mardi 24 janvier 2017

#495

Deux montres se sont successivement arrêtées à mon poignet. Je ne crois plus au problème de pile. Le temps s'arrête au contact de ma peau. Le battement de mon coeur court-circuite celui des secondes. C'est pour cette raison que je ne vieillis pas. Autour de moi tout se ride, pourrit, s'auto-détruit. La ville se métamorphose sous mes yeux. Immobile en elle, mon visage ne change pas. Je vais à mon rythme, bien plus lentement que le monde. À son rythme je serai déjà mort de vieillesse à 34 ans.

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Les classes désertées, fais cours à trois élèves puis m'assois sous un arbre. Des mots sortent de la bouche à voix haute. À qui je m'adresse quand je parle seul ?


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À quelques jours du Têt, fleurs et petits arbres roulent au milieu des casques, se prostituent sur les trottoirs. Certains arbres sont déjà fleuris. Tous leurs pétales tomberont avant l'heure. Il faut savoir acheter ceux qui sont rempli de bourgeons. Être patient pour connaître un têt fleuri. Un texte c'est pareil. Avec le temps j'apprends à ne pas chercher le clinquant dans la phrase, attendre qu'elle fleurisse à notre insu. Souvent elle meurt sans avoir éclos. Tel est le prix de l'écriture.


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dans l'après midi, quand les hommes sont au bureau, il ne reste de la ville que des cafés déserts. J'écris au coeur des heures sèches, l'ennui du serveur qui baille discrètement avant d'ouvrir la porte avec un franc sourire, travail ennuyeux qu'il fait avec sérieux, prêt à répondre le plus poliment possible à ma demande...


Le garde à l'entrée, qui du matin au soir surveille les scooters des clients sur le trottoir, il est là le garde, à sa place, sur le tabouret en plastic rouge qu'on lui a attribué pour quelques billets... tu le regardes se lever, l'air agacé, presque fâché, il semble en vouloir au vide qu'il regarde, bras croisé il se relève, mains sur les hanches puis se rassoit, une main dans l'autre...


que disent les mains de l'attente ?

le dos contre le dossier soudain se relève, sa main tape sur son genou le rythme du temps qui ne passe plus, il oublie sa fonction quelques secondes, redevient celui pas fait pour ce costume, celui devenu garde un peu par hasard qui, dans le dos des clients, joue de la batterie imaginaire...

la pluie tombe en trombe. Tout le personnel s'agglutine à la vitrine à côté du garde qui lui aussi s'est relevé, pour regarder tomber la pluie. C'est l'évènement d'aujourd'hui. En rentrant chez eux ils pourront tous dire, à leur proche, ou a eux-mêmes s'ils sont seuls : aujourd'hui, en pleine saison sèche, il a plu très fort.

lundi 16 janvier 2017

#493

Dans le noir. Accompagné par la respiration d'Isabelle endormie. J'ai dû m'endormir aussi puisque j'ai rêvé. Incapable d'écrire aujourd'hui. Un récit nerveux occupe tout l'esprit, il remue le corps qui ne peut se résoudre à rester en place. Des mots sortent tout seuls de la bouche. Tu menaces du doigt le vide qui ne répond rien. Mon rapport à l'autre est un cheval fou à mener, tant bien que mal. Je passe mon temps à jauger attitudes et humeurs des proches pour prévoir les disputes, avoir un coup d'avance sur les tensions possibles, ne jamais être surpris, se préparer au pire, qui toujours arrive, gronde doucement sur le visage des êtres aimés, avant que l'orage de parole éclate à en faire trembler les murs. 


*
l'ennui est important. Sans lui pas d'écriture. Il est profondément lié au geste de créer. C'est lui qui me sauve. Sans pour autant soigner. Et puis de quoi est faite mon existence : de regards dans le vide, sur la rue, les passants... Il doit bien rester de la chair, du sentiment quelque part, des bouts d'identité survivant derrière la neutralité terne du quotidien. Ma couleur de peau est celle d'un jour encore sans couleur, transparent comme la ville à lumière du petit matin. "Je" n'est ni un personnage, ni une position, ni moi pour autant. "Je" est à la fois nulle part et partout à la fois. "Je" me persuade qu'il reste une personne derrière le pronom. Sans propos, sans but aucun, que suis-je ? six sens sur deux jambes, mots d'un silence assis sur un trottoir. La ville est ce qui reste de vie dans le corps quand ma main écrit en son sein.


*
Au bout de la nuit. Avant de partir l'homme au béret salue le fleuve qu'on devine à peine dans le noir légèrement bleuté. Peu de gens sur la route. Nous traversons la brume dans un taxi minuscule. Moi à l'avant, lui à l'arrière à côtés de deux valises qui ne rentraient dans le coffre. Un jour comme un autre se lève sur nos têtes. On parle sans se regarder, avec détachement et humour, des choses humaines. Il confie sa surprise d'avoir été si bien adoptée, dès les premières minutes de son arrivée, par isabelle à son égard. Il avoue après coup la timidité, la peur qui l'encombraient avant de la rencontrer. On parle des poètes taoïstes, des transcriptions de l'apatride, avec la certitude que c'est encore lu par beaucoup, aussi cultivés soient-ils, comme des "chinoiseries". On se remémore des vers de Césaire, si estimé "à même le fleuve de sang de terre à même le sang de soleil brisé " Il me parle de mon écriture aussi. "Étrange comme elle ne s'adresse ni à toi, ni au lecteur. Ton écriture s'adresse aux mots." On boit un mauvais café dá trop sucré fondu dans les glaçons en attendant l'heure du départ. "J'ignore pourquoi, dit-il, je n'ai jamais su comment embrasser mes enfants." Puis on se relève. Et avant de passer la porte sans se retourner il dit le sourire aux lèvres "Ça fait quatre fois que je viens te rendre visite. Combien de fois encore..." Puis il s'en va vers sa porte d'embarquement, sans se retourner. De dos il m'a semblé reconnaître mon père derrière la silhouette courbé du vieil homme au béret.




jeudi 12 janvier 2017

#492


la ville intérieure


(pour l'inconnu)

Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’en voyageant on écrit, on ne fait que plaquer des mots sur le mot voyage, on cherche à désaltérer sa soif de chocs, de dépaysement. La ville est une fiction, la fiction qu’elle porte à son insu. Je ne peux écrire la ville inconnue avec précipitation, sans cesse en mouvement, sans silence, sans vide, j’ai besoin de vide, de l’espace d’un livre en moi pour écrire la ville. Un livre qui s’ouvre, encore vierge, qui découvre la ville qui mot après mot se construit sous mes yeux, un livre qui ne désire pas explorer le monde, mais son regard sur le monde, un livre qui remet en question ma propre façon de l’habiter, un livre sans aucun exotisme, un livre pas étranger au monde mais à son auteur. Un auteur sans nom, sans patrie, pas un explorateur du monde, mais quelqu'un qui explore le monde en soi, en route vers l’homme terré en lui. Laisser la parole à la ville, l’accueillir, intérieurement, intimement. Devenir le lieu d’écriture de la ville en s’absentant aussi loin que l’absence de soi le permet. Ne pas écrire trop vite donc, ne pas écrire la surface, les différences évidentes, ne pas écrire le dépaysement mais au contraire prendre le temps d’assister à son effondrement. Attendre. Parfois longtemps. Vivre l’ennui des saisons qui passent, épuiser l’inédit, distinguer le même sous l’apparat du différent. Certes l’ailleurs n’est pas sans visage, il a une peau, une haleine, certes l’ailleurs est culture, cuisine, costumes, coutumes, croyances, légendes, histoires de guerre, certes l’ailleurs est beau, bon, laid, sale, bruyant, calme, parfois la main sur le cœur, parfois arnaqueur, certes il est eau, air, feu, pierre, ciment, plastique, plâtre, bois, tôle, fer, sable, poussière, fumée, certes l’ailleurs est par endroit spectaculaire, pittoresque, certes l’ailleurs a goût de chien, chat, rat des champs, larves, insecte, certes l’ailleurs a des textures, croustillant, bouillis, croquant, farineux, liquide, grillé, saignant, visqueux, certes l’ailleurs murmure, parle, hurle, aboie, miaule, rugit, certes l’ailleurs racle un mollard, rote, se gratte les fesses, se cure le nez, certes il fait un bruit de machine, de pluie qui tombe, de cloche, de gong, de court-circuit, certes l’ailleurs semble autre à première vue. D’où mon besoin de prendre le temps, d’épuiser l’ailleurs, ne plus déguiser mon ennui en visite, en exploration, démasquer l’illusion de découvrir, de dénouer et peut être, une fois assez neutre, assez seul dans sa langue, je serais capable d’écrire la ville qui m’attend. Celle où je m’apprête à partir à nouveau, pour la toute première fois. Sur ce bout de trottoir. Là. Maintenant. Je pars dans une ville qui n’a pas encore de nom, je ne pars pas en quête d’ailleurs, je pars nulle part voir ailleurs si j’y suis, avec l’absence du lecteur pour seule compagne. Il est là, en ce moment même, il m’écoute, témoin de la parole qui m’échappe, je sens sa présence à chaque ligne, je lui parle, il est, le temps d’une lecture, l’âme réfugiée dans la ville que je suis.Rester silencieux et écrire, commencer, là est le voyage le plus dépaysant, le plus difficile, le plus cher aussi, parce qu’il faut que ça coûte quelque chose, quel que soit ce qu’on écrit, ça ne peut pas être gratuit, ça se doit d’être cher, plus cher qu’un vol long courrier, qu’un ticket de bus, qu’un bol de soupe, plus cher qu’un livre en librairie… Écrire un voyage avec le sentiment qu’il n’a jamais eu lieu. Écrire un souvenir inventé de toutes pièces. Écrire un rêve jamais fait. Écrire le souvenir d’un type parti un matin, à la recherche d’un lieu où écrire.

(texte initialement publié chez l'amie)

mardi 10 janvier 2017

#491


Assis face à un arbre fleuri d'étrennes et deux destructeurs d'escalier. Les marteau-piqueurs dans ma tête font vibrer mon squelette. Bu trop tôt aujourd'hui. Le vin rouge assomme. Impose une sieste que je ne peux me permettre si je veux écrire. Besoin d'un café dá, peut-être même deux. Ça m'empêchera de dormir ce soir mais tant pis. Pas de thé aujourd'hui. Le thé est intérieur. Le cafė dá se boit dehors, il donne la force d'affronter la rue à ciel ouvert. Sur le chemin, croisé une vieille deux mandarines en main, un bambin borgne et crasseux tête contre un pneu l'oeil rivé sur le portable de sa maman. Je n'ai pas écrit tout de suite. Pensais pas en être capable. Et puis, malgré l'épuisement, la ville me pénètre suffisamment pour écrire d'elle-même. Écrire assis sur un trottoir, c'est devenir les yeux le nez et les oreilles de ce trottoir. Une fille vient de s'arrêter juste devant moi. Elle est assez proche pour voir ce qu'elle cadre dans son téléphone. Elle a pris cette photo là :



Toujours le sentiment de regarder la ville à son insu, dans son dos. Et réciproquement. Notre relation est devene intime. Par exemple, à l'instant même, un bus vient de passer et une jeune fille masquée a croisé mon regard, a surpris ma solitude. elle rentrera chez elle et rapportera à la ville qu'un étrange étranger en chemise noire écrivait ã son sujet sur un trottoir, en plein après-midi. Le journal tourne en rond comme les mouches autour de ma table. Ne pas lutter contre sa rengaine. Sans elle, mon écriture ne ferait que traverser la ville sans prendre le temps de l'apprivoiser (prendre le temps qu'elle m'apprivoise aussi, surtout). Il m'est nécessaire de ne rien faire du tout pour être capable de la saisir un tant soit peu. Quitte à n'écrire rien de pertinent. Une peau noire s'assoit à côté. Un soudain élan en moi me pousserait presque à l'aborder. Parfois je suis si seul que la parole me démange. Je me parle à voix haute assez souvent. Comme pour me tenir compagnie. La succession des billets sur le blog ressemble à ce tas de sacs plein de débris. Ruines des textes commencés aussitôt détruits, ou pensés sans jamais avoir su les commencer.


La vendeuse de soupe de crabe guette le petit creux des clients assis. De même je guette celui du lecteur inconnu à qui je m'adresse. Dans mon regard la même détresse. Le même nombre misérable de clients. Je fais ma tambouille et la livre gratuitement à qui veut bien passer. Sa nécessité à elle est tout autre : elle doit vendre ses bols, même à un prix modeste. Elle s'en va tourner ailleurs. Immobile à ma table, l'écriture continue de son côté son trajet.


