mardi 29 mars 2016

#413




n’ayez pas peur je tremble pour ceux qui vivent
leur regard est sur moi
la fleur sur de la roche



Francis Royo  
1.11.1947 – 14.3.2016 

(il nous laisse un espace d'une richesse inépuisable 
continuons l'entretien avec sa langue...)


samedi 26 mars 2016

#412


il faudrait rire
et tomber dans le vide
d'un regard qui ne sait plus ce qu'il regarde
qui ne sait plus ce qu'il fait là
qui ne sait plus
et qui ne cherche même plus
à savoir


mardi 22 mars 2016

#411


à la fenêtre
sa lumière
toujours la dernière
allumée

parfois jusqu'à l'aube

la ville le croit insomniaque
elle se trompe
lui ne fait que lutter contre le sommeil qui l'envahit

il ne dort pas par refus
refus de croire à la marche du temps
aux jours qui quels que soient leurs noms
sont des heures sans chiffre n'en finissant plus de passer

son visage est aussi jeune qu'il y a dix ans
souvent la ville lui demande grossièrement quel est son secret de jeunesse

les yeux cernés de rêves pas encore faits, il répond fatigué : j'ai su, en refusant de dormir, arrêter le temps qui désormais n'a plus aucune incidence sur moi


La nuit suivante, la ville s'est mise à veiller à ses côtés.






samedi 12 mars 2016

#410


machine à recouvrer la mémoire des textes perdus



plongée dans la machine à recouvrer la mémoire
mémoire des textes oubliés, volés, déchirés, brûlés, supprimés, 
remis à plus tard... à jamais

ici les vieux chantiers d'écritures perdus tapent à grands coups de marteaux dans mon crâne
et les rouages de la machine intérieure grincent et claquent comme de vieilles portes

te souviens-tu de tous ces tableaux jamais peints ?
leurs paysages intérieurs me hantent
et l'absence des portraits me dévisagent

je me souviens vaguement avoir imaginé
un jour il y a très longtemps
la nature morte d'un rat sur le trottoir
c'était quand ?

il suffirait simplement de poser un des cadres vides autour de la dépouille
la mort, rien de plus

quelques branches de phrases ont survécu
à côté des pinceaux séchés
sous le regard froid des fenêtres
elles poussent lentement à travers les fissures de la machine
dans l'eau usée des égouts
sur ses tuyaux percés des touffes de mots verts et secs 
s'échappent vers le ciel

mon regard n'entend plus rien
pas une virgule
pas un point
juste le chant échappé des meurtrières

combien d'incipit de récits, de romans 
combien de premiers vers raturés
combien de croquis de croûtes et d'esquisses inachevés ont échoué ici
combien ?

de quelle voix suis-je le reflet ?

qui sont les personnages errant encore dans les couloirs
où vont-ils
vers une issue que l'écriture n'a jamais su trouver ?
les pauvres
leur chemin s'est bien emmêlé

partout
entassées les unes sur les autres
mes idées mortes avant d'avoir écloses
partout
les portes closes sur le corps des textes 
condamnés à perpétuité

est-ce ce le bruit de leurs larmes
d'où fuient-elles
de mes yeux à moi ?!

mes mains ne souviennent de rien

assassin ! 
tu as du sang de rat sur les pattes !

comment tuer le temps qui n'en finit plus de passer

silence
les pronoms orphelins de leurs verbes se défenestrent
leur esprit marche encore dans les couloirs
je les entends j'entends leurs voix
je peux même apercevoir leur lumière dans le noir
elle est blanche comme un écran dans la nuit
face à l'autel dédié à leur mémoire
mes mains ne peuvent que trembler de remords

comment fonctionne la machine intérieure
où puise-t-elle son énergie
dans l'oubli ?
ses fils interminables sont-ils reliés à mon cerveau
à mes veines
à mon ordinateur ?
et si j'appuyais sur un des interrupteurs
la machine intérieure cesserait-elle de tourner ? 
effacerait-elle toutes ses données 
ou bien libèrerait-elle les voix et les couleurs qu'elle enferme ?

