mardi 26 juillet 2016

#443


Il y a des mots qu'on réduit au silence pour raisons personnelles, parfois politiques. Mots intimes qui mettent à nu comme on met à mort, mots enfouis pour ne pas déranger le calme apparent des familles, mots interdits par la loi... On est souvent lâche avec ces mots-là. Comment oser leur expliquer face à face qu'ils touchent à des choses qui pourraient nous compromettre, voire nous mettre en danger... et qu'on manque de courage pour les assumer. 

Ainsi on les abandonne discrètement au bord d'une route. On prend soin de bien vérifier qu'il n'y a personne aux alentours avant de les jeter sur le bitume d'une nuit déserte, comme de vulgaires objets. Ils restent là, immobiles, livrés à eux-mêmes. Dans le rétroviseur leurs mines trahies regardent notre silhouette s'éloigner à toute allure. Sur la moto on fonce en fermant les yeux pour broyer le souvenir de leur dernier regard. 

Et s'ils revenaient un jour au pas de notre porte, on userait de toute la mauvaise foi nécessaire et nierait les avoir écrits. Mais on sait qu'ils ne reviendront jamais. Dehors, aucune chance de survivre plus de quelques jours.

Les fossoyeurs se chargent des mots orphelins qui errent dans la ville. Ils font des rondes, traquent chacun d'entre eux dans le moindre recoin. Certains grimpent aux arbres, plongent dans les égouts pour ne pas être pris. Mais les fossoyeurs finissent toujours par leur mettre la main dessus. Certains se dėbattent, hurlent leur droit à la parole. D'autres restent silencieux, tus à jamais par la trahison de leur auteur.

Les fossoyeurs assomment à coup de pelle les plus apeurés. C'est moins inhumain de les enterrer inconscients. Les plus calmes se laissent volontiers enterrer vivants, les yeux bien ouverts. On les enterre en plein jour, n'importe où dans la ville, sous les yeux des passants habitués qui ne disent jamais rien...



Parfois les mots se réveillent sous la dalle. On peut entendre leur voix, très tard dans la nuit, aux heures du rare silence de la ville.

Il est 4 heures du matin. Je marche seul. Chaque pas réveille un mort. L'esprit de leur voix me montre du doigt, me condamne au remords.

Le trottoir est un cimetière de mots trahis, de phrases mortes avant d'avoir éclos.


mardi 19 juillet 2016

#441


back to basics atelier proposé par François Bon

# Artaud en juste 100 mots


Le signifiant arrive à l'oreille. Le cerveau ingurgite. Le signifié allume un feu qui porte en trois secondes six litres de sang à ébullition. Tremblement de chair. Sueur fumante sur peau froide, teint vert-viande-pourrie. La voix ne trouve pas le chemin de la bouche, les larmes celui des yeux. Rien ne soulage ce qui cherche une sortie de secours à l'humanité qui l'enferme. Au creux du ventre un cri muselé comme un chien dans une boucherie. Démangé d'éventration le couteau sur la table reste silencieux. Innommable répulsion de tout ce qui vit. La moindre bouffée d'air asphyxie.


lundi 18 juillet 2016

#440


entre chaque billet, ce ne sont pas des jours qui passent, mais une succession de trous noirs. Plus qu'inutiles, le nom des mois, des jours, les heures de publication, figent le site dans une temporalité qui n'est pas la sienne. 

je ne suis ici que fragments d'instants, de minutes, de secondes passés sans moi.

*
j'écris distrait
ma distraction est l'extrême concentration de l'écriture
elle a besoin que je m'absente de toute pensée pour avoir la place d'exister

*
j'ai tapé une phrase à l'index de la main droite... 

... suis-je encore gaucher quand j'écris
les doigts sur le clavier sont-ils encore les miens ?

*

l'inconnu à côté semble être incommodé de m'entendre marmonner seul à ma table. Excusez-moi monsieur, je ne fais que murmurer l'apparition des mots pour mieux entendre à qui appartient leur voix...

*
l'être numérique qu'Anh Mat est devenu aurait-il, à travers les mots écrits, une histoire, une vie indépendante de la mienne, dont j'ignore tout ? et souvent le lecteur semble en savoir bien plus que moi à son sujet.

*
les mots portent un être qui m'est étranger, la vérité de toute parole écrite m'échappe... je ne saurai dire aujourd'hui où se situe la fiction, de quel côté de l'écran...