Écrire la fourmi qui montait sur les mots encore frais. Écrire sa trace sur l'écran après l'avoir tué du bout du doigt. Écrire le paquet de clopes écrasé sur le passage piéton. Écrire le verre de café plein. Écrire le verre de café vide. Écrire les cireurs de chaussures, le nain vendeur de ticket de loto. Écrire le genou qui remue du type à ma gauche. L'air tranquille de l'autre à ma droite. Écrire la douleur lancinante de mon annulaire. Écrire le poids de mon alliance 18 carats. Écrire la pause du gérant qui s'assoit un instant. Écrire les taxis aussi vide que le regard de leur chauffeur. Écrire l' enfant qui regarde par terre et tape dans un caillou. Écrire le bout de fesse qui déborde du short de sa jolie maman. Écrire son père un peu derrière qui photographie ce que la fille de tout à l'heure à photographier aussi. Écrire une bribe de discussion en français « il m'a fait faux bond et...» Écrire la mouche qui vient de se reposer au coin de la table. Écrire son envol suite aux secousses que mes doigts provoquent en tapant sur le clavier. Écrire le courant d'air qui caresse ma nuque et l'écorce d'un jeune arbre planté là. Écrire l'odeur nauséabonde du camion benne orange, écrire la grimace de l'anglaise que les relents d'ordure dégoutte. Écrire le type t shirt bleu qui marche lentement en fumant sa clope, écrire celui qui le précède en pressant le pas, écrire le sourire de la robe noire à pois rouges, écrire le bus de touristes qui regardent notre terrasse l'air blasé, écrire le regard de la dame qui croise le mien, écrire la sueur, la graisse, les ongles vernis sur tongs, le reflet des voitures dans les lunettes de soleil, les barbes grasses, les peaux bronzées à la plage, écrire ma lėgère envie de chier retenue par peur de ne las trouver de papier dans les toilettes, écrire la peau noire qui s'en va, la serveuse qui débarrasse aussitôt sa table, écrire le costume ridicule des portiers qui s'emmerdent sec, écrire le client à la réception qui check out, l'autre derrière qui check in, écrire le sac à dos porté sur le ventre par peur des pickpockets, écrire l'air grave du type à gauche qui regarde la ville défiler, écrire la Vespa noire qui part a contre sens, écrire les trous d'un jean aux poches arrières étoilées, écrire quatre écoliers qui traversent, écrire les doigts pointés de deux coréens qui cherchent ã s'orienter dans l'inconnu, écrire écrire le ciel dans l'écran du portable éteint, écrit un énième coup de Klaxon, écrire tout ce qui passe avec la certitude qu'il ne se passe absolument rien, écrire lassé, assis sur ma chaise, les pieds sur le pavé comme enlisé dans du sable mouvant, écrire comme j'inspire, expire, soupire, écrire le panier en osier du vendeur de cacahuète à casquette marron, écrire le gérant déjà relevé qui sert les nouveaux clients arrivés, écrire la photo de ma fille qui tète le sein de ma femme, écrire sans sourciller le chaos qui m'assaille, sans savoir pourquoi, sans aucune raison, ni pour passer le temps, ni parce-que je sais le faire, car plus je pratique, plus j'ignore tout du geste d'écrire, écrire le gérant sa fille sur les épaules, écrire que je suis père et que ça n'a rien changé à ma difficulté d'être, écrire sans mémoire, sans passé, sans histoire, sans fiction, sans livre à faire, écrire sous la contrainte d'une volonté dont j'ignore tout, écrire beaucoup sur le peu des choses, du temps, écrire sans aucun propos, écrire presque sans mots, ce ne sont pas des mots, mais des bouts de visages, de jambes,  de main, de métal, de bois, d'inox, de verre, de glace, de vitres, de pierre, du plastique, écrire le fleuve de la ville qui se noie à l'intérieur des phrases, son flux continu me dénude, me vide de toute pensée. Où suis-je quand j'écris face à elle ? Que reste-t-il de celui qui porte mon nom ? Du mari, du père, du fils, du professeur que je suis, de l'enfant que j'ai été ? Il reste deux mains qui mitraillent un clavier, des oreilles et un oeil à l'affût qui se relève de l'écran une fois quelques mots posés avant de replonger aussitôt dans la page pour saisir un fragment du temps éprouvé, je suis une antenne qui capte tout ce que la ville émet, un récepteur vide à remplir, à remplir pourquoi ? Je n'en sais rien, je ne sais pas pourquoi je fais ça, pourquoi je suis obligé de le faire, pourquoi je brûle autant de temps à écrire, tout en sachant que ça ne mène nulle part, ne rapporte strictement rien, que reste-t-il de mon humanitė dans une après-midi pareille, je ne suis plus que des sens aux aguets, ma chair n'a pas plus à dire que l'écorce d'un arbre, une table en bois, une chaise en toile, je suis une chose parmi les choses, une chose qui traine le corps d'un homme assis dans la ville un jour de saison sèche.



lundi 9 janvier 2017

#490


Réveillé deux fois dans la nuit par des pleurs et du vomi. Dormi une poignée d'heures. Je suis l'oubli d'un rêve meurtri sur deux jambes lourdes. Le soleil sur le fleuve me réconcilie avec je ne sais quoi (trop fatigué pour chercher le mot). La nature apaise la mienne. Le cours de français : succession de dates, de phrases redondantes au passé composé, à l'imparfait. Les élèves ne semblent pas s'ennuyer. Je me vide des coquillages ingurgités dans la nuit d'un trottoir, hier soir, avec T. et l'homme au béret. Tous trois discutés des heures de choses sérieuses. le ton n'était pas grave, parfois même joyeux. Rares moments de paix intérieure face aux êtres aimés. 


*
Wild Boar, encore, parce-que malté, chocolaté et pas trop complexe pour mon palais, besoin de simplicité et de force aujourd'hui. J'ai l'espoir que quelques tasses me revigorent. Après deux gorgées le thé noir me réussit. Dehors, raison aux lèvres,  je m'éteins peu à peu sous le ciel bleu été. Je n'ai aucun souvenir de l'hiver étranger. De lui rien ne me manque. Ni le froid ni les gants. J'écris la plupart du temps en chemise et pantalon léger. À mains nues. Elles sont fines. les deux index tordus. Surtout le gauche. Si je pointe du doigt une direction, je condamne celui que je guide à dévier et faire fausse route. Peut être pour cette raison que l'écriture passe toujours à côté du chemin initial. Je commence une phrase et quelques lignes plus tard, j'échoue nulle part, dans la marge, sur le bas côté de la pensée. 


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Une vue est inépuisable. Je peux passer des années devant une fenêtre sans jamais voir la même chose. Certes il y a des repères architecturaux, des façades, des toits, des murs qu'on reconnait. Mais même le connu, si on s'attarde un peu dessus, est mouvant. Il y a toujours des fissures, des failles, des façons dont la lumière se pose sur les choses, qui renouvelle l'habitude. Un des tags juste en face par exemple, je n'avais pas encore remarqué la façon dont le trait de peinture avait coulé, on dirait les poils d'une lettre. Et puis les passants, le grondement des voitures et motos qui s'arrêtent au feu et repartent, chaque fois différent, dans leur posture, leur façon d'attendre... mais je m'habitue aussi à la différence. La continuité de son flux peut étouffer dans la masse toute apparition. Surtout les jours de grande fatigue, comme aujourd'hui, où l'attention est faible.


