samedi 29 octobre 2016

#465


je l'écoute par désir d'être écouté. Mon écoute est par endroit rétention de parole. Je suis un précipice où sa parole se jette en toute confiance, et pourtant aucun fil ne le retiendra de s'écraser. Le risque est grand. Je porte une responsabilité. 

aujourd'hui, sa parole est au travail, ni larmes ni rire, le sérieux d'un homme assoiffé de s'entendre enfin. S'entendre oui, comme on le dit de deux amis proches, mais seul cette fois ci. Tout seul.
Je suis derrière lui, absent de sa vue, de sa vie. Je suis une présence qu'il paye pour être quelqu'un, pour être un lieu où être entendu

Deux rêves notés sur son téléphone. Il n'avait aucun sens pour lui jusqu'ici. Il a suffit qu'il les lise à voix haute dans le cadre de nos rencontres pour immédiatement les entendre autrement. Y suis-je pour quelque-chose ?


lundi 24 octobre 2016

#464

(ma résidence numérique chez Noëlle Rollet continue ici)


est-ce que je te fais mal quand je te change, est-ce que tu aimes quand je te donne le bain, est-ce que je te donne assez souvent la main, est-ce que je t'embrasse trop, ou pas assez, est-ce qu'il faut venir à ton secours ou te laisser un peu pleurer, est ce que tu m'excuses d'être parfois fatigué ? est-ce que tu te sens en sécurité quand je te tiens ? est-ce que tu aimes quand je te berce ? est-ce que tu aimes ma voix qui chante, ma voix qui lit des poésies, celles apprises quand j'étais enfant, un poème en particulier, poème appris par coeur pour toujours. Si un jour j'oublie ce poème, si un jour je suis soudain incapable de le réciter, ça voudra dire que toute enfance en moi est morte, le poème que je te chuchote à l'oreille tous les soirs pour te calmer, c'est " l'alphabet " de Sully Prudhomme, j'ignore tout de l'homme, je n'ai jamais rien lu d'autres de lui, uniquement ce poème :

Il gît au fond de quelque armoire, 
Ce vieil alphabet tout jauni, 
Ma première leçon d’histoire, 
Mon premier pas vers l’infini. 

Toute la genèse y figure ; 
Le lion, l’ours et l’éléphant ; 
Du monde la grandeur obscure 
Y troublait mon âme d’enfant. 

Sur chaque bête un mot énorme 
Et d’un sens toujours inconnu, 
Posait l’énigme de sa forme 
À mon désespoir ingénu. 

Ah ! Dans ce long apprentissage 
La cause de mes pleurs, c’était 
La lettre noire, et non l’image 
Où la nature me tentait. 

... si je te récite ce poème inachevé, c'est qu'on me l'a appris ainsi à l'école, amputé de quelques vers. Les strophes inconnues me semblent d'ailleurs étrangères au poème. Ce poème s'arrête au vers jusqu'où je l'ai appris, il y a près de... vingt-cinq ans. Mon enfance s'éloigne gravement. D'elle plus rien ne me revient, reste juste ce poème et quelques chansons, je ne sais plus d'où viennent les vers, les airs appris par cœur pour le reste de ma vie, qui sortent de ma bouche instinctivement, comme un souvenir échappé de la voix, un bout d'enfance dont il ne reste que la mélodie. Mon enfance est en moi, partout et nulle part à la fois, elle est encore dans certains gestes, certains airs, mais elle n'a plus produit de souvenirs conscients depuis bien longtemps. Mon visage juvénile ment l'adulte perdu à l'intérieur, mes traits font peut-être mentir la nature, mais pas ma nature personnelle, l'enfance en moi est très loin, au fin fond de l'imaginaire.

Chaque jour est une nouvelle rencontre avec toi, chaque minute te fait grandir, je compte les jours de ta vie, commence à décompter les miens, l'adolescence est morte, je vieillis et tu ravives mon enfance ma fille, oui tu m'apprends à jouer, à toucher, à frapper, un regard sur toi Isabelle, et je désapprends tout ce qui fait de moi un homme, je suis des yeux l'évolution des gestes qui chaque jour deviennent les tiens, je lis tes mouvements, ton corps qui bouge est écriture en cours, écriture de celle que tu deviens, à chaque première fois, tes premiers rires francs, tes premiers cris de joie, tes premiers moments de solitude, seule sur le tapis de jeu, tes premiers rêves agités, ton premier rhume, ta première fièvre, tes premiers silences, ton premier regard à la fenêtre, ton premier geste violent, ta première caresse, ta première blague, ta première façon de mentir en pleurant, ta première façon de dire "non" en t'étirant le corps d'un râle plaintif, comme pour dire que tu étouffes, comme pour dire laissez-moi la place d'exister, tes premiers souvenirs Isabelle, tu te souviens de moi désormais, quand je rentre à la maison, tu me reconnais quand je rentre du travail, tu me souris, parce-qu'on se connait mieux depuis quelques temps, un peu mieux, on reste encore un peu étranger l'un à l'autre, cette distance ne me déplaît pas, nous en avons peut-être même grandement besoin, pour continuer tranquillement à nous rencontrer.


