La feuille blanche rassure. Toujours quelque-chose apparaît en son sein. Sans écriture, il ne se passe rien. Sans écriture le corps, la pensée, les nerfs... fatiguent de vivre en silence. Ma parole peut exploser à tout instant. Sur le premier venu. L'écriture soulage la rétention du désir de parler. La verte aussi enfonce dans le silence. Dans le cendar le pers' à moitié fumé. Je l'écrase sàs regret. M'en vais marcher un peu avant de rentrer. Redescendre. Respirer. Sortir du lieu clos de l'écriture aux yeux rouge-sang. Me concentre sur le mouvement de ma marche. J'essaie de détendre chacun de mes membres, être le plus fluide possible, lutter contre ma rigidité. Retrouver une nature animale. Mon regard est rapide et précis. Rien ne lui échappe: ruelles, postures, lumières à éblouir la nuit... fais quelques photos à la volée. Comme pour mieux voir à quoi ressemble la ville en moi. 



je ne sais combien de temps j'ai marché. Une fois arrêté, j'ai aperçu le croquis de mon ombre tracé sur le bitume par la lumière



puis je suis rentré avec mon double assis derrière, sur le siège passager










lundi 6 février 2017

#496


puis après midi pieds dans les miettes, mégots d'un autre sous la semelle, ballet de mouches qui tournent autour de l'écran. La table essuyée d'un coup de torchon sale sent le vomi. Le temps passe au rythme des coups de ciseaux dans les piments. Deux serveurs face à face regardent le même point dans le vide. Les observer ne rien faire m'émeut. Au loin je reconnais la couleur d'un nuage de beuh. Fumerai bien deux trois taffs, manière d'accompagner la bière. Comme hier, comme demain, le pas des passants fait trembler mes yeux cernés. Coups de Klaxon, éclats de rires, cris dénués de sens violent le silence intérieur. Et la terreur m'envahit. Ce qui était doux il y a 2 minutes m'envenime l'esprit sans raison. Et des français s'assoient juste à côté. Ils aperçoivent le titre du bouquin sur ma table : "je ne suis personne". Je le laisse bien en vue, pour les tenir à distance. M'adresseront pas la parole. Ça ne les empêchera pas de discuter entre eux bien trop fort : 
— De quelle histoire tu parles ?
— l'histoire avec mon frère ! Je ne t'ai pas raconté ?
— ben non
— Et bien figure toi que mon frère est avec une black. Elle attendait un gosse. Soi disant de lui. Quand l'enfant est né, il était black. Elle a essayé de maquiller l'histoire à ma famille en disant que c'était sûrement génétique ! Un propable ancêtre noir venant de notre famille à nous ! Alors que la petite tu vois, elle est pas café au lait, elle est vraiment chocolat noir. Black black ! Une possibilité génétique, je veux bien, mais à ce point là, c'est impossible ! Sûr que ce gosse n'est pas celui de mon frère. Elle a fait ça avec un autre black. Pourquoi le cacher ?

d'un soupir j'ai mis le casque sur mes oreilles. Un peu de son. Peu importe quoi. Tout sauf ça. En attendant qu'ils dégagent. En partant la femme m'a esquissé un sourire. Je l'ai fixée avec le plus de mépris possible. 
La nuit tombe déjà. C'est l'heure où les jolies jeunes filles en minijupe budweiser, Sapporo, tiger beer. sortent de leur tanière. Toutes si mal à l'aise dans ce rôle d'hôtesse, chaussées de talons dans lesquels elles savent à peine marcher, déshabillées du regard des hommes qui boivent gaiement sur le trottoir. L'humeur mauvaise s'est apaisée sur le chemin du retour. Merci crépuscule.