*
Moi qui pensais avoir à jamais raté l'occasion de photographier l'homme qui souffle du nez des airs de flûte au feu rouge, et la main tendue de sa mère, voilà qu'ils apparaissent, juste là, à la fenêtre du taxi. Hasard chanceux, hallucination ou signe d'amitié de la ville à l'égard de mon écriture ?


*

   racines de l'arbre
   où l'homme sans passé 
   s'assoit et fume
   face à la ville
   vide



samedi 7 janvier 2017

#489


je tiens ce journal dans l'espoir d'être foudroyé par un éclair de langue. Une formulation dont l'étrangeté donnerait au quotidien morne l'illusion de servir l'écriture. Mais jamais rien ne me tombe dessus. Et les billets sans intérêt se répètent comme les jours où vivre est une corvée. Tout geste irrite. Sauf celui d'écrire ici. Je ne ressens pas pour autant un plaisir. Mais c'est la seule chose qui sait retenir toute mon attention. Je crois que je pourrais écrire du matin jusqu'à tard dans la nuit tous les jours. Je ne suis jamais épuisé d'être moi. Parce qu'il n'y a plus personne à l'intérieur. Les mots se lèvent comme le vent, souffle un mouvement sur l'ennui immobile. Le corps bouge très peu. Juste les mètres qu'il faut pour aller travailler, manger, boire un thé, pisser ou chier. Le strict nécessaire. Pas un pas de plus. 

Quand il ne fait pas trop chaud, il m'arrive d'aller errer pour faire quelques photos. J'aime ces heures creuses où je ne fais rien qu'attendre, attendre que la ville fasse apparaître quelque-chose de singulier, une posture, une lumière, un reflet. Parfois je prends un cliché, d'autres fois le regard suffit. Lorsqu'on prend le temps de ne rien faire du tout et d'errer en ville, de respirer à son rythme, suivre ses mouvements, on développe avec elle une relation intime, qui ne concerne personne d'autre que nous-même. Je dis "on", je dis "nous" mais je ne fais que témoigner à moi-même de ma propre expérience. Chacun la sienne. Je ne suis qu'une fourmi parmi d'autres dans notre infinie fourmilière de singularités. Je n'aborde pas l'écriture comme un théoricien. Mais comme un pratiquant incessamment incertain qui a tout à découvrir de sa pratique.

Prendre une photo est un prolongement de ma pratique d'écriture. J'attends les mots de l'écriture comme les apparitions offertes à l'objectif par la ville. Des mots passent en moi comme des passants dans la rue. Si je suis présent au bon moment, je saisis l'existence d'un instant en le notant quelque-part. Souvent l'instant m'échappe, et je regrette de ne pas avoir été à l'affût... Voilà la raison d'un journal au présent, saisir tout ce qui passe, y compris l'insignifiant... avec l'espoir qu'en l'écrivant, il signifie.



J'ingurgite en deux deux du riz cassé. écris le cure-dent à la bouche, l'haleine amère du café dá pas sucré. Le temps clair-nuageux dénude le jour de ses couleurs. Puis ça s'assombrit, brise discrète dans les feuillages, sur les visages et les corps qui vont et viennent. Table à côté de la fenêtre, vue sur les arbres et la statue de la liberté. Il est midi ici et minuit à New York. Pas d'heures en moi. L'intérieur est sans horaire.




Ella et Joe Pass en fond. Discussion en anglais derrière, en coréen à droite. Bruit de cuillère. Derrière la fenêtre, je n'entends presque plus la ville... presque. Je descends. 12 h 26. Dans le bus 44 un visage masqué somnole. Je fume une raison (pas celle du journal) sous un arbre. Quand on entend distinctement le chant des oiseaux, c'est que la ville mange ou fait la sieste. Et qu'il va pleuvoir. Juste le temps de photographier un rebord en pierre où s'asseoir, face au fleuve de la rue. Parfait pour écrire mais les premières gouttes sont violentes. Je vole à pas pressé vers mon salon de thé comme une oie sauvage vers son abri de roseaux. 


Sur le chemin la ville m'a percuté et je me suis crashé en mille morceaux

vendredi 6 janvier 2017

#488

nous sommes en guerre, caché dans la forêt, notre petit groupe de résistants fait la fête, cherche un peu de joie dans ces tristes moments. Nous sommes sous un chapiteau , la musique, tout le monde danse, on grille des viandes à côtés, sous des arbres géants. Je remarque quatre gros chiens (dont un chow chow ) de quatre couleurs différentes, qui s'approchent du barbecue, ils sont silencieux mais je les crains, ils couvent une colère sous leur silence... Je rentre sous le chapiteau, les gens dansent, heureux, Je vois deux chiens noirs au milieu d'eux, qui se fraient un chemin parmi les jambes qui dansent, l'un d'entre eux mord un mollet, le cri de la victime couvert par la musique, les gens continuent de danser mais peu à peu le chapiteau se vide, nous ne sommes plus qu'une poignée à danser... derrière le voile de plastique orange, on se doute que quelque-chose se passe...La musique s'arrête, silence apeuré de la foule, des voix en langue étrangère, très autoritaires, donnent des ordres. Nous voyons tous nos camarades encerclé par des hommes et leurs chiens. Nous sommes sommés de partir. Malgré la peur, je vais chercher dans un tiroir quelques affaires, ma carte d'identité, mon appareil photo et mon iPad. Je mets mon sac tout en marchant, nous nous enfonçons dans la forêt, un camarade à côté me dit : sais tu où ils nous emmènent ?


Five Penny, Wild, Yen Bai. Onctueux, doux et floral. 55.000 đôngs. Quel plaisir de retrouver le thé vert. Il tiédit l'âme si froide ce matin. Un bout de gâteau pâteux et chimiquement sucré offert par la maison. Me force à finir par respect pour l'attention. Après chaque bouchée, mâche un bout de mức gừng pour passer le goût du supplice. À gauche la même fille, derrière le même type. On se dit bonjour. Rien d'autre. Ici chacun reste dans son coin. C'est pour ça que je viens. Être seul parmi d'autres solitudes. Je baille à répétition. Sous les tags un type par terre affalé sur lui même à côté d'un bouquet de fleurs. Je me lève, prends en photo. L'autre habitué m'adresse soudain la parole : «— comment tu parles aussi bien la langue ? — 10 ans que je suis ici. — Mais tu as quel âge si je peux me permettre ? — 34 ans.» Son visage se décompose devant mon apparente jeunesse. Il semble presque gêné. Ou bien ma présence soudain le met mal à l'aise. Je ris intérieurement. Et me délecte du choc que je provoque. Me rends compte que j'ignore le nom du serveur au polo vert. Je ne le demanderai pas. J'aime la relation de politesse entretenue avec son anonymat. Nous parlons du temps. qui passe. Qu'il fait. Nous parlons des enfants obèses. De ce qu'on mange dans les mall. Nous parlons des bons ou mauvais mức gừng. Des embouteillages. Nous parlons De la pollution. Des fleurs. De Saigon. Nous parlons 10 minutes quand j'arrive. Puis nous nous taisons, chacun retiré dans notre fatigue d'exister.


