jeudi 28 janvier 2016

#395


Il cherche toujours des lieux vides où se réfugier du regard de la ville, des affaires des hommes, de la chaleur aussi, si éprouvante, à rendre folles les âmes les plus calmes, à réveiller en sursaut les colères les plus silencieuses. Même lui d'habitude si discret peste à voix haute, l'air excédé sous les coulées de sueur lui brûlant les yeux, il soupire, grogne des insultes en une langue que lui-même ne comprend pas. À qui s'adresse-t-il ? Aux passants, au ciel, aux arbres, au bitume, à la ville entière qui étouffe de curiosité son désir de passer inaperçu...

Alors il entrouvre au hasard la porte d'un salon de thé, jette furtivement un oeil dans la salle, s'assure du peu de monde. Aujourd'hui personne, seul l'ennui de deux serveuses affalées sur un canapé. Elles se lèvent aussitôt à sa vue, quelque peu surprises par l'origine incertaine de son visage, ne sachant pas par quelle langue l'aborder. Lui ne dit même pas bonjour, commande une 333 fraîche, en anglais cette fois-ci, afin de ne pas éveiller de nouveaux soupçons. Il joue à l'étranger, au touriste infect... et le devient, pour quelques minutes seulement. Puis la colère retombe une fois le corps refroidi à l'air climatisé. Il restera quelques heures ici, en compagnie des chaises vides, immobile, à chuter dans l'horizon intérieur qui le hante...





dimanche 24 janvier 2016

#394


Aujourd'hui les éditions QazaQ publient un recueil particulier pour moi : "135 cartes postales de la Chine ancienne". 135 poèmes transcrits par L'apatride, personnage de mes nuits échouées... Lui et moi voulons publiquement remercier le travail amical, désintéressé, de Jan Doets, ses efforts, son investissement, sa ténacité pour nos textes. Sa confiance aussi, accordée depuis l'ouverture du blog des Cosaques des Frontières...

 L'édition devient avec lui un don d'estime et d'amitié... 

Nