mardi 28 juin 2016

#435



De jour comme de nuit, le ramasseur de manuscrits fait des rondes dans la ville. 

Remonte le chant de sa voix aux fenêtres ouvertes. On ne sait jamais d'où on l'entend. À la fois proche et lointaine, sa voix semble venir de toutes les rues en même temps : 

manuscrit                        manuscrit                    manuscrit
                         
                manuscrit                             manuscrit                        manuscrit

                                manuscrit                             manuscrit


alors on lui crie après lève la main avant de descendre des kilos de papier sous le bras. S'il n'existait pas, on ignorerait que la ville abrite autant de solitudes qui écrivent dans le secret de leur chambre. Les sacs qu'il peine à charger sur sa mobylette sont immenses, pleins à craquer de romans abandonnés, vers inachevés, notes éparses, lettres jamais envoyées...
Le ramasseur de manuscrits ne refuse jamais rien.

On ne sait pas ce qu'il en fait, parfois au loin, quand on voit un feu s'allumer de nulle part, on se dit qu'il les brûle. Et dans la fumée, il nous semble reconnaître l'odeur d'oubli des mots jamais relus.


Personne ne connait l'identité du ramasseur de manuscrits. La rumeur dit qu'il est muet, qu'il ne sait ni lire ni écrire, analphabète qui récolte les mots des autres, pour rien, parce-qu'il est fou.

Moi je pense qu'il les conserve quelque-part. Chez lui sont les archives de nos paroles froissées.

Aujourd'hui je l'ai croisé par hasard, au détour d'une rue. J'ai eu l'idée d'interrompre un instant son labeur, pour lui témoigner ma reconnaissance. Je n'ai pas osé. 

Puis nos chemins se sont séparés. 
Je l'ai regardé disparaître au loin, dans la foule anonyme de la ville qui écrit.