Je marche sous le caniard. M'arrête un quart d'heure manger je ne sais plus quoi, sans faim aucune. Ça finira en diarrhée. Puis je repars errer, croise une Ferrari jaune-cocu, des masseuses probablement belles derrière leur couche de maquillage, des touristes perdus, le gris d'une façade. Puis j'arrive sur mon bout de trottoir. «— Toutes les tables sont réservées à partir de 17 h 30» dit le gérant. J'accepte sachant que les clients viendront au moins une heure en retard. J'ouvre le journal, cherche à écrire quelque-chose. J'attends qu'une phrase surgisse en fumant une raison.


Le mégot écrasé. Toujours rien. À quoi bon forcer... Je m'arrête ici pour aujourd'hui ? Non paresseux ! Il y a toujours quelque-chose. Prends le temps d'ouvrir les yeux. Elle par exemple, si mignonne en robe noire et bottines en cuir marron, qui a l'air de chercher un lieu où s'arrêter. Elle traverse l'écriture quelques secondes et disparait à jamais, au coin de la rue. Qu'en reste-t-il ? Une envie de faire l'amour à son visage.


Sur le trottoir, la boîte à cirage aussi seul que moi. 


Une autre bière. Déjà plus de 17 heures 30. Pancarte "reserved" sur les tables toujours vides. Le gérant s'impatiente. Une poussette passe avec un petit qui se frotte les yeux comme ma fille quand elle a sommeil. Derrière les vitres des bus, les touristes regardent sur notre terrasse la vie d'une ville dont ils ne connaîtront jamais rien. Quoique. Y'a peut-être un type parmi eux, qui un jour, reviendra sur cette terrasse où l'on boit sur le trottoir pour s'asseoir à son tour... et regarder immobile la ville tourner en rond.


La nuit est tombée d'un coup comme on éteint la lumière.  J'ai la migraine. Un sac de Mực khô et basta.

mardi 3 janvier 2017

#487


Peu dormi. Réveillé à 4 h par Isabelle. Mon nez coule. Sors 500 mg d'aspirine de la boite à chaussures. Les paupières lourdes je regarde se dissoudre le cacheton dans l'eau. C'est la seule neige que je goûterai cet hiver. Ni montagne, ni coke de prévu. À la fenêtre la nuit est encore la nuit. L'horizon noir profond. La constellation des lampadaires toujours aussi énigmatique. Me rendors une demie-heure après avoir hésité à rester éveillé. Bois un thé vert menthe de supermarché. De plus en plus de mal à avaler ces saveurs truquées. Pars en avance dans la ville encore fraîche. Toutes les rues bouchées comme mon nez. Je suis un casque parmi des millions. Je traverse la ville sans la regarder.


La réceptionniste de l'école me souhaite une bonne année. Sa politesse adoucit mon humeur de merde. Les élèves rament entre imparfait et passé composé.  J'échoue à leur faire comprendre ce qui m'est naturel. Signe d'un mauvais prof. Une fois la classe terminée m'en vais boire un thé. Un vrai. Signature no 1. Oolong liquoreux. Regrette un peu mon choix. Le thé vert me manque. Pourquoi je l'évite depuis quelques semaines ? Pour retarder le plaisir de le retrouver. Le serveur au polo vert semble encore plus fatigué que moi. Nos fatigues sont quelques peu différentes : la mienne est dû au sommeil assassiné par les pleurs de ma fille, la sienne est entretenue par l'ennui des jours qui tournent en rond comme la musique de fond du salon, toujours la même... il s'endort un peu, puis relève la tête et regarde la ville défiler sous l'éclaircie. Ses yeux retombent aussitôt. Il dégage une douceur trop rare en ce monde.


Où vais-je manger aujourd'hui ? Toujours la même question. Entre L'envie de changer et la flemme de chercher autre part. Quelque chose de rapide, de pas cher. Avec une table où poser l'iPad, histoire de déjeuner avec l'écriture. Me souviens qu'hier soir, je m'étais promis de rentrer dans l'église. M'y asseoir, écrire au coeur des prières murmurées, jauger la fraicheur et le calme d'un lieu devant lequel je passe tous les jours sans jamais m'y arrêter.
Certitude de me duper à écrire le quotidien ainsi. Ce qui se passe dans le journal n'a aucun interêt. Ce qui me tient, c'est le mouvement de la pensée, son aspect désorganisé, sa structure hésitante et chaotique. finir le thé. J'ai du mal avec ce thé là aujourd'hui. Le goût liquoreux me donne la nausée. L'impression de boire un grog. Et dire qu'il y a quelque jours je disais au serveur au polo vert que c'était mon thé préféré. Selon les jours, mon appréciation change. Un peu comme mon regard sur les gens et la ville. Mon regard sur moi est en revanche toujours le même. Désabusé.


Je suis à la fenêtre d'un bus qui ne s'arrête plus. La destination connue de tous. Ça fonce avec moi dedans. Aucun moyen de sauter en marche. Au même âge, je souhaite à ma fille de n'être pas là où j'en suis. Certain qu'il y a d'autres façons plus agréable d'habiter sa vie. J'ai fait le tour de l'église avant d'aller manger. J'y rentrerai plus tard. Des jeunes mariés en pleine séance photo prenaient la pose du bonheur sous une pancarte "interdit de pisser contre le mur". Les photos seront dans leur chambre, au dessus du lit conjugal. Dans le salon. À l'entrée. Les murs témoigneront à jamais de leur union, de la beauté photoshopée des premiers jours. Sur le chemin du restaurant, j'ai croisé des postures assises sur un banc, deux jeunes nước ngoài à dread locks, des arbres à l'écorce immatriculée... pas grand chose d'autre. Pourquoi ce resto là ? Aucune idée. Blindée de touristes et d'expat, un lieu top choice tripadvisor. Où la bouffe est insipide. Et finalement assez chère. Les gens s'y sentent bien ici. Il y a des couleurs vivent. Ça fait "Vietnam" avec la fresque propagande au mur. Les jackson five en fond. Menu proche de ce qu'on trouve dans les resto Viêt à l'étranger. Tous semblent heureux qu'un lieu répondent à leurs attentes à la nouille près. Qu'est ce que je fous là ? Il y a les arbres derrière la vitre. C'est pas loin de l'église. Et puis ça change.


