mardi 31 mai 2016

#426



dans mes bras tu dors je tends ton corps à ta mère ô ciel et terre elle aurait pu tomber c'est de ta faute non de la tienne éternel dialogue de sourds entre deux bouches enragées si ta tête avait percuté le carrelage gris-bitume continuerions-nous à hurler à ton chevet sur ton cadavre encore chaud allongé dans le lit des urgences par chance mes réflexes ont sauvé la vie que ma maladresse allait te retirer vive piqûre de rappel dans le bras du bonheur l'accident est soudain un malheur peut si vite arriver aujourd'hui dans une heure demain à la maison à l'école au parc le vent dans les feuillages fait hurler un arbre vertigineux un copain titille ton orgueil de reine même pas cap si je suis cap et tu trouves le courage de grimper malgré le vertige oses même te suspendre comme un singe parce-que ça fait drôle dans le ventre au fond du sexe tu te balances ris ivre d'un plaisir secret tes chaussures à scratch peu à peu glissent de la branche comment ralentir la cadence à ton âge tu n'as pas la force de te redresser le temps s'arrête puis remonte des images de ta courte vie défilent je t'entends piailler de douleur tel un oisillon tombé de son nid au pied de l'immense frêne à écorce sèche ne bouge pas mon enfant surtout ne bouge pas papa est là seul dans ta chambre à présager du pire durant ta sieste de l'après-midi...

vendredi 27 mai 2016

#425


déjà âgée d'un mois et une dizaine de jours comment ne pas prendre peur devant les photos de ta naissance ton corps ton visage si différent aujourd'hui je perçois à l'oeil nu ta métamorphose te regarde grandir seconde après seconde le réel plonge dans une dimension fantastique ça passe à la vitesse de ta croissance elle égale presque celle de la lumière pourquoi ne prends-tu pas ton temps avec la vie non je n'ai pas encore oublié la force de l'amour éprouvé la première fois que je t'ai rencontrée dans le couloir de l'hôpital mais c'est déjà devenu un souvenir c'est ainsi ne vis que du passé en train de se faire t'écris pour saisir du présent oui le présent de ta présence qui dort profondément demain au réveil seras-tu déjà une enfant sache que l'enfance est rude ma fille elle détermine notre façon d'habiter le monde de rencontrer les autres je me souviens de la mienne dans chaque recoin obscur des sorcières aux mains crochues derrière chaque ombre passant sur le mur de ma chambre un monstre affamé de garçons dans mon genre petit métis aux yeux bridés j'entends parfois encore mon camarade (jamais je n'oublierai son prénom) chantonner sous le marronier chinetoque chinetoque je lui croque le bras son sang sur les dents je dois écrire vingt fois on ne mord pas ses camarades on ne mord pas ses camarades on ne mord pas ses camarades on ne mord pas ses camarades puis je m'arrête à la seconde ligne car on peut me le faire répéter mille fois Pierre-Adrien n'est pas un camarade non puisqu'il m'insulte il m'a aussi appris comment on se bite oui parfois nous nous bitons derrière les arbres je l'avoue honteusement à papa en pleurant le poing serré sur le chemin du restaurant il rit tente de me rassurer ce n'est pas grave vous essayez juste de comprendre comment on fait les bébés j'acquiesce mâche mon entrecôte comme si rien n'était mais sais au fond de moi qu'il a tort pour la première fois il répond à côté non ça n'a rien avoir avec les bébés je reste seul avec mon angoisse pour les choses sexuelles des mois plus tard dans le lit de maman la confidence encore chaude à l'esprit à la télé un reportage sur une fille violée dans sa propre maison les parents étaient en bas dans le salon ils n'ont rien entendu l'homme est passé par la fenêtre la pauvre son visage floutée pleure en racontant ce qu'on lui a fait on l'a bitée tu pleures avec elle c'est grave ce que tu as fait on va en prison pour ça coupable le désir t'effraie tu pleures de plus belle maman vient à ton chevet tu lui avoues tout elle ne cherche pas à répondre inquiète la main sur ton front elle ne dit rien son mutisme te comprend mieux que les mots de papa elle aussi elle pleure parfois derrière une porte claquée te dénoue les lacets bleus ses larmes s'écrasent sur le cuir vachette de ta petite basket tu dis il est méchant papa maman ne rėpond pas le regard fixe sa tristesse elle t'embrasse laisse la porte entrouverte avant de disparaitre au bout du couloir tu as peur du noir du poster de Charlot de la pénombre à l'entrée de la salle de bain ce soir pas d'histoire de petit ours brun tu cherches du courage en te parlant seul parce qu'on est seul ma fille toujours même enfant seul sur le grand tapis où Gi Joe et playmobil jouent leur vie entre deux piles de pomme d'api seul devant le miroir seul face au tableau noir devant les chiffres les lettres et les cartes du monde seul face à son père sa mère seul avec son ami imaginaire ses copains ses copines seul avec sa cruauté sa honte seul avec son désir seul à chanter à crier seul à se taire seul à ėcrire à peindre à chanter à aimer à trahir à frapper seul avec sa lâcheté son courage ses secrets seul avec son orgueil blessé seul avec sa solitude seul comme je suis seul face aux confidences que je te fais ce soir de mai mon enfance en désordre jaillit d'un jet dans le silence de ton sommeil...