*
non, ce poème n'est pas gratuit.

*
un texte est toujours malentendu
là est peut-être toute sa richesse
infinis sont les chemins de lectures

*
s'expliquer ?
plus jamais

*
souvent je me dis que le poème n'est que le récit qu'on fait de lui, la foi qu'on y dépose et qu'on formule

*


des flaques, un feu rouge
et soudain le monde plonge dans le fantastique


samedi 9 juillet 2016

#438


Aujourd'hui encore, personne sur l'estrade à scander des vers.


On ne cherche plus de raison à cela. Elle est toujours vide. Rares sont ceux qui ont déjà vu quelqu'un monter. La dernière fois, j'ai même entendu un enfant demander à sa mère : 
— C'est quoi ça ?
— C'est l'estrade à scander des vers ! 
(silence)
— .... C'est quoi des vers ?
Embarrassée la mère n'a pas su répondre. Et le petit garçon déçu s'est endormi dans ses bras.


Situé au milieu d'une rue à double sens, sous le feu rouge, juste devant le passage piéton, ceux qui montent sont le plus souvent ignorés, leurs voix n'a aucun écho dans le bruit de la ville en marche. Et quand quelqu'un tend l'oreille quelques secondes, il jette aussitôt au diseur un regard méfiant, parfois même venimeux.

Parce-que ce qui se dit sur l'estrade est absurde, va à l'encontre du mouvement de la ville, de toute parole rationnelle.

Dire des vers est inutile.

celui qui monte sur l'estrade occupe la place de l'inaudible, de l'invisible, du silence, place que la ville elle-même ignore avoir créé.

Les hommes à cheval sur leur moteur vont au bureau, rentrent chez eux, seuls, en couple, en famille, milliers de visages filants sur le bitume, regardant droit devant eux, absents de leur propre présence. À l'oubli de leur chair, de leur âme, ils passent comme le vent souffle, ne sont plus que l'air et la fumée de leurs trajets.

On croit souvent que le diseur fait la manche. Il arrive que des gens, sans même avoir écouté, s'arrêtent et jettent à ses pieds la monnaie de singe qui reste dans leurs poches...
Le diseur en fait don aux pagodes du quartier, aux vrais mendiants. Ou bien il jette d'un pont les quelques billets à l'eau.

Dire un poème est un acte gratuit. Il ne l'adresse même pas aux hommes. Mais à la ville elle-même. Non pour y trouver une place. Mais pour disparaître.

alors je me demande... 

l'absence qu'on croise tous les jours sur l'estrade est-elle celle du diseur disparu après avoir lu des vers ?




mardi 5 juillet 2016

#437


quelque chose commence à s'imposer : supprimer toutes les dates du blog. Peut être garder les années, les mois, mais pas les jours. Pourquoi ?
parce-que chaque billet est écrit sur plusieurs jours, parfois même plusieurs semaines
parce-que l'écriture a sa propre temporalité
parce-que la succession de toutes mes nuits échouées est un seul et même mouvement d'écriture. 
Le site ? un seul et même livre.

*

qu'est ce qui fait parler ce journal ? quelque-chose qui ne trouve pas le chemin de la bouche, des yeux, de l'urètre, de l'anus. Aucune parole, aucune larme, aucune éjaculation, aucun pet ne soulage cette urgence au fond du ventre qui soudain, n'importe où, n'importe quand, démange, cherche une sortie de secours à cette humanité qui l'enferme...
Ça ressemble à un son à la fois timbre et teinte. Timbre sans voix d'une couleur qui n'existe pas. Neutre-sombre. Noir-transparent. Nuit-chambre. Comment nommer une couleur pareille ? Il faudrait s'éventrer l'âme au plus profond et tremper son pinceau dans la plaie pour savoir à quoi elle ressemble. Les mots ne l'approcheront pas. J'écris parce-que je ne peins plus. Parce-que je n'ai jamais su faire de musique. 

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Ces derniers temps, l'écriture habite la ville. Tout regard est fiction d'elle. Moi dedans ne suis ni personnage, ni narrateur. Il suffit de s'arrêter un instant, prendre le temps de la regarder pour qu'elle écrive d'elle-même. Ça fait du bien de n'être plus là...

*

Sa mort me hante. 19 ans. Les jours passent et ça ne passe pas...

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après la pluie j'attends un canard