L'entrée arrive. Et comprends avant même de goûter que ça n'aura absolument aucun goût. manque d'herbes, de texture. Ça ne remue rien sur la langue. Aussitôt avalé on me débarrasse. On me veut parti au plus vite.


Place au main course. On reste sur la même tonalité : néant sur palais. Même les feuilles de bétel, d'habitude si goûteuse, ils sont arrivés à les castrer de leur pouvoir aromatique. Le bol plein de bún et de salade donne l'illusion que c'est copieux. Les carottes marinées sont certes humides mais sans aucune acidité. Même le nước mắm manque de punch. Pense à T. qui rêverait d'avoir à disposition un lieu aussi bien situé. J'aimerais mettre le chef et tout le staff de ce resto à la con devant un bol made in T. Même moi serais capable de proposer un bol moins triste en bouche. Plus je mâche, plus j'ai le sentiment d'avoir perdu le sens du goût. Tout aliment mis en bouche est comme éteint dans une sorte de neutralité tuant toute vie en moi. Ça doit être propre, certes. Les cuisines sont propres dans ces lieux là. Il y a le wifi. C'est climatisé. Mais ça ne suffit pas. Presque fini et encore faim. Je savais à quoi je m'attendais mais suis déçu ne n'avoir pas su choisir ailleurs. Parfois je fais des choix imposés par des contradictions intérieures, des fatigues qui me mènent au coeur de ce que je maudis. Enfin, pas de quoi s'énerver. Même si ça me coûte une heure de cours. Je ne reviendrai plus. Je m'étais déjà dit ça la première fois. Alors avoue ! Pourquoi tu es encore revenu ? Il y a bien une raison ! Et ce n'est pas la bouffe ! Je cherche... mais ne trouve sincèrement aucune excuse. Voilà où j'en suis. Je dérive et échoue dans des lieux que je n'aime pas. Et pourtant c'est dans ces lieux là que ça écrit le plus. Oui, voilà pourquoi je suis venu. Pour que rien ne me détourne de l'écriture. Si j'étais devant de la bonne bouffe, le plaisir de manger aurait interrompu le flux de l'écriture. J'écris mieux dans un environnement hostile. D'où le désir d'aller à l'église. The bill please ! L'opération manager débarrasse. How was your lunch sir ? .... (no answer)

Près de 4 heures que j'écris. Et pas un seul mot ne signifie. Je devrais m'abstenir. Mais ce billet sera au moins la preuve que j'ai vécu ce jour là. Ce n'est pas la succession des billets sur le blog mais les jours qui fabriquent de l'oubli. Une fois écrits, peu importe sur quel support, les mots, aussi futiles soient-ils, donnent au temps une raison d'être passé. Bon, j'y vais rendre visite au crucifié ou pas ? L'addition apparait sur la table. 30 000 de taxes et service charged ajoutés à la note. Amertume. Peur de l'argent qui chaque jour me vide les poches. Plus Le chiffre des billets blogs augmente, plus celui du compte en banque diminue. Sur le chemin, je m'arrête deux minutes sur un banc le temps d'une cigarette. Trois visions : un type qui pisse contre un arbre, un arbre qui pisse contre la ville, et une nước ngoài assise seule, avec un livre ouvert, le regard vide fixant deux jardiniers.


L'église de briques toulousaines ne m'évoque rien de Toulouse. Tant mieux. Soulagé d'être un homme sans passé. À l'entrée les touristes multipliant les clichés. Impossible de s'asseoir. Le passage vers les prie-dieu est bloqué. "Keep silent" dit la pancarte. Pas d'inquiétude. J'ai su le rester toute ma vie. Ici un cierge et quelques vitraux. Les carreaux par terre. je tourne le dos à l'intérieur pour regarder dehors. Cette année encore, Jésus est né. À l'ombre de la ville. Juste en face d'Hsbc.


Je prends en photo Marie de dos. Ne me retournerai pas sur son visage. trop peur d'abîmer le souvenir que j'ai d'elle. Trois oiseaux à ses pieds me surprennent. Près 15 heures : je reviens déjà sur mes pas. Je n'ai plus de mots, tous soudain emportés par le vent brassé d'une journée en ville.




dimanche 1 janvier 2017

#486


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Premier jour sans blog depuis 4 ans. Surpris de n'en ressentir aucun vertige. Sûrement parce-que je n'ai rien effacé. Il peut ressusciter n'importe quand. Intact. Pourquoi fermer alors ? Pour savoir si ça changeait quelque chose d'être hors ligne. Mais le suis-je vraiment, puisque ce que j'écris en ce moment est destiné aux nuits échouées ?

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Désir de me déposséder de tous, des textes inachevés, les publier quelque part, tel quel, faire place nette, n'avoir plus aucun incipit, aucune phrase sur laquelle me reposer. Fermer le blog, c'est mettre en acte une fausse disparition, c'est toucher au désir de tout supprimer, sans en être capable. 

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J'ai peu de mots auxquels m'accrocher. Ce qui cherche à se dire est à l'étroit dans la pauvreté de mon vocabulaire. Je tourne certainement en rond autour de quelques mots. Toujours les mêmes. Leur nombre doit pouvoir se compter sur les doigts d'une seule main. Quand, rarement, un mot un peu sophistiqué apparait dans la phrase, je m'en méfie. D'abord, je me demande d'où il sort. Et puis il sonne faux et je n'ai aucun rapport intime avec lui. Il donne d'abord l'illusion d'exprimer quelque chose d'inexprimable sans lui, parce -que la précision de sa définition lui donne un air irremplaçable, mais sa lourdeur détruit toute vie dans la phrase. Je n'ai rien contre le mot en lui-même, mais besoin de l'apprivoiser pour lui donner vie.

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Je ne connais aucun lieu où le calme est parfait. Et même si j'en trouvais un, je resterai intranquille. Parfois, dans le silence le plus nu qui soit, la tête fait un bruit continu. Au contraire, le brouhahas de la rue mène à une attention flottante, presque distraite, présence-absence confortable pour écrire.