lundi 27 juin 2016

#434

back to basics atelier proposé par François Bon

#2 Autobiographie aux noms propres


Hurlement à l'hôpital La Grave première bouffée d'air avaler de travers
Miracle rue Matabiau Françoise lâche les mains de son fils Mathias le regarde émerveillé comme s'il marchait sur l'eau 
Pénis rue Roquelaine l'exhibitionniste du quartier ouvre son imperméable beige à Françoise qui éclate de rire
Cri strident dans le quartier de Jolimont les gros doigts poilus du pédiatre Nouillant décalottent violemment le gland du prépuce de Mathias
Les rêves prennent la parole rue du Taur les patients du docteur Ly poussent sa porte en bois brun tel un taureau trainant derrière lui un martyr
Scandale à l'école Sermet madame Devaux tire au sort le nom des élèves à fesser en fin de classe ça tombe sur Mathias le docteur Ly furieux hurle sur l'institutrice menace de l'enfermer à l'asile Gérard Marchant là où Chantal la schizophrène s'est un soir immolée par le feu
Chuchotement devant la fresque murale de la chapelle des Carmelites «— jadis des dieux habitaient le ciel» dit l'ami Saïd camarade peintre d'un tableau bleu-nuit troué d'étranges spirales
Déchirement : Paul Confavreux n'habite plus rue des lois sa famille déménage subitement à Sète ville d'une plage où repose Brassens chanteur moustachu qui passe sa mort en vacances
Romance à la bibliothèque du Périgord Anne Aïgoun envoie Marine Jorda dire à Zoher Ben Chekroun qui répètera à Mathias qu'elle est amoureuse de lui au grand désespoir d'Audrey Ribet 
confidence rue de Rémusat sur le chemin de l'Entrecôte Mathias serre le poing et confie honteux à son père son angoisse pour les choses sexuelles
Rires à Ramonville, le docteur Ly laissera-t-il Mathias conduire sur ses genoux la R5 rouge délavé à l'entrée du Hameaux des Sorbiers à l'insu des voisins le barbu monsieur Michard sa chienne Cora le glacial monsieur Pissard au 51 Ly sonne faux dans le quartier des noms qui finissent en -ar même au cimetière Latécoère il y a des monsieur Renard des madames Guyomard et Ly Kiet au milieu d'eux disparu sous une dalle de marbre droit comme un I dans son plus beau costume lui que l'on a connu qu'en peignoir orange dans ses mains les vers de Po Chu Yi Li Po et autres poètes chinois  
Exception Boulevard d'Arcole "moitié ne prend pas de e" écrit Anne Delon au feutre rouge
Fou rire au collège Pierre de Fermat Julien Lopez écrit dans sa dictée "le matin, il se levait de bonheur"
Faute de frappe à la galerie des pénitents gris le docteur Ly n'est pas fino mais sino vietnamien, il peint à l'aube dans la cuisine avant le réveil de Mathias et Pierre Emmnauel rue Saint Pantélon dans un appartement aux murs noirs vernis
Politique rue des filatiers boutique Filasia Mathias et Pierre-Emmanuel passent l'après-midi à dessiner des moustaches sur la photo d'un certain Jean Marie Le Pen
Accident capillaire place de la trinité Jean Pierre le coiffeur alcoolique rate la mèche à la Marc Paul Gosselaar de Mathias qui s'en va en pleurant
Tremblement sous kimono rue Bayard monsieur Bruce demande un volontaire pour démontrer une clef de bras
Palais des sports John Mac Enroe se plaint à l'arbitre d'entendre la sonnerie d'un téléphone venu des bureaux We're supposed to play in that noise ?
Tennis aux Pont Jumeaux Mathias change son geste au service pour ressembler à celui d'Agassi
Foi rue Saint Sauveur derrière une porte entrouverte Mathias surprend la prière de Zoher le musulman à côté de son père tous deux agenouillés
Humiliation rue Gambetta un type d'une classe dit à Mathias en riant : tu es une fille ou un garçon ?
Mensonge à Esquirol Mathias prétend être sorti avec une fille nommée Tessa aujourd'hui morte
Conservatoire de danse rue Larrey le baiser de Sandra a le goût d'un autre
Trahison dans une cité de Jolimont, Wally passe aux aveux
Intervention à Arnaud Bernard, Mathias menotté à une fenêtre taira l'identité du dealer qui vient de bien le servir
Freestyle au Jaures DJ King Size et trois jeunes Mc du THC crew enchainent punchlines et rimes multisyllabiques
Doute au Besame malgré ses dix-huit ans le videur demande à Mathias sa carte d'identité
Ennui avenue Honoré Serres amours et amitiés ont perdu leur goût
Madame Edwarda de Georges Bataille dit tout bas l'adolescent au libraire d'Ombre Blanche
Silence sur les bancs de l'université du Mirail Mathias lit de plus en plus et parle de moins en moins
Solitude au bout du village de Lussan-Adheillac Mathias retrouve son vieux chevalet d'enfance et peint son autoportrait
Sur la route de Seysses Mathias rencontre Léo Ferré dans sa voiture
Nuit Blanche rue Ritay Mathias lit d'une traite le ravissement de Lol V Stein
Disparition place de L'Europe Barnard dit à demain et ne rappellera plus jamais
Chez sa mère réfugié Mathias lit écrit ne parle plus du tout
Vol 256 Aéroport de Blagnac quelques livres dans un sac Mathias quitte Toulouse sur un coup de tête et ne reviendra plus.





samedi 18 juin 2016

#433


Voix encore. Au dedans. À l'étroit dans ce corps pas fait pour moi. Voix en vain cherche cherche cherche à dire le couinement au coeur de ma chair. Voix est une chienne muselée dans une boucherie. De la bouche les mots absents s'échappent se mêlent au silence. Silence si dense. Dans l'air presque solide. Tout geste une épreuve, sans force, au ralenti comme immergé dans l'eau. Mieux vaut ne pas rester là. il y a des jours, comme ça, où je m'absente de moi-même plus aisément dans le bruit.