je lève les yeux vers les hauteurs de ce lieu
entre désir de vertige
et peur de tomber

sur le sol les cigarettes écrasées par dépit
les empreintes de la nuit menant à la table de travail 
lâchement désertée

je relis les courriers jamais envoyés
les lettres d'amour ridicules jetées de honte à la corbeille

sur les portes 
des mots amputés
le nom d'un auteur 
effacé

la bouche des murs reste close sur son identité

quel métier souhaiteriez-vous faire quand vous serez grand ? 
Poète avais-je répondu
j'avais même gravé le mot aux ciseaux sur mon pupitre
sans savoir vraiment de quoi il s'agissait

je n'en sais pas plus aujourd'hui

voilà
je repars avec deux petits sacs de croquis
de phrases
pas grand chose

adieu les pas
adieu les voix

la machine intérieure continuera de tourner sans moi

un
deux

etc... etc...











samedi 5 mars 2016

#408


Bannir tous pronoms. S'y tenir. Là est l'épreuve. Parce-ce qu'aujourd'hui, comme tous les jours, personne ne s'est réveillé. Personne ne se souvient du rêve interrompu par la sonnerie du réveil matin. D'ailleurs qui a rêvé ? Le lit est vide. Personne ne s'est levé du mauvais pied, non personne n'a malencontreusement écrasé la queue du chien épuisé d'avoir erré toute la nuit. Personne n'a trempé de biscuits dans son thé à la menthe. Personne n'a croisé personne dans le miroir de la salle de bain. Personne ne savait comment s'habiller. Quelle chemise ? Pour quel corps ? Personne n'a claqué la porte avant de partir. Personne n'a transpercé sur sa moto le nuage d'essence et de fumée des rues déjà bondées. Personne n'a ignoré ses collègues en arrivant à l'école. Personne au tableau. Personne devant les verbes être, avoir, aller, s'appeler, parler. Personne devant les étudiants devenus des pronoms qui conjuguent. Personne au bureau n'a lutté contre la fatigue et l'ennui d'enseigner. Personne pour dire au revoir, salut, bon week end. Personne n'a fermé la classe en oubliant la clé à l'intérieur. Personne n'était trempé de sueur avant d'entrer dans le centre commercial climatisé juste à côté. Personne n'avait faim ni soif, à ne plus pouvoir tenir debout. Personne dont le corps pâle et inerte ressemblait à un cadavre sur les escalators. Personne sur la chaise, à la table du restaurant, les yeux rivés sur l'écran, à peine assis déjà en train d'écrire, par habitude, pour s'isoler du vacarme de la foule du samedi, celle qui vocifère, postillonne, mâche, rit, pleure, dégueulasse le sol, celle qui nettoie derrière, sans un mot, parce que c'est son travail, celle qui déjeune entre amis, en couple, ou seule, seule comme personne, d'ailleurs personne n'a payé la note, personne n'est reparti dériver sur les trottoirs dans l'espoir d'échouer au calme, dans un salon de thé quelconque, refuge de silence en plein coeur de la ville où personne n'est entré, la serveuse n'a reconnu personne, personne n'a commandé un thé, personne n'a croqué dans le biscuit rouge en se demandant à quoi il était, personne n'a ouvert à nouveau son ipad sur les phrases en cours, personne n'a relu, reformulé, raturé, réduit, personne n'a écrit la moindre ligne de ce journal, personne.



jeudi 3 mars 2016

#407


les chantiers de la ville sont ceux de l'écriture


#406


Son pas ivre passait par là quand il aperçut le corps de la ville endormie à même le trottoir. 
De quoi rêvait-elle ? 


De bouteilles en plastique, de cannettes vides, des dizaines de milliers oubliées dans un coin de la rue Cao Thắng. Elle n'a ici qu'un sac en sa possession. Il faudrait aller en chercher d'autres... mais entre temps quelqu'un pourrait ramasser le trésor à sa place... appeler de la famille, des amis pour se faire aider ? impossible : la batterie du vieux portable est vide... alors comment, comment les charger toutes sur la bicyclette ? 

Le rêve de la ville vire au cauchemar... 

mardi 1 mars 2016

#405


   
   à fleur de hurlement
   panser de silences
   une plaie restée vive 
   et béante...
 
   ... la bouche