samedi 17 décembre 2016

#485


brûler le livre en cours dans la tête, en publier ici les lambeaux


la crasse du petit garage à ciel ouvert, des sandales en plastoc blanches couvertes de cambouis, une chemise trop grande, délavée, trouée, détruite d'avoir travaillé, chemise aux relents d'hommes et de ville, criblée d'empreintes de doigts, de mains qui s'essuient, impossible de savoir de quelle couleur elle était neuve. Sur la tête une casquette terne, gorgée de sueur, de pluie, sur le trottoir un gobelet de café noyé dans les glaçons, la paille semble attendre les lèvres du mécano

*
— Kétamine, de l'héro... des filles ? 
— ...
— attends 5 minutes. Assieds-toi là. Ça arrive...
—...
— tu as vu comme il a plu hier ? Combien de moteurs se sont noyés ? C'était inondé dans ton district, t'habites où ? Dans le 7 ? Prends mon numéro, ce sera plus pratique, ou donne-moi le tien... 
— ...
— ...
— ...
— n'aie pas peur de la police... tu sais ce que c'est un flic oiseau ? C'est un flic qui s'habille en civil, c'est surtout d'eux dont il faut se méfier, mais t'inquiète, je sais reconnaître les oiseaux à leur façon de marcher...

— je suis fatigué, déjà 55 ans, encore 10 ans et je prends ma retraite, je n'ai plus l'énergie. J'aurai en 65 ans... c'est vieux quand même 65 ans pour dealer...
— ...
— tu as des enfants toi ?

*
os en métal, en acier,
ma chair pue le béton frais 
hier je me suis par mégarde ouvert la veine
et du ciment coulait







jeudi 15 décembre 2016

#484


Sur un banc, au bord du fleuve enterré vivant (devenu une grande avenue). Lu presque trois heures. Cendrars. Apollinaire. Quand j'ouvre Emaz, un homme s'assoit à côté de moi. Curieusement, ça ne me gêne pas. Entre deux poèmes j'ai relevé la tête. J'ai vu des corps seuls marcher. Des couples main dans la main. Des filles posant pour un selfie. Un homme costumé en ours. Chacun son costume, certes... mais certains sont plus encombrants que d'autres. 


Une femme d'une cinquantaine d'années aussi, qui semble errer, cherchant un lieu où s'asseoir, sans pouvoir se décider. Je salive sur bon nombre de jeunes femmes. Je les déshabille. Ne reste d'elles qu'un t-shirt, des chaussettes et leur jambes nues écartées. Cru un moment que la pluie revenait. Le vent frais a balayé du ciel la menace. Il soulève les franges, fait tanguer les arbres. Le soleil m'a même salué. La saison sèche va t'elle enfin commencé ? La nuit est presque tombée. Bientôt plus que des trous de lumière sur le noir des façades. Ce qui freine l'écriture :  l'orgueil d'écrire un livre. Écrire ici suffit. Accepter de n'écrire que du déchet. Attendre autre chose. Sans savoir quoi. Si. Le savoir. L'espace d'un livre qui signifie enfin quelque chose. J'allais écrire que je suis paresseux. Mais ce n'est pas de la paresse. C'est un manque profond de volonté. Je subis la dictature du vide en moi. Et ne trouve nulle part une raison de résister. Effrayé que ce vide m'effraie de moins en moins. J'ai perdu mon portable. N'ai pas les moyens d'en racheter un. Tant pis. Le désir de photographier n'est pas si grand. Une période quotidienne de drogue prend fin aujourd'hui. Je m'en vais boire une bière pour me désaltérer. J'aurai pu acheter une bouteille d'eau au circle K. Mais n'avais pas de monnaie. Par peur d'énerver la caissière, je reviens sur mes pas et me rends au bar habituel. Je choisis la terrasse. Parce-que l'air est si agréable aujourd'hui, sans moiteur à rendre fou. Derrière la tour de verre.


 Devant la tour Sunwah.



Je pense à Gabriel Franck qui s'apprête à publier deux livres papiers. Est-ce que je le jalouse ? Est ce que mon écriture mérite un livre ? Est-ce qu'un livre est un mérite ? Il m'a envoyé une photo hier. J'aimerais les avoir en main. Pour les lire. Mais surtout pour avoir quelque chose de sa présence avec moi. Des pages comme la chair d'un ami absent. L'amitié me manque. Pas les amis. Ces derniers temps j'ai quémandé des rencontres sans intérêt. Juste pour parler quelques heures. Me donner l'illusion de n'être pas aussi seul que ça. En quoi ma nature m'empêche d'aller vers l'autre, empêche l'autre d'aller vers moi ? Ma bière déjà finie. Une autre ? Non, l'happy hour est terminée depuis une demie-heure. Temps de rentrer. D'aller faire le sapin pour le premier noël de ma fille. D'aller me battre pour maintenir en vie un mariage qui chaque jour, s'auto-détruit. Pourquoi ce frein, cette presque honte d'écrire ça ? La dame qui cherche où s'arrêter repasse. Elle prend une photo du bar. C'est elle.