samedi 22 octobre 2016

#463


je suis ton seul proche, je suis la dernière voix que tu côtoieras, je suis ton seul et unique lecteur, je suis l'adresse que tu ignores, ton trou à rat, ta cage à oiseau en plein centre ville, ton refuge d'âme fugitive, qui boit un thé en attendant l'orage

Tu doutes d'avoir écrit hier, mais ce que tu crois vierge bouillonne de mots, 
ce que tu crois blanc réveille la parole d'un lieu en toi
le lieu d'un cri imaginaire 
le lieu d'un crime de nerfs à écrire

à ėcrire avec quoi ? à écrire avec le corps, les nerfs, le sang, la chair, ma rage de taire, mes tremblements, mes chuchotements, mes dents, ma bouche, mon rire, ma boucherie, écrire du dedans, avec l'innocence d''un enfant qui ment, écrire du sentiment d'être sans sentiment.

Parfois, entre deux phrases écrites, je me suprends à m'encourager à voix haute, je me dis "c'est bien, continue, lutte!" Parce qu'en dėplaçant un pronom, un mot, une virgule, je résous une énigme d'écriture, une équation de phrases à résoudre, ce que je cherche à dire est oublié par l'écriture, c'est l'écriture qui révèle quelque-chose de précieux, un bout d'intimité dont j'ignorais l'existence en moi... 

il y en toi quelqu'un qui subit ce qui te passe dessus. Il cherche à se faire entendre derrière toi. Fais silence, qu'il se prononce ! laisse-lui le temps de lutter et échouer, laisse-lui la place de vivre et de mourir. Il ne te révélera pas seulement un petit bout d'intimité. Mais la part masquée d'une identité à la fois reconnue et ignorée : celle des mots

des mots sous la pluie qui tombe
cette pluie qui tombe en trombre et recouvre le bruit de la ville


cette pluie qui fait que la voix renonce, parce que même la voix veut écouter la pluie.


jeudi 20 octobre 2016

#462


J'écris au rythme des vagues. Je ne vois pas la mer de ma meutrière. Juste son reflet dans le ciel. J'erre dans l'écho des vagues invisibles. Je marche sur la plage d'un rêve, un rêve inventé de toutes pièces, un rêve qui creuse des fragments du dedans. Un rêve qui explore le personnage réfugié en moi. Un rêve qui dort dans une cellule.

Même après une balle dans la tête, même brûlé dans un livre, même enterré sous le sable, vous êtes encore là monsieur M. Votre jugement suit comme une ombre mon écriture. Il y a vos empreintes derrière chacun de mes mots. 

Je sens votre odeur de silence, sa froideur, je sens votre désir de ne plus faire semblant. Je sens de l'intime qui remue le corps, oui monsieur M. aujourd'hui, vous ne sentez plus l'encre mais la chair d'homme, vous n'êtes plus un personnage, vous êtes ici, assis sur la chaise, face à moi, vous n'êtes pas un reflet dans le miroir, vous n'êtes pas une fiction, vous êtes une version de la vérité, vous êtes le délire d'un homme qui se cherche... sans jamais se trouver. 

Il y a un homme derrière moi, un homme en késa qui me surveille, j'entends son pas approcher. Il ouvre la boite aux lettres de ma cellule. Elle est vide. La feuille sur mon bureau est encore blanche. J'entends le bruit du trousseau de clé. J'ai peur...

La lumière du couloir est blanche comme ma feuille. Je ne vois que sa silhouette d'ombre, debout, dans le contre jour de la porte ouverte. Une main dans le dos, l'autre tendue, non pour aider mais ordonner quelque-chose. Il dit d'une voix aussi calme qu'autoritaire :
— donnez-moi votre page du jour.
— c'est que je n'ai rien écrit. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Toute la nuit. Mais vous m'avez interdit les ratures ! Comment poser le moindre mot quand ceux qui me viennent en bouche sont tous à raturer...
— donnez-moi votre page du jour.
— je n'ai rien écrit du tout ! Pas un mot vous comprenez ? Pas un !
— donnez moi votre page du jour

L'homme en kesa garde la main tendue, l'autre toujours dans le dos. Je ne sais plus quoi dire. Ni quoi faire. Je suis nerveux, ignorant tout des représailles. Qu'est ce que ça coûte de ne rien écrire ?