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Il n'y pas si longtemps, j'avais besoin de me réfugier dans la ville. Aujourd'hui, quelque chose me contraint d'écrire dehors. Là. Sur le trottoir. Dans le ronronnement des machines, les allées venues des passants, l'attente des chauffeurs de taxi arrêtés, l'ennui des portiers aux heures creuses du milieu d'aprèm, le pas qui traine des serveuses fatiguées, les flics en civil éméchés caisse d'heineken vide à leurs pieds, le reflet des façades dans les vitres... Je ne suis ni un touriste qui passe, ni un habitués. Je n'appartiens pas vraiment au mouvement de la ville. Me sens plus proche des chaises vides à côté, du tremblement du thé dans la tasse. 


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Devant la ville continue de tourner. Un ongle entre deux dents, le regard dans le vide, j'attends une phrase à écrire. Elle ne vient pas. 

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J'écris parfois pour donner un objet à mon angoisse. Mais mon écriture est sans objet.

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Hors ligne, un site respire encore. J'ai peut-être fermé pour savoir si les nuits échouées existaient sans le web. Le blog, même hors ligne, reste mon unique lieu d'écriture. Je sais aujourd'hui que j'y suis très attaché. Parce-que j'y suis un peu (très peu) lu, bien sûr. Mais j'ai trouvé une autre raison en fermant : sa forme ramasse en un seul lieu le cheminement de ma pratique. J'archive en séries titrées pour faciliter le relecture mais la direction du travail est avant tout la succession des billets numérotés. C'est la seule série qui signifie quelque-chose pour moi. Ça avance. Pas droit. Comme un type un peu ivre sur le chemin du retour. Ça avance. Et c'est compté. Comme le temps. 


On dit que le blog fabrique de l'oubli à cause de l'empilement des billets. rien n'empêche de replonger dans les "archives". D'ailleurs, est-ce qu'une page papier lue est considérée comme une archive parce-que déjà tournée ? Il m'est arrivé de lire des blogs du début jusqu'au dernier billet, revenir sur des billets déjà lus de les relire différemment avec le temps passé. Ce que laisse Francis Royo par exemple, est-ce mort parce-ce qu'il est mort ? Parce qu'Analogos est désormais "sans activité" ? Personnellement je le lis souvent. Et ses vers sont bien vivants.

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Le blog est une forme secrètement méprisée par bon nombre de blogueurs.

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ma voix sort de sa cage, sale éraillée, des mouches tournent autour de la bouche sèche, le silence oublié a mal tourné, tout comme le lait tiré au sein du néant, aveuglée par le jour, j'avance à tâtons les mains sur le clavier. J'ignore où je vais.

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photo d'en tête : ouvrir dans le noir une fenêtre sur l'intérieur. On aperçoit une structure, un escalier. J'ignore où il monte. La photo d'en tête n'est pas seulement une illustration. Elle a une conséquence sur le travail. Chaque fois que j'ai changé d'en tête, l'écriture a dérivé.

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Les grues sont innombrables. Chaque mois un nouvel immeuble se dresse. La ville écrit sous mes yeux. Tout comme moi face à mes phrases, elle semble ne pas savoir où elle va.

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Je ne passe pas par la mémoire consciente pour écrire. J'ignore pourquoi. L'enfance n'ouvre rien. Peut-être parce que je n'en ai plus aucun souvenir. Depuis quand ? Mais elle doit être en moi quelque part, perceptible dans ma façon d'être au monde.

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 fermer le blog, c'est aussi créer un temps mort.

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des mouches se posent sur mon avant bras, au coin de la table qui tremble à chaque lettre tapée. À gauche un masseur vient d'imposer un massage à un étranger devant sa bière. Il s'attarde sur les jambes et les genoux. Son vélo attend au bord de la route. Un chapeau conique me propose d'acheter un éventail, je baisse les yeux, dis non de la tête sans même lever le regard. Rien n'interrompt la marche de l'écriture. Un serveur passe, pointe du doigt le masseur et dit à l'étranger "his massage no good!" L'étranger rit. Le masseur reste assis, trinque sa canette de redbull contre la tiger bia de son client. Une casquette s'approche et me propose de cirer mes vieilles godasses. Je baisse les yeux dis non de la tête, rien n'interrompt la marche de l'écriture. Même quand elle marche dans le vide, n'écrit sur rien.

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dîner de noël en tête à tête avec le mur : deux radis, un jambon, trois citrons et quelques figues.


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Je ne suis pas dupe : écrire sur l'écriture donne l'illusion d'avoir quelque chose à écrire.

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Toujours obligé de mentir pour aller écrire. Prétexte quelque chose à faire, du travail, un rendez-vous. Comme s'il fallait que ça reste secret. Comme si écrire était une infidélité à la vie de famille.

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les décorations de Noël sur l'hôtel Caravelle. Des fils lumineux sur chaque contour de façade. J'ai imaginé toute une ville décorée ainsi. Ce serait extraordinaire, de surligner de lumières toutes les lignes qui nous entourent. On verrait enfin la gigantesque cage labyrinthique dans laquelle nous vivons.


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Quand je suis assis à ne rien faire, j'essaie parfois d'imaginer mon visage. Il me semble que j'ai l'air très sérieux, presque grave. Le masseur n'est d'ailleurs pas venu m'aborder. Ou bien ma posture dégage une intériorité que personne n'ose déranger. Comme si j'étais en période de deuil et que tout le monde, à voir ma gueule fermée, le devinait.

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deux masseuses marchent main dans la main, comme des écolières après la sortie des classes. À la terrasse, je peux sentir l'odeur du regard des hommes sous leurs jupes. 

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J'échange quelques mots avec un flic-oiseau. Il m'offre une cigarette. Me demande d'où je viens. « — je ne me souviens plus.» Nous rions ensemble.

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tous les métis de mère française et de père viet que j'ai rencontrés font 10 ans de moins que leur âge. Nous avons tous des gueules de bâtards sensibles.

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Je regarde au loin pédaler un homme et me demande où il habite. il occupe tout mon esprit le temps d'une cigarette. J'imagine sa maison, sa famille, ses tongs à l'entrée au milieu des autres paires, son fils rentrant du travail, sa femme s'attachant les cheveux... je les regarde assis par terre manger en famille... chez eux dans ma tête.

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Il y a des jours où on m'aborde en anglais, d'autres en viet. Est-ce l'appréciation de ceux qui m'abordent qui change, ou les traits de mon visage ? L'idée d'être d'identité mouvante me séduit. Et affirme mon sentiment apatride.

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comptoir auquel tu écris, devant un thé, salon choisi au hasard d'une errance, devenu avec le temps refuge quotidien à l'oubli du monde en plein coeur du monde.