En reposant l'iPad, ma cigarette heurte la table. La brise éclabousse l'écran de cendres chaudes. Nous sommes le 15 décembre. Ma fille à huit mois aujourd'hui. Batterie faible 10% dit l'iPad. La machine ordonne de s'arrêter là. Tant mieux. «— Excuse me, would you like another beer sir ? — No thank you.»


lundi 12 décembre 2016

#483


Des bouts de façades, de toits en tôle rouillée, les fils électriques, déployés comme une gigantesque toile d'araignée, l'électricité noue les vieux murs pour ne pas qu'ils tombent, il reste ici des hommes parmi la quinzaine de chats qui logent en bas, là où l'on ne descend jamais, là où il arrive à certains de jeter leurs déchets, les chats accourent, se battent, ça sent la pisse le poulet grillé, la pluie et l'héroïne, y'a même en bas une affiche SOS DROGUE, avec une tête de mort dessus. La ville demande aux bons citoyens de dénoncer les drogués au moindre soupçon. Hier j'ai vu une seringue sur le canapé à côté du vide ordures.


*
le livre en cours est un cancer. J'ingurgite trop de substances, me pollue le corps de ville. Je la laisse m'autodétruire, au prétexte d'écrire à son sujet. À quoi bon résister. à quoi bon rapiécer des morceaux de journal pour faire un livre. Je suis l'écriture d'un blog avant tout. Chaque billet naît du précédent. Peu importe les séries, le blog est d'abord un seul et même mouvement, d'où la numérotation des billets, malgré les classements en série. Les nuits échouées sont désormais le berceau de tous les lieux d'écriture. 



*
Un clique me sépare du lecteur. Aussitôt le billet publié, ma présence disparait dans l'espace public, comme un manteau dans la foule. Cliquer sur  “publier“ c'est laisser la fenêtre ouverte de mon atelier avant de partir. Je n'oblige personne à venir poser les yeux sur le travail en cours. Je laisse juste ouvert à qui veut bien passer quand je n'y suis pas. 


samedi 10 décembre 2016

#482


La ville me creuse, martèle en moi jour et nuit, je dors dans un bruit de grue. Combien de trous de perceuse dans la mémoire ? La ville a investi l'intérieur de mon être, elle y monte un chantier pharaonique... et infini.  
Elle ne cesse de s'auto-détruire pour rebâtir derrière, plus beau, plus gros, plus cher, on rénove rarement, la ville en moi est un éternel recommencement... d'où la difficulté de l'écrire.
La ville n'a pas le temps d'avoir une mémoire, son visage est vivant, bouge féline, sa silhouette grandit à une allure infernale, marche à la vitesse de la lumière, insaisissable, son visage se construit sous mes yeux...
Les façades changent. Des tours de verre, dont chaque carreau est un reflet du ciel. Le puzzle étrange de maisons infini, pièce après pièce, des bouts de camapgnes sont devenus des quartiers, les ruelles labyrinthique de deux mêtres de large, où l'on passe en mob, mange, vend, marche, joue, attend. Pas encore fini le chantier d'en haut qu'un autre commence en bas. Les appartements vides et revendus à peine achetés, un café fermé, l'autre qui ouvre à sa place, au même endroit, sous une autre enseigne, un autre design, une autre table où s'asseoir... et écrire la ville en moi.



*
Une photo d'Iphone filtrée, "instagramée" n'a probablement aucune valeur artistique. Je ne prétends pas être photographe. C'est juste devenu un geste qui fait désormais partie de ma pratique d'écriture. Je prends des photos comme on prend des notes. Je fais avec mes moyens, avec les outils que j'ai sous la main. Photographier n'est qu'un prolongement du travail, un travail sur mon propre regard, à questionner chaque jour, l'oeil rivé sur la prochaine photo. Un regard encore timide, qui se maquille en jouant sur la texture, le contraste, la luminosité, le grain,

Comment se faire le plus discret possible, s'absenter derrière son cliché ? Souvent je me demande qui je photographie : la ville, ou mon regard sur elle ?


