mercredi 30 novembre 2016

#479

aujourd'hui, je travaille ce passage du livre en cours :

Tu me prends les yeux dans le sac : je suis bien en train de te voler le visage. J'évite de croiser ton regard, même dans l'écran. Je me cache derrière le casque du Xe Ôm. Les deux mains fermes sur le vieil Iphone, je ne me préoccupe que du cadre, rien d'autre. Je suis gêné d'oser te prendre d'aussi près. Pas de voyeurisme dans mon geste. Je te prends au même titre qu'un poteau ou un mur... tu n'étais pas supposé être le sujet de la photo. 


J'ai rencontré ton visage deux heures après, en consultant les photos prises à la volée du trajet. Tu m'as d'abord épouvanté de beauté. As-tu posé pour être aussi parfait ? Ton air vierge et sage ne m'éveille aucun personnage. Toute fiction te souillerait. Toi et la ville êtes de la même couleur de peau. J'avance à moto dans le noir. Je te suis dans la ruelle de deux mètres de large, te mitraille de photos pour forcer le hasard. Sur dix photos de toi, une seule porte ton regard. Il regarde. Non dans l'objectif. Mais droit dans les yeux. Son éclat me désarme. 



mardi 29 novembre 2016

#478



Quand je ne publie pas de billet sur le blog, je me sens incomplet. Comme si la journée sans écriture n'avait servi à rien. Je suis moins curieux, si peu de choses m'intéressent. Enfant étais-je déjà enlisé dans un ennui pareil ? Où est-ce le temps qui assèche à l'intérieur ? Constat d'échec : j'écris plus que je ne lis. Voilà ce que je suis devenu, quelqu'un qui s'intéresse plus à l'étranger en lui qu'aux autres. Même quand je n'écris pas, je passe mon temps à rester là, le regard à la fenêtre, à la recherche d'un peu de repos. Je ne me cherche plus d'excuses. Je ne lutte même plus. Je me laisse glisser dans le creux.


mon perchoir est moins vide qu'auparavant, le business tourne un peu mieux, c'est donc devenu bien plus bruyant. Pas encore au point de me faire fuir. J'écoute avec grande attention le bruit des discussions derrière moi, en coréen, plus bas en viet, j'entends le bruit des cuillères, des tasses qui scintillent, j'entends le bourdonnement des rues derrière, il traverse les portes de la terrasse fermée, elle n'arrête jamais de tourner, même le silence est devenu son bruit de fond... le silence de la campagne me manque parfois, celui de la mer aussi... même si l'écho de son vide m'a souvent épouvanté, la mer manque terriblement. La ville est une musique aliénante et continue, son silence se fait extrêmement rare. On le remarque parfois, au petit matin encore noir, dans la fraicheur de la nuit qui meurt, silence qui dure peut-être une demi-heure, et encore, déjà interrompu par les premiers chocs des camions containers, le chant des coqs de combat, les meuglements de bateaux dans la brume...


la ville est photographe...


samedi 26 novembre 2016

#477



mon angoisse t'a réveillée Isabelle
tu as ouvert le yeux sur mon visage
tu es restée calme et silencieuse
ton regard était différent
il m'a semblé un instant 
que tu me comprenais...

... puis nous nous sommes tous deux rendormis...

*


... photo de mon oeil ouvert en sursaut, la conscience encore engourdie de rêve, le réel dans lequel je me réveille est encore trop trouble pour y croire vraiment. La nuit pèse sur la tête comme la musique après le concert. Le rêve encore haletant transpire de la nuque. L'oreiller est trempé. La pensée cherche à reconstituer une sorte de récit, de sens auquel s'accrocher... mais les mots manquent. Leur absence éloigne pour de bon tout souvenir du rêve... si ce n'est qu'il était important. Et je reste toute la journée avec le rêve oublié, son trou qui m'emcombre.

*
Tiny Daisy, la province n'est pas indiquée sur le menu, Thé vert sauvage infusé aux fleurs de chrysanthème, un goût âpre et pourpre, attaque puissante, sa sècheresse est longue en bouche. Le dépôt du fond de tasse ressemble à des grains de sable. Je bois un désert noir. La théière est vide. Le serveur y verse de l'eau chaude. La seconde infusion dilue le thé. J'ai un poids moelleux comme un nuage sur la langue


    le temps et thé

vendredi 25 novembre 2016

#476



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je cherche dans les mots le différend duquel l'écriture a un jour commencé. J'écris avec un poids sur le ventre. 