Je chevauche un moteur, pars dans l'odeur de déchèterie, roues dans les flaques de pluie, d'égout bouché je vogue sur les canaux d'une Venise d'Asie. Dévisagé par le soleil après l'orage. Ma sale gueule pâle dans le rétroviseur. Un livreur d'oeufs me dépasse. S'il tombait je me dis. Blague : on ne fait pas de mobylette sans casser des oeufs. Rire seul sur le pont de fer. Virage à droite. Tout droit. Jusqu'à la fin du trajet. Toujours le même. Ce même trajet jamais pareil. Combien de fois l'ai-je pris ? Je commence un calcul absurde. Puis j'abandonne à la vue du fleuve. Ici les bateaux ont des yeux. On leur peint des yeux oui. Tous portent le désir d'un départ. Vers un destin que j'ignore. La ville défile, vite, si vite. Je rêve d'yeux camera, d'oreilles enregistreuses, de phrases écrites à la seconde où elles jaillissent dans la pensée. Parce-que combien de ciels, de scènes, de postures, de voix, de lignes, de couleurs, d'instants ratés. Ratés pour toujours. Je suis des milliers de notes jamais écrites, d'images jamais prises. Je pense toujours m'arrêter ici ou là, faire un détour, cinq minutes suffiraient. Je remets à plus tard. Ne m'arrête jamais. Qu'est-ce qui me presse autant ? Pourquoi je me laisse ainsi passer à côté du monde ?


Sur le bitume la moitié d'un visage gisant dans le sang les éclats de par-brise. L'autre moitié disparue. Visage d'une joue, d'un oeil. Le reste est un trou. Par terre le corps encore à cheval sur l'épave de sa mobylette. Pas un membre ne bouge. Le chauffeur du taxi cabossé se gratte la tête appelle en vain un numéro qui ne répond pas. L'air un peu con. Autour du mort les yeux curieux d'une foule de vivants. Ils sont si nombreux. Leur soif de sang crée un embouteillage. Il devait être saoul disent-ils. Le spectacle des hommes est obscène. Je regarde aussi. Avec indifférence. 


L'avenue était un canal il y a bien longtemps. Je marche sur un fleuve mort. Chaque pas hanté par le fantôme de l'eau enterrée vivante. Le pas des solitudes qui dérivent ne sont elles pas les mêmes aujourd'hui ? Ça sent l'essence et la pluie. Je lève la tête sur les façades, devine dans les carrés de bétons multicolores de nouveaux refuges, d'autres fenêtres où percher mon regard à l'oubli de tous. Je disparais dans les étages étroits d'un vieil immeuble gorgé d'eau.


La ville et ses coulisses, ses fils emmêlés comme les phrases dans la tête, les rouages rouillés de ses machines, les silhouettes furtives de ceux qui l'habitent depuis des siècles, de génération en génération. Eux voient la nouvelle rue piétonne avec accès wifi gratuit, leurs ancêtres regardaient les bateaux passer. Il me semble les voir aussi. D'ici ils sont si petits. Tiens : des fourmis blanches.


Dans le ciel, autour des buildings de verres, les oiseaux noirs tracent les virgules des phrases mortes avant d'avoir écloses, battements d'ailes qui ponctuent le vide de ma page blanche.


samedi 11 juin 2016

#432 bis


Toujours besoin de beaucoup de temps pour comprendre la proposition, pour que l'écriture l'entende à SA façon... que la proposition (et les textes des autres bien sûr, les échanges aussi, essentiels) laisse une impression derrière avec laquelle commencer à écrire... Le texte est hors piste entre la contrainte et la réalité de ma pratique (sans table de travail).... L'espace de travail ce n'est pas la table de travail écrivait un des participants se sentant hors sujet. Bien sûr, il a raison. Mais avec la tablette, j'écris filme photographie chez moi dans un lit aux toilettes sur un banc dans la rue parfois même en scooter... L'écriture ne pouvait émerger sans faire référence au mouvement dans l'espace. Ma table de travail, c'est finalement autant ma tablette que la ville... Le hors sujet m'importe peu personnellement. Ce qui m'interesse, c'est la rencontre de mon écriture avec la lecture des propositions de François et les textes des autres participants. Souvent elle malentend et s'échappe de la contrainte à mon insu. On est impuissant face aux décisions de l'écriture. Mais je crois qu'il faut la laisser décider. J'ai toujours fait ainsi en tout cas. Ne sais pas faire autrement. Ça ne veut pas dire que la proposition est ignorée, au contraire... sans la proposition, hors du cadre de l'atelier, le texte ne serait pas apparu, aussi hors-sujet soit-il... 