« Distinguer réalité et vie. Je n’écris, ne vise à écrire que vivre, même au plus dénudé. Il n’y a pas de réel, seulement de la saisie : un temps, un lieu, une main, une culture, une intelligence, une mémoire… autrement dit quelqu’un qui prend comme il peut dans une réalité qui le déborde. Dès lors, on est un peu comme un photographe qui multiplierait les clichés, non pas en vue d’une « bonne » photo, mais dans l’espoir que la somme des prises/poèmes donnera une idée de la complexité »

Antoine Emaz. « Cambouis » publie.net

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Parfois l'angle et les ombres trompent l'oeil. On regarde la ville comme un nuage, chacun y dessine ce que les formes éveillent.





vendredi 9 décembre 2016

#481


extrait du livre en cours : 



Signature no 1, Estate, Son La. Je verse dans ma tasse le thé brûlant, les effluves d'eau chaude se mêle à l'odeur fade de la pièce. Encore trop chaud pour pouvoir y tremper les lèvres. Je prends la tasse, le hume, essaie de deviner avec le nez ce qu'il deviendra dans la bouche, il sent la liqueur chaude. Première gorgée. thé rôti, smoky, liquoreux de texture, mais pas sucré... Beaucoup de mal à déceler ce qu'il cherche à provoquer. Je cherche des connexions avec le passé, aucune saveur en bouche ne rejoint un bout de mémoire. Ce sont là des saveurs jamais rencontrées. elles ne réveillent rien de mort en moi. Elles vivent pour la première fois leur pouvoir sur mes sens. Ça ne veut pas dire que le thé n'est pas bon, bien au contraire. Vierge de tout repère, résistant à toute métaphore, Il reste en bouche un mystère. Sa minéralité assèche le palais d'un goût de flaque, la dernière flaque vaseuse d'une source épuisée. 

En face le serveur au polo vert pèse du thé, l'emballe dans du papier d'or. Je termine ma première tasse. Ne pense toujours rien du thé. Sa présence sur la langue me préoccupe, comme tout inconnu en moi. La deuxième tasse est beaucoup plus sombre. Oui, comme le temps à la fenêtre, le thé s'assombrit.

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Antoine Emaz est un auteur qui ne me lâchera plus. Il s'est imposé avec autorité, comme Blanchot à une époque, dans une période sèche en écriture. Il est devenu, dans ma propre recherche de langue, une balise. Après avoir lu son cambouis surtout. C'est par ce livre que j'ai rencontré l'écriture d'Emaz. Il agit sur l'écriture comme un surmoi qui remet en question chaque mot posé. Mais un surmoi à qui je fais confiance les yeux fermés, il ne censure pas, il mesure ce que j'écris par devoir d'honnêteté. C'est ce que m'apporte Emaz en ce moment. Une sorte de baromètre de justesse avec la phrase. Ni mépris, ni vanité dans ce livre. Juste l'exigence de vérité face à la pratique de l'écriture.

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Le thé, dont il ne reste que le dépôt dans la tasse, à peine le temps de l'écrire que la serveuse me débarrasse, la tasse disparait derrière le bar, je ne me souviens déjà plus de sa couleur, de son aspect, l'écriture l'a ratée... La ville est l'échec de tant de chantiers d'écriture.

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écrire la ville à son insu, parler dans son dos


lundi 5 décembre 2016

#480


ça y est. Le journal s'impose. Je passe tout mon temps libre avec lui. Il parasite le livre à faire. Ses mouvements de langue remuent ce qui était devenu statique. 

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besoin de mouvement, être le plus mobile possible, silhouette discrète, chaque jour les mêmes itinéraires qui ne mènent nulle part. Je ne joue pas à l'homme affairé, si je marche le pas pressé c'est justement parce-que j'ignore où aller, parfois je tourne en rond dans la ville, reviens sur mes pas, hésite... les mains sur les hanches, je soupire, complètement perdu en moi.


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...une voix avec laquelle ma solitude n'est plus seule, tenue par la main de l'écriture...

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j'écoute avec grande attention le bruit des discussions derrière moi, en coréen, plus bas en viet, j'entends le bruit des cuillères, des tasses qui scintillent, j'entends le bourdonnement des rues derrière, il traverse les portes de la terrasse fermée, elle n'arrête jamais de tourner, même le silence est devenu son bruit de fond... le silence de la campagne me manque parfois, celui de la mer aussi... même si l'écho de son vide m'a souvent épouvanté, la mer manque terriblement. La ville est une musique aliénante, son silence se fait extrêmement rare. On le remarque parfois, dans la fraicheur de la nuit qui meurt, silence qui dure peut-être une demi-heure, et encore, déjà interrompu par les chocs des premiers camions containers, le chant des coqs de combat, les meuglements de bateaux dans la brume...

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   partie d'échec contre la nuit... je perds