Je lui tends la feuille blanche comme un voleur surpris la main dans le sac qui, tête basse, rend l'objet dérobé. J'ajoute :
— Voyez vous-même. Je n'ai rien écrit.
L'homme en késa regarde la feuille blanche. Il est extrêmement concentré. Il reste de longues minutes à lire ce que je n'ai pas écrit. Ça semble le concerner. Puis il relève les yeux sur moi. Dans la pénombre je devine la gravité de son visage. Il tend la main restée dans le dos jusque-là, et dit :
— Voici votre nouvelle page. Je reviendrai à la même heure demain.
— pourquoi me donnez une nouvelle page ? Autant garder la même puisqu'elle est encore vierge...
— Cette page ne vous appartient plus.

Il s'en va, la page blanche dans le dos. Il me semble y avoir aperçu des mots avant qu'il ne ferme la porte. La mer est calme. Le bruit des vagues a disparu. À la meurtrière, plus qu'un silence et moi.



mardi 18 octobre 2016

#461



Ça commence. Je lui ai demandé de ne plus penser, seulement ressentir. Je désire lui apprendre à écouter de la musique, avec la certitude que ça peut changer sa vie. La présence de S. m'envahit. Je ne pense qu'à lui alors que l'aria continue. J'ai soudain envie de lui dire quelque-chose. Mais je me retiens. Je regarde les mouvements de son visage aux paupières closes, essaie de deviner les émotions qui le traversent. J'admire l'effort qu'il fait pour écouter une musique si éloignée de ses goûts. Je n'écoute rien. L'aria n'est plus que le bruit de fond de mon arrière pensée, parasité par l'impatience de savoir ce que S. en pense. Je cherche déjà les mots à dire une fois l'aria achevé. Et je prends conscience, à cet instant là, qu'il est en train de me donner à son insu une leçon d'écoute, lui qui ne pense plus à rien, ni à moi, ni à personne. Il se tait admirablement et accueille jusqu'à la dernière note, jusqu'au silence après la musique, le chant de la Callas comme il se doit.


#460


il y a des jours noirs comme une nuit blanche… il y a des nuages sombres de morts vivants dans le ciel clair de morts-nés… il y a… le brouhaha des histoires… noyées inaudibles.


l'apatride




(un bout de discussion ici


samedi 15 octobre 2016

#459


il y a des nuits où la ville intérieure est déserte. Son vide nous dépossède de tout mot. Impossible d'écrire sa lumière, son calme. On reste devant elle, silencieux, dans l'attente que quelqu'un passe. Mais personne ne vient.

c'est dans ces moments qu'on fait appel aux livreurs de personnages.


Ils ramènent les hommes un jour regardés aussitôt oubliés, ces hommes qui ont retenu un instant notre attention, sans raison certaine. Ils les livrent à notre mémoire, trainés à toute allure sous la pluie, à mobylette, sans aucune précaution. Ils livrent au plus vite leurs silhouettes échappées de notre mémoire, visages anonymes qui en nous attendaient d'être écrits.


Parfois livrés vivants, parfois morts... sur le trajet. Mais ça ne change rien à leur existence de personnage.


(troisième partie de "la ville et lui" publiée aujourd'hui ici)

mardi 11 octobre 2016

#458




... d'ici je ne vois pas la mer. J'entends juste les vagues qui déferlent. La lumière du jour est étrange, d'une blancheur embuée, on dirait celle d'un souvenir. Il n'y a personne. Je suis le seul souffle présent ici. Qui a creusé là un trou aussi profond sur la plage, c'est moi ? ou cet absent qui a oublié sa pelle ? dans le trou, sur le sable humide, deux silhouettes enlacées, dans le trou c'est monsieur M. tenant dans ses bras un vieillard vêtu d'un késa noir. On dirait qu'il le berce. Son visage gris-pierre n'a presque plus de chair, couleur ombre-grise comme la mer que je ne vois pas d'ici, je n'entends même plus les vagues, juste un silence de mer, qui bouge, qui tourne autour de quelque-chose, le corps d'un nom qui flotte, un nom réfugié de guerre, mort de dysenterie, sur une embarcation de misère. Avant de jeter le cadavre par dessus bord, un sans papier aurait volé son identité, par peur des contrôles policiers. Je suis le descendant de cette histoire. Ce nom est le nôtre. Le mien. Je porte le nom d'un mort. Ce soir il parle dans ma tête. J'écoute en moi sa voix hallucinée, j'écris ce qu'elle me murmure d'elle, j'écris peut-être, en ce moment même, de la cage où l'oubli l'a enfermé. Indifférent je prends la pelle, ensevelis monsieur M. et son défunt. Malgré le sable qui leur tombe dessus, ils restent là, immobiles comme des statues