vendredi 10 juin 2016

#432

back to basics atelier proposé par François Bon

#1 notes sur ma table de travail


murs carrelés trône de porcelaine récuré à la javel caleçon sur les chevilles serviette de bain bleue bouteilles parfums de luxe crèmes périmées panière en osier humide tableaux du père énième paysage du Gers rouleau de papier toilette entamé cuisses de chair velues en short noir débardeur mur blanc photos de famille lit deux places lumière sombre peau mate torse nu petit ventre sans abdominaux constellation de grains de beauté sur torse imberbe étouffante moiteur drap sur les genoux coussin derrière la tête respiration ronflements voix échappée du rêve de celle tournée de son côté du lit vue sur fleuve la nuit les bateaux meuglent comme des vaches le cri des coqs ressemblent à s'y méprendre au hurlement du loup bébé pleure interrompt la nuit d'écriture jusqu'au petit matin banquette rectangulaire en marbre vert mur en miroir le fleuve et son reflet à l'infini vue sur ciel couvercle noir de l'orage qui gronde aboiement du chien voisin dans le couloir le vent claque les portes made in china en fond téléfilm chinois doublé que personne ne regarde bruit de tire-lait on dirait les battements de coeur d'un robot murs de vieil immeuble ciel ouvert pas pressé en retard chemise rentrée dans le pantalon café dá à 10 000 dôngs ventilateurs poussiéreux livres de FLE oranges tableau blanc date du jour aux feutres noirs déjà secs salle vide sur la carte de France la ville natale n'est plus qu'un nom fenêtre sur parking d'une centaine de mob' attendre que l'heure vienne qu'elle passe sortir marcher devantures des boutiques postures de vendeurs ambulants arriver murs parmes aquarelles à vendre immense ardoise noire des plats du jour à la craie bleue jaune rose chaise peu confortable béton ciré cercle de bois pieds en fonte bol tasse de café théière cuillères baguettes salière poivrière serviettes pub du vin du mois serveurs à l'affût de la moindre main levée bribes de paroles en vietnamien mandarin anglais français coréen "com Tam" oeufs Bénédict sans sauce hollandaise burger gras sandwich aux légumes à la Feta Perrier citron manger sortir se poser enfin plus de murs banc de pierre blanche grisonnante arbres verts immatriculés comme des prisonniers fleurs mortes avant d'avoir écloses hurlements de gamins déchainés gardiens retraités le nez dans les journaux locaux à l'air climatisé silence de médiathèque profs préparent prochain cours étudiants concentrés endormis sur cahier ouvert et un enfant toujours le même qui jamais ne joue avec ses camarades qui préfère lire seul au calme en attendant papa au coeur des livres de poésie jamais empruntés lire écrire paresser jusqu'au soir jusqu'à que le ventre grouille à nouveau rentrer moto traverser la lumière des ponts après l'orage prendre le tronc d'un arbre mort pour la sculpture d'un cheval noir s'arrêter sur un bord de route mi-ville mi-jungle échouer à photographier l'odeur de pluie repartir rentrer entre nos murs blancs trois esquisses de Paris nature morte des trois citrons odeur du bon dîner bébé dort vue sur la rivière Nhà Bè dans les miroirs reflet des lumières de la ville illuminée sofa en bois de rose hors de prix petite bibliothèque 50 livres pas plus pas pu amener plus en partant il y a dix ans tant pis désormais tout est dans l'écran de lumière l'encre noire les livres romans poésies essais dictionnaires la langue des autres en partage l'anonyme fraternité ce qui se passe dans la vie le quotidien des jours travaillé archivé ici dans ce rectangle blanc posé là n'importe où dans Saigon un café un appartement au jardin au bureau à la bibliothèque au restaurant dans la rue sur les routes aux toilettes dans le lit de jour comme de nuit pas de table mais une tablette de travail en perpétuel mouvement à portée de main corps numérique qui note trace des mots des voix des images solitude mise en partage parce-que vital est le désir de partager...