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dans un café que je ne connais pas. À ma gauche les guidons d'une centaine de motos garées. Devant moi un tee shirt blanc moulant laisse apparaître une colonne verterbrale, celle d'une jeune femme très maigre. À Droite va et viens des voix, des pas de serveurs au bar. Une heure ici ouverte sur rien. Ça coûte 55 000 dôngs de m'asseoir là, devant ce smoothie trop sucré. Il est 17 h. Ça rentre du boulot. L'heure de pointe est pour bientôt. Une vingtaine de minutes encore et tous les véhicules seront bloqués sur la chaussée. J'ai un léger mal de ventre. C'est dû au lait ou au sirop violet ? je n'ai rien à écrire. L'herbe épuisée, plus rien ne vient. J'ai besoin d'une légère paranoïa pour écrire. Le mal de ventre se confirme. Je devrais cesser de boire le smoothie. Si je le laisse à peine entamé sur la table, le staff supposera que je n'ai pas aimé. Si je continue à le boire, je risque d'être malade. Je m'autorise à écrire le moindre déchet. Parce-que que l'écriture a faim, elle réclame à manger. Mais ma tête est vide de pensée, d'amorces de phrases, de vers. il n'y a plus que ce qui passe dans mes yeux, mes oreilles, mon nez. Je suis la présence d'une absence en plein coeur de la ville. Une étrangère fait son entrée dans le café. D'où est-elle ? Elle doit avoir vingt ans quelque-chose. Elle à l'âge que je fais. Pas l'âge que j'ai. Elle monte à l'étage. Rien de plus. Les moteurs se démultiplient. 17 heures 13. Je lève la tête et regarde une façade de maison peinte en verte. C'est affreux. Et je trouve ça presque beau.


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ce n'est pas le style d'une danse l'important, mais la danse elle-même, ce sont les danseurs qui font la différence, ceux qui même sous les ordres d'une écriture totalitaire, impose une identité, une singularité, une façon de bouger, de respirer comme aucun autre sur cette terre. Mêmes les chats ont chacun leur façon de se déplacer. j'écris les hommes comme on regarde errer les chats.

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je souffre d'une tumeur imaginaire. La douleur est peut-être plus réelle qu'elle en a l'air. Préfère ne pas consulter. Rester dans l'ignorance à son sujet.

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j'écris sur un fil, entre fiction et réalité. J'écris ainsi par honnêteté intellectuelle. Dois-je me laisser tomber d'un côté ou de l'autre ? Ou rester en équilibre sur ce fil pour avancer dans la langue ? 

*
 
    aujourd'hui la ville m'appelle par mon nom...


mardi 22 novembre 2016

#475



Je viens d'effleurer une fourmi avec le bout de ma cigarette. Elle n'est pas encore morte mais lutte déjà pour se déplacer. Ce geste n'était ni involontaire, ni volontaire. Juste un reste d'enfance qui torture les insectes. Je prends en photo la brûlée. Elle se glisse dans la rainure de la table. Comme pour se cacher, mourir dignement, seule, à l'abri de mon regard morbide. Dans le quotidien le plus vide qui soit, dans le silence de ces gestes inaperçus, se terre l'homme que je suis. Je relève la tête après avoir écrit ces quelques phrases. La fourmi n'est toujours pas morte. Je m'apprête à l'achever de l'index. Comme on tape un point sur le clavier.

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    ainsi le ciel est une fiction aussi ?




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Je suis sec comme une mer fictive. J'ai parlé en quelques semaines à plus de personnes qu'en deux années de vie. quelque soit la parole de l'autre, son visage, je le regarde et l'écoute attentivement. Je force ces quelques phrases. Parce-que plus rien écrit quand je suis sobre. la mer en moi s'évapore. L'Immobilité ne sert à rien. la patience ressemble à une prison sans limite. La ville passe devant moi, son réservoir de fiction vide, elle avance, les mains sur le guidon, un pied sur la mob', l'autre par terre, elle attend au feu rouge, le regard devant elle. Le jour se lève. La nuit tombe. Il pleut ou pas. Les secondes passent comme un nuage. Mon regard à travers la vitre est un soupir. Je ne lutte même plus. Un thé vert aux fleurs de pamplemousse m'accompagne. C'est une très vieille femme qui l'a planté, chez elle, dans une campagne du nord. Je ne me sens plus multiple, je suis seul et sans solitude. Je ne prends même plus de photo. Ce n'est pas le monde qui me lasse, mais mon regard sur lui. Il est temps de se taire. Ralentir l'écriture. Laisser macérer son désir de parler. Interrompre la conversation avec soi. Reprendre celle avec les autres. 