(une bribe de discussion ici)
(un bout d'entretien )

mardi 4 octobre 2016

#457

(première partie de l'entretien menée par Noëlle Rollet pour ma résidence numérique ici)

Bar. Encore. Parce-que besoin d'alcool pour lutter contre la crève. Elle est rentrée par le nez est descendue dans la gorge avant de se propager dans la tête. Le courant d'air fait trembler la fièvre qui sommeille encore. Je sens son poids qui peu à peu enlise la force de penser ou faire un geste. Ce n'est pas plus mal. Être fiévreux a parfois un parfum de vacances. Des vacances avec soi même. C'est rare. Si peu de choses me sortent de moi. Ce matin Isabelle a souri dans son sommeil. L'inconscient lui est encore doux. Quoi qu'il lui arrive aussi de se réveiller en sursaut en hurlant. Alors je me baisse pour lui baiser la joue, lui prendre la main. Et elle se rendort dans un autre rêve dont j'ignore tout. Sur le trajet à moto, je n'ai rien vu, rien entendu, encore dans la rémanence des images, des bruits, des silences, des mots du Chant d'acier. (vu avec VPN puisque certains inventent des frontières qui n'existent pas). Avant le demi-litre de bière, j'ai dévoré un Banh Mi à 20 000 dongs, contre le mur de la librairie où le père a acheté il y a des années "Écrire" de Duras traduit en viet. Le livre s'appelle "viết". C'est nuageux, sans pluie, il fait bon s'asseoir ici, mâcher le pain d'oiseau, le gras de porc — chewing-gum animal recouvert de mayo à la coriandre — et regarder avec indifférence passer la ville. Cet instant de paix, de quelques minutes à peine, justifie plus de dix années vécues ici. 



Autre chose ?  Non. Journal repus du moindre déchet.

lundi 3 octobre 2016

#456



Humeur mauvaise, comme l'haleine. Dans la bouche un goût de sale rêve. Je ne m'en souviens pas. Mais l'oubli ne désamorce rien. À la fenêtre la ville disparait derrière la pluie. Je suis trempé des pieds au moteur. Dans la classe seulement deux étudiants. Peu ont risqué l'aquaplaning juste pour réviser le passé composé. Je les comprends. Moi j'ai besoin de l'argent. Je viens pour pointer. Alors que je répète pour la centième fois Attention à l'accord avec l'auxiliaire être, ne pense qu'à une chose : essorer mes chaussettes. Je sèche à l'air conditionné. Une crève me guette. Déjà le mal de gorge, les doigts de pieds surgelés. Je cherche un peu de chaleur auprès des "two sisters". C'est le nom d'un thé à goût de raisin et de miel. Derrière moi deux types que je croyais japonais parlent un anglais bizarre. Ça parle pluie et business. Après quelques gorgées toujours aussi froid. Et mon palais ne reconnait ni le raisin, ni le miel. Le rêve ressurgit à présent. C'était sur mon balcon. Je m'y battais contre un visage. Et aucun de mes coups ne portaient. Malgré le furieux désir de détruire, mon poing caressait. Une force contraire retenait mon bras. Sentiment de me battre dans l'eau. Ça vient d'où ce rêve ? Probablement de mots retenus, morts de n'avoir jamais été prononcés. La conscience a un jour avalé leurs dépouilles sans jamais les digérer. Je me suis réveillé avec un poids sur le ventre, poids de l'oubli qui dans mon sommeil écrit ses mémoires. Autre chose ? Non, ce sera tout pour aujourd'hui. Ce journal sera désormais une mesure d'hygiène. Juste écrire pour le geste. Le plus simple possible. Tous les textes cette année sont bridés. Il faut les élaguer, ne garder que quelques phrases qui seront les piquets du slalom où laisser ta langue débouler. Retrouver la confiance en l'apparition. Une phrase trop tendue ne tremble plus. Arrête de vouloir bien faire. Retrouve la vitesse du jet, une course qui ne pense à rien. Où sont donc passées tes bouffées d'écritures ? Leur mouvement est ta singularité. Depuis trop longtemps, ton écriture est restée immobile. Quelques exceptions, quand la vie te traverse, qu'un évènement secoue ton être comme un tremblement de terre, une bouffée t'envahit, le délire d'une voix te submerge. C'est ça qu'il faut préserver, même quand la vie n'est qu'enlisement et ennui.

dimanche 2 octobre 2016

#455


Je suis en résidence numérique chez Noëlle Rollet (
glossolalies.net)  que je remercie tant pour l'attention portée à mon travail, la richesse des échanges ces derniers mois, et l'amitié née de notre rencontre. 

Le programme ici
Première partie du texte inédit

C'est à partir d'aujourd'hui jusqu'à mi novembre.