mercredi 8 juin 2016

#431

L'orage commence à gronder. Le chien que je n'ai pas fixe la fenêtre en grognant prêt à aboyer sauvagement au moindre éclair


Récemment, toujours cette question en tête : quelle dose de réalité vais-je laisser entrer dans l'écriture ? Ce journal est une tentative de lutter contre la nature de mon propre trait qui, malgré moi, tombe toujours sous le coup de la fiction. Toute phrase sensée ramasser la réalité banale est fictive... Nombreux lecteurs m'ont demandé si les faits de mon journal étaient vrais. T. et Isabelle existent elles ? Est-ce que j'habite vraiment à Saigon ? La vue à la fenêtre est elle vraiment la mienne ? Tout serait donc personnages et décor d'une fiction de moi ?

Je crois que la fiction est une pudeur de l'intime. Et paradoxalement, ce voile pudique peut parfois mener des récits, même les plus fantastiques, à l'anonymat d'une intimité universelle. 

À travers mon expérience intérieure, les mots, bien malgré moi, ne peuvent être que masques : les mots de la parole font le masque de l'homme, ceux de l'écriture celui de l'auteur. L'homme et l'auteur m'ont toujours semblé deux entités distinctes, souvent en conflit. D'anciens proches ont souvent pensé qu'il s'agissait là d'une posture de ma part. D'autres considèrent presque cela comme une faute politique de ne pas être cohérent entre ce que l'on écrit, ce que l'on vit, ce que l'on est... Mais je ne comprends pas qu'on ne puisse pas comprendre... que l'identité d'un homme, en particulier un homme qui écrit, est multiple, toujours remise en doute. L'écriture fait vaciller l'identité, le sentiment de soi m'avait écrit Julien Boutonnier.



    parfois même la lumière du ciel est fictive






lundi 6 juin 2016

#430

sur le banc d'un couloir lugubre aux murs vertigineux. Je filme. Ma camera est une toute petite carte, de la taille d'une carte sim. Face à moi le chagrin d'un enfant. Il réclame le téléphone, veut à tout prix joindre son père. Sa mère lui répond en espagnol d'une voix calme mais ferme. Discrètement je braque la caméra sur eux avec au ventre la peur qu'ils me surprennent. L'idée que les personnages de mon film parlent espagnol à Saigon me séduit. Personne ne pourra déterminer avec certitude où nous sommes. J'essaie à mon tour de parler espagnol à la caméra. Je dis — Ola, Que tal ? ne sachant rien dire d'autre. Puis j'invente, me sens ridicule, pense celui qui regardera cette vidéo va se moquer... Je change de langue, décide de parler vietnamien... mais réalise en parlant que je ne sais plus le parler. Ce n'est pas fluide, je marmonne des phrases sans aucun sens dans le vide comme on prend son téléphone pour feindre un appel et ne pas être dérangé dans la rue. Une femme en uniforme vert vient me chercher. Elle m'ordonne de la suivre. Tout en traversant les couloirs sombres de l'immeuble, je m'obstine à parler tout haut en yaourt viet. Nous rejoignons une grande table basse où des jeunes dans le même uniforme fêtent quelque-chose. L'un d'entre eux me demande d'où je viens. La langue me revient. — De France... — De France ? C'est romantique la France ! Tous rient bêtement. Ils sont ivres.La femme dit — il est vietnamien aussi. Les rires cessent aussitôt. Silence. Ils attendent que je m'explique. — Ma mère est française espagnole, mon père viet et chinois.... — Ah bon, viet ? dit l'un d'entre eux sur un ton désagréable. Ça vire à l'interrogatoire. — et ton père faisait quoi quand il vivait au Vietnam ?  Il l'a quitté à 16 ans. Il n'était qu'un lycéen... — Et tes grands-parents ? Pourquoi ils sont partis ? Hein ? Ils nous fuyaient, ils fuyaient les communistes n'est-ce pas ? je réponds la tête baissée — Oui... Mes grands parents travaillaient avec les français... — Des collabos ! Ça tourne mal. Je cherche une issue de secours pour me sortir de cette discussion — mais mon père est communiste en France... soudain j'aperçois derrière mon oncle Tiên. Je me précipite vers lui — Tiên !!! Qu'est-ce que tu fais là ? Comment es-tu venu jusque-ici ? Il me répond à la fois souriant et l'air ailleurs, préoccupé par quelque-chose que lui-même semble ignorer : — en voiture... 450 heures de voiture... La télé locale nous interviewe, je chuchote à l'oreille de mon oncle avant que nous soyons à l'antenne — j'ai merdé, il savent que papy et mamy n'étaient pas communistes. Surtout, dis-leur que nous le sommes...