    le temps et le thé.


lundi 14 novembre 2016

474


La ville est une machine dont j'ignore la fonction


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je ne rêve plus depuis bien longtemps. Même l'inconscient s'assèche. Même l'inconscient vieillit. Ralentit. Beaucoup moins à l'affût. Il s'oublie à force de s'ennuyer dans la parole. Rien de l'être n'est épargné par le temps qui passe. Même l'écriture. Même le désir et la mémoire baissent comme la vue. Le rapport aux choses est sommaire, je me méfie de toute conviction, de toutes positions, celles des hommes, des personnages, des pronoms. Mon écriture se soupçonne elle-même d'être paranoïaque.

*
depuis quand suis-je devenu un buveur de thé ?


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devant la feuille blanche, en ce moment, selon les jours, soit c'est lutter contre l'impossible, soit ce sont de multiples possibles qui brisent en mille morceaux l'attention, impossible de se concentrer sur un seul, il faut ramasser chaque éclat en faire un autre livre... et c'est terrible, car je n'aurai bien sûr pas le temps de les écrire... 
ce n'est pas que je manque de temps pour écrire. Ça c'est une excuse, le temps je le trouve et le trouverai toujours pour écrire. Ne peux pour l'instant pas faire sans. L' écriture est en train de ravager mon temps de lecture. À de très rares exceptions près. Moins de temps, il faut choisir entre lire et écrire. Et l'écriture l'emporte toujours. Changer cela. Retrouver la nécessité de lire. Je m'assèche à force de penser en moi. Sans entretien avec la langue des autres, aucune littérature ne me paraît possible.

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je n'ai plus aucun ami. J'en suis sincèrement soulagé. Avec le temps, l'amitié est devenue autre chose. L'amitié est aujourd'hui liée à l'écriture.

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j'écris sur trois textes en même temps et relance avec une autre voix les chantiers en suspend, depuis déjà de longues années. Depuis la naissance d'Isabelle, le temps passe beaucoup plus vite. Je cherche par tous les moyens à me démultiplier, pour ne rien rater, essayer de tout vivre, l'écriture et la vie, et se rendre compte avec amertume que les deux se confondent. 

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ces dernières années j'ai vécu plus de secondes fictives que de réelles. 

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du linge sèche sur un fil
deux oiseaux qui se poursuivent
des coups de métaux pris pour un son de cloche
et moi qui passe


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écrire le silence qu'un mot révèle.

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ce journal doit oser l'expérience poétique, je veux explorer la langue comme matière, comme on jette sur la toile de la couleur pure, aujourd'hui même le récit m'ennuie, je veux que les mots seuls, dénudés de toute fiction, soient l'essence même du travail, ce travail de l'écriture du temps perdu.

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je suis un pâle reflet de ville.



samedi 12 novembre 2016

#473



Au moment même où je m'apprêtais à écrire, l'homme au késa est entré dans le salon. Il buvait du thé. Je l'ai vu. De mes propres yeux. Ce n'était pas une vision. Je le jure sur la tête de ma fille. Il a parlé avec la serveuse. Quelques secondes, avant de disparaitre. Je n'ai pas osé le prendre en photo. Nous nous sommes même croisés du regard. Oui. Il a surpris mon regard subjugué sur lui. Il m'a regardé une longue seconde, l'air surpris d'être surpris. Puis il m'a ignoré.

Ceci n'est pas une fiction. C'est la vérité à la virgule près.



jeudi 10 novembre 2016

#472


Sur les murs en miroir, mes reflets me dévisagent, chacun à leur façon. ils me refont le portrait, chaque regard sur moi est un fragment d'autoportrait rapiécé. Si le suicide est interdit, par quelle issue de secours m'échapper ? 


 — échappe toi par la mer me dit tout bas l'homme en késa que je n'avais pas vu entrer. Nage loin, le plus loin possible, là où le rivage est invisible, là où épuisé, tu n'auras plus la force de revenir, nage jusqu'à ne plus entendre les voix sur la plage, celles qui scandent en vain ton nom...



(la fin de l'entretien avec Noëlle Rollet ici )

mardi 8 novembre 2016

#471


Cette terrasse est mon perchoir, parce-que je m'y sens comme un oiseau bien tranquille dans sa cage, une cage où la porte est ouverte, une sorte de refuge pour quelques minutes, quelques heures, où poser ses pattes et écouter le bruit de la ville qui remonte, je ne me penche même pas pour la regarder, l'entendre me suffit


d'habitude je fais face à la fenêtre mais aujourd'hui je fais face à mon reflet dans la vitre de la terrasse. Je tourne le dos à la fenêtre ouverte sur la ville. Sur mon visage une carte des thé du Vietnam. Le reflet des arbres dans l'écran de l'ipad ne me gène pas pour écrire. Bien au contraire, j'aime  l'idée de ne plus écrire sur une feuille blanche mais directement à même la peau de la ville. J'écris sur les bouts de la façade d'en face, sur ses stores tirés, j'écris dans le bruit des moteurs, peu de voix, si ce n'est celle enregistrée de la vendeuse de bánh mì, des Klaxons, elle fait des tours, fais des cercles autour des immeubles, sa voix s'éloigne vers un autre quartier, j'entends à nouveau les voitures, les mobylettes, des coups d'accélérateur, de Klaxons encore, puis rien d'autre, presque rien, un ou deux moteurs, j'entends la musique de fond d'un magasin en bas, j'entends aussi le chant des oiseaux, la brise dans le feuillage, puis les moteurs reviennent, couvrent de leur puissance le léger silence qui s'était installé. 


Comme le silence est rare et fragile... pas un endroit où échapper au bruit des chantiers, des machines, des hommes, même la nuit, dans la chambre, il reste le bruit du climatiseur... Soudain coups de freins rouillés, peut-être ceux d'un vieux cyclo, les Klaxons, encore, répétés, quelqu'un gêne le passage, je suis là à la table et j'écoute la ville jusqu'à m'absenter complètement, je suis à cet instant le bruit de la ville en moi, rien d'autre... de l'homme ne reste que ses sens. J'ai déserté ma pensée. Le vent souffle sur mes cheveux comme sur les feuilles des arbres, quelques cendres s'envolent du cendrier, le briquet noir à côté reste immobile, ma tasse attend que je verse mon thé. Je suis cette table là. Celle où je pose mon ipad tous les jours, celle où j'écris l'inutile.


lundi 7 novembre 2016

#470


toute la vie est dans l'écriture, vous écrivez pour écrire Monsieur M., oui, avouez-le, sans écrire il ne resterait plus rien de l'homme derrière vous-même. il y a en vous un anonyme qui survit, un noyé qui brasse pour revenir à la surface, il ne manque pas assez d'air, ni pour mourir, ni pour respirer. Sa neutralité est celle du passant croisé du regard un jour de pluie.

et si l'écriture devenait invisible, et si il n'y avait plus à écrire pour écrire, et si on en arrivait à se silence là.

L'homme au késa tends la main : je rends ma copie blanche à faire pâlir le moindre mot.

#469




(Monsieur M. : un abécédaire dont chaque lettre est l'initiale d'un personnage.)


samedi 5 novembre 2016

#468




le doigt pointant le vide, un prisonnier hurle au loin  :



«— j'accuse monsieur M. d'avoir tué le temps »




jeudi 3 novembre 2016

#467



Je me lève abattu. La journée n'a pas encore commencé et déjà savoir que je n'écrirai rien. C'est un sentiment physique inexplicable. Une semaine que je traine cet état. Chaque regard dans le vide se cogne à l'horizon intérieur. Je suis une attente qui n'attend rien. Les heures passent, ouvertes sur rien. Même le ciel donne sur une impasse. Dans ma poche l'argent suffisant pour un verre ou un joint. Aller topper de la weed ou boire un litre de bière, voilà les seuls possibles de la journée qui déjà se termine. Mais je me l'interdis. J'ignore pourquoi je m'assois des après-midis entières dans les arbres à ne rien faire. À la table à côté la ville lit les lignes de la main d'une enfant malade. Je photographie, sans opinion. Il a plu un peu. Le vent est frais. Le bruit de la ville remonte à mes oreilles. Je ne pense rien. Même l'angoisse me manque. Les livres à écrire, qui s'ouvraient en moi il y a quelques jours, se sont tous refermés. Tout aussi Incapable de lire. Les mots m'ennuient. Je fais parti des choses. Au même titre que le ventilateur brassant de l'air. Je tremble comme une branche. Je lève la tête un instant de l'écran et deviens la chaise vide en face de moi. Même les serveuses m'ont oublié. Je viens de chier. Derrière mes pas le bruit de la chasse d'eau tirée. Je suis le déchet d'homme qu'il reste à mon absence pour exister. La nuit tombe. Saura-t-elle m'arracher à ma torpeur ? Il est temps de rentrer.



ma résidence continue chez l'amie N. sur Glossolalies