— Tiny daisy s'il te plaît.
— Tiny Daisy, thé vert aux chrysanthèmes. Bien  monsieur.
— Chez moi les chrysanthèmes d'automne sont consacrées au fleurissement des tombes.
— pardon monsieur, je l'ignorais répond-t'il gêné...
— L'essayer c'est un peu boire quelques gorgées de mort.
— je crois qu'ici, il est symbole de longévité... 

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ces notes servent elles à quelque chose, si ce n'est à me persuader que j'écris encore ?

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Il faut écrire la ville comme je marche dans la rue. Que l'écriture développe ses propres sens, indépendamment des miens. Une odeur un pas, une posture un pas, une texture un pas, un bruit un pas, une musique de fond insipide un pas, une discussion au téléphone un pas, des yeux rivés sur Candy crush un pas, une clope aux lèvres un pas, des mains croisées derrière la tête un pas, un bâillement un pas, une sieste dans un hamac attaché à deux poteaux un pas, des viandes grillées sur le trottoir un pas, un éventail propage la fumée au nez des automobilistes affamés un pas, un gémissement dans une chambre à l'heure un pas, une caisse de bières vide sous la table un pas, un couple cherche une rue dans son guide de voyage un pas, des photos de l'église un pas, de l'opéra un pas, des selfies devant les vitrines de luxe un pas, des t-shirt same same des cigarettes des fausses rayban à vendre un pas, des billets de loto un pas, des bánh mì chauds un pas, des tableaux vides de peinture, copies de Van Gogh, Hopper, paysages lisses de rizières et chapeaux coniques un pas, des fleurs arrosés sur un balcon un pas, "sir body massage sir " un pas ? "You ! Motorbike ?" un pas, une suite de pas, dérive sur les trottoirs, vagues successives de fragments insaisissables à chaque pas. 

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une fête improvisée sur le trottoir, ivresse bête et joyeuse hurlée sur le battement de ce que certains appellent la musique, profond mépris du silence... je mets mon casque sur les oreilles. Sans musique. Comme des boules quiès. Je marche. Cherche en moi un abri dans le chaos.

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une silhouette à son balcon, un balcon tout con, trois plantes vertes du linge qui sèche une cage à oiseaux, rectangle en béton mouillé de mousson, maison d'un autre où mon regard se réfugie un instant, en marchant.

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Je loge avec une famille de réfugiés dans un appartement vide et délabré par la guerre. En levant la tête, j'aperçois par le trou dans le toit quelque chose qui tombe du ciel... qu'est-ce ? Un avion ? Non, un bateau ! Il tourbillonne dans le ciel. À la merci des rafales de vent. Il s'apprête à tomber sur nous, pile dans le trou de notre toit. Il tombe à une vitesse hallucinante, droit sur un ami, un jeune ami arabe. Moins de vingt ans. Je hurle. Pleure. On ne peut même plus voir le corps. Juste des éclaboussures. Il a littéralement explosé à l'impact. Étrangement, ça n'a réveillé personne. Nous réveillons donc les autres pour leur dire ce qui vient d'arriver. Les enfants dorment. Nous ne ne sommes plus en sécurité ici...Nous devons chercher un autre abri. Avec un toit. Sans trou. Un endroit sûr. Sur la route, nous tombons au hasard de nos pas sur une sorte de motel, série de chambres sur un couloir. Chacun prend possession des lieux. Il me faut à nouveau partir aller chercher quelque chose. Je ne sais pas encore quoi... Je préviens les autres. La famille avec enfants s'inquiète. Ils me disent d'être prudent. De revenir vite. Je marche dans les rues désertes et grises. Le vent est fort. J'entends du bruit. Des bruits d'hommes. Ça vient d'un immeuble.  J'arrive dans un parc et tombe sur B. Il me raconte qu'il prépare un album un peu à contre coeur. Enfin Il est là mais peu motivé pour continuer le peura. Tu veux écouter ? Je dis oui. Son iPod est en haut, dans l'immeuble. Je monte suis accueilli par un autre groupe de jeunes. L'un d'entre eux semble entrainer un plus jeune à se battre avec une batte de baseball. Il l'utilise comme un sabre. C'est impressionnant. Il ressemble à Philippe Seymour Hoffman. On m'accueille sympathiquement. Sans moquerie. Je me sens en confiance. Un barbu me montre un plan sur la table. Des jolies et jeunes filles sortent d'une pièce. Je les salue. Elles me saluent à leur tour. Une brune a même un sourire insistant. B. me prend par l'épaule et dit : « je vais me faire un spliff à l'ombre d'un arbre en bas dans le parc. Rejoins moi quand tu as fini.» Je pourrais rester dans cet immeuble avec eux. Il me le propose. Mais je dois au moins prévenir le groupe que j'ai laissé derrière moi, les prévenir qu'on pourrait rester tous ensemble ici. Je pars, on me salue chaleureusement. Une des jolies filles m'offrent un iPad, elle me dit que j'en aurai besoin. Elle semble triste, voire inquiète de me voir quitter l'immeuble. Je refuse le cadeau. Avant de sortir, je vois une autre fille à la fenêtre. Qui est elle ? Elle semble dans mon souvenir détenir quelque chose d'important et d'énigmatique. J'ignore quoi. Arrivé dans le parc, B. n'est pas là. Je décide de revenir sur mes pas, d'aller rejoindre mon groupe. Mais je ne trouve plus le chemin. Je ne reconnais rien. C'est comme si toutes les rues avaient bougé. La peur monte. Je remonte une petite rue. Un chien me poursuit. Il est enragé, il s'apprête à mordre. Je sais qu'il faudrait que je reste calme mais ma peur me submerge et je ne peux m'empêcher de le repousser d'un coup de veste. Deux types qui marchent derrière moi, assistent à la scène, je ne sais plus ce qu'ils disent...

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Au pas de la porte d'un fast food, une boîte avec des serviettes en papier dedans. Une note : cherche famille et blablabla. Sous les serviettes un pelage bouge. Une tête sort discrètement. C'est un chaton. Les gens passent et ne remarquent rien. Je pense à ma fille endormie.



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Sur le bitume la moitié d'un visage gisant dans le sang et les éclats de pare-brise. L'autre moitié disparue. Visage d'une joue, d'un oeil. Le reste est un trou. Par terre le corps encore à cheval sur l'épave de sa mobylette. Pas un membre ne bouge. Le chauffeur du taxi cabossé se gratte la tête appelle l'air embarrassé un numéro qui ne répond pas. Autour du corps, les yeux d'un petit attroupement. « — il devait être saoul... » disent-ils. Son sang crée un embouteillage. On regarde curieux le mutilé. La mort me souhaite la bonne année. Je m'éloigne.

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Rien à faire. Je n'arrive toujours pas à m'envoler... autant ouvrir les nuits échouées...