samedi 4 juin 2016

#429



mon inaptitude à habiter le monde des hommes m'a appris à m'isoler en son sein. Peu importe la foule, peu importe l'intensité du brouhahas qui m'entoure, les regards qui se posent sur moi, la porte de ma solitude m'est toujours ouverte. J'habite un vieux livre, j'habite un  rectangle de lumière où écrivent des frères et soeurs inconnus. Dans mon coin, tournant le dos à la folie du jour, j'habite le monde entier.



ignorer absolument tout de certains textes, d'où ils viennent, quand ils écrivent, bonheur d'être sous leur dictée, sous l'autorité avec laquelle ils imposent leur espace, leur loi. Quand en revanche ils n'écrivent plus, totale impuissance. Où puiser les choses qui se rattachent à leur voix ? 
Je lève la tête de mon écran, regarde le monde autour de moi, le texte n'y est pas, il est ailleurs, j'ignore où. Ces textes-là, rares, sont peut-être les seuls qui signifient, car dénué de toute volonté personnelle, leur nécessité même est étrangère. Ce sont aussi ceux qui nous échappent le plus vite si on ne prend pas assez de temps pour les écouter. Un peu comme lorsqu'à peine réveillé, on se précipite pour écrire le récit du rêve qui déjà disparait... 

qu'est ce que c'est l'écriture ? qu'est-ce que sait ?



     est-ce 
                   la pluie
                                   qui tombe
                                                         là


vendredi 3 juin 2016

#428


l'inconnu n'a pas respecté la seule promesse qui nous liait encore
je ne suis pas digne de serment
une consolation : son geste est la preuve qu'il est bien vivant


jeudi 2 juin 2016

#427

le chien que je n'ai pas ne peut trouver le sommeil, il couine, comme si la voix intérieure de son maître l'angoissait...


ne cherche pas une cohérence illusoire, un mouvement de pensée dense et continu... accepte ta nature fragmentée.


chute dans le temps, silence sans durée, devenir absence, trou noir de conscience pure à en oublier sa respiration


être quelqu'un d'autre à chaque début de phrase, quitte à me contredire, m'annuler, que ma présence dans l'écrit soit une succession de naissances et de morts, brefs éclairs de résurrection


à quoi bon chercher d'achever ce qui n'en finit pas de finir, à quoi bon sous prétexte d'une forme, celle d'un poème, d'un roman, nier la nature décousue de ce qu'il est impossible d'exprimer


la parole jetée trahit son sujet, la voix porte nos mots sans nous... peut être est-ce pour cette raison que la rencontre physique est vaine... car il faut du temps et non de l'immédiateté... de la distance aussi... tout va trop vite tout est erroné... tout est trop proche... les mots, tout en exigeant une authenticité, doivent garder leur part de fiction... et par la fiction effleurer une vérité impersonnelle, un grain d'universalité...


— l'écrivant peut-être est celui qui met en relation un texte et un lecteur... plus un texte trouve sa voix, moins ses mots m'appartiennent...

— c'est un entremetteur, celui qui met en rencontre un lecteur avec un mot des mots ... oui oui

— entremetteur voilà je cherchais le mot

— les taoïstes ne s'adressent même plus à personne...  ils s'adressent aux choses au vide et au néant sans le monde des poussières

Meng Hao jan 孟浩然 (689-740):
sommeil profond je n'ai pas vu le jour se lever
partout le printemps avec le chant des oiseaux 
toute la nuit les rêves au bruit du vent et de la pluie
les pétales des fleurs sait-on combien sont tombées?



    derrière la vitre nos désirs de départ