mercredi 25 mai 2016

#424


   dans le noir aveuglé par la lumière de l'écran 
   les yeux tombant de fatigue je m'obstine à chercher
   les mots qui donneront tort au sommeil





mercredi 18 mai 2016

#423


... je n'écris plus jusqu'à l'aube tu m'apprends à dormir à des heures raisonnables à composer mon temps sur ton rythme de vie je tombe de sommeil bien vite aujourd'hui les nuits sont à nouveau faites pour rêver cette semaine tous les jours j'ai rêvé lundi d'une jeune blonde oubliée à qui j'ai fait l'amour dans un duvet sur un pont mardi j'ai fait pleurer de honte un ami perdu de vue mercredi je craignais la venue des loups allongé dans une montagne enneigée jeudi le visage d'un marin éclairé à la bougie sur un bateau qui peu à peu disparût dans l'étendue noir-pétrole vendredi une orgie de morts couchés nus dans le parking derrière la R5 rouge de mon père samedi perdu dans une ville inconnue où il me semble pourtant avoir déjà vécu c'est étrange souvent je rêve d'un passé que j'ignore celui de l'être mort à ma naissance c'est à cette vie d'avant la vie que nous t'avons arrachée il y a un mois déjà pardon oui je dis pardon car je me sens coupable le monde dans lequel nous t'avons jetée est si absurde d'une absurdité à ne pas comprendre ce qu'on fait là mais ne t'inquiète pas il te reste du temps avant de tourner en rond dans ta propre tête ton enfance n'a même pas encore commencé tout reste à voir à sentir à écouter à toucher à goûter pour la première fois quelle chance profite l'enfance disparaît si vite une fois grand on l'oublie on ne sait plus rien d'elle ni jouer sagement ni regarder les nuages blancs comme j'aimerais tout désapprendre j'envie ton éveil ta façon de découvrir voix et bruits du monde ton regard riche de non-savoir tu es si belle vierge de toute chose sans parole en sommeil esquissant un sourire pour une raison que toi seule connais en pleurs quand je te réveille subitement alors que tu dors la bouche ouverte sur mon ventre ne m'en veux pas si je pars me réfugier quelques heures loin de ta mère de toi non parce-que je ne vous aime pas juste pour retrouver ma solitude à qui je manque et qui me manque aussi je ne veux pas l'oublier il faut prendre soin de sa solitude sans elle on serait plus seul encore toi à la maison moi à ma table de café la distance ouvre un lien qui dépasse celui de notre sang je m'éloigne pour te parler autrement pas comme un père à son enfant autrement fraternellement d'un humain à un autre ma solitude aujourd'hui s'adresse à la tienne demain un jour prochain peut-être poseras-tu tes yeux sur la voix de ce journal et entendras ce qui me traversait quand tout seul je pensais à toi ce jour là...


samedi 7 mai 2016

#422


cordon tombé ton nombril ne sèche pas s'infecte vire au blanc dégage une odeur de jaune d'oeuf on te toilette tu hurles pètes pisses chies tètes dors on te fait belle pour ta première sortie l'hôpital c'est triste tu transpires on te nettoie le front les plis des jambes et du cou je suis à la merci de ta dépendance ne pense à rien d'autre qu'à ton nombril suintant l'infirmière te mesure te pèse tu hurles pisses pètes chies tètes puis t'endors à nouveau avant de te réveiller au contact froid du stéthoscope stupide le docteur rit dit tes jambes sont plus arquées que celles des enfants normaux à surveiller de près rdv lundi avec le physio thérapiste la sentence tombe comme ça d'un coup soudain la peur que tu ne marches pas tu ne marcheras peut-être jamais cap au pire j'imagine troubles et maladies qui t'affecteront ou t'affectent déjà pourquoi toi pourquoi nous ça y est j'y suis je me souviens il y a trois mois une gorgée de vin proposée à T. quelques gouttes une goutte de vin rouge sur sa langue juste pour le goût avec la viande saignante c'est si bon ça ne risque rien rien rien du tout vraiment te voilà malade ça vient de là c'est sûr tout vient de là l'irritation du nombril la forme des tibias comme deux parenthèses le docteur ne veut pas inquiéter mais je peux deviner derrière son calme apparent la maladie grave qu'il vient de diagnostiquer ton cerveau est-il intact je scrute tes gestes chaque signe devient suspect j'ai honte honte si tu savais un souvenir soudain remonte j'ai 7 ans pas plus à la montagne une journée avec les patients enfants d'un centre psychiatrique le petit aux dents écartées me fait mal en me prenant violemment le bras papa dit n'aie pas peur je ne pleure pas mais j'ai peur devant leur étrange façon de bouger baver crier comme les bêtes d'une humanité dont j'ignorais jusque là le visage auras-tu ce visage finirai-je par avoir peur de toi éprouver du dégoût à te toucher non c'est impossible tu entends impossible qu'importe ce qu'ils diront la façon dont tu grandiras tu seras ma fille "mal formée" "anormale" "démente" mots dont le sens est à vomir en ces temps ignobles même la timidité la tristesse le silence sont devenus symptômes la moindre singularité est répertoriée dans leurs manuels de spécialistes si tu es "mal formée" "anormale" "démente" je le suis aussi pour preuve il m'arrive de me parler la nuit j'entends des voix j'entends un bruit au loin dans ma tête comme le gong d'une pagode qui accompagne chaque seconde de ma vie mes doigts sont de traviole ma verge aussi j'ai 34 ans en fais 20 ne sais combien j'en ferai quand tu liras ces lignes souvent je suis triste sans raison j'ai pensé me suicider j'ai déjà essayé parfois une aiguille transperce mon coeur et je ne peux reprendre mon souffle je me suis un jour de grande solitude lacéré le visage au rasoir bic orange j'ai eu besoin d'effleurer trois fois la poignée de la porte chaque soir pendant dix ans pour pouvoir dormir en paix je me suis longtemps tu par peur de bégayer j'ai donné des coups de tête à mon reflet pour ensuite peindre les éclats de mon visage jonchant le sol j'ai été atteint de mythomanie jusqu'à rêver de mes mensonges je suis même allé un an voir un psychanalyste pour lui mentir à chaque séance j'ai quitté la France pour ne plus jamais parler français pour inventer quelqu'un d'autre dans une langue étrangère ce quelqu'un d'autre est ton père j'ai volé dans des magasins dėfoncé des fenêtres de voitures à coup de Timberland j'ai adoré torturer abeilles et lézards me suis chié dessus à l'âge de douze ans en pleine rue j'ai bu me suis drogué ai craché dans la serviette de bain de mon colocataire par pure méchanceté de temps à autre je regarde droit dans son oeil le soleil durant de longues minutes pour le défier je dis bonjour aux arbres que je connais salue la lune quand je la croise peux m'asseoir des heures quelque part et ne rien faire du tout alors tu sais ma fille je suis à leurs yeux probablement moins normal que les gens normaux ou bien fou bon à consulter je ne sais lequel de leurs confrères mais tu vois je suis là bien vivant aussi étrangement humain que n'importe qui ne pleure plus rassure toi ignore leurs diagnostics ignore mes craintes mes souhaits à ton égard ceux de ta mère aussi tranquillement jour après jour à ton rythme invente à ta façon l'âme et le corps d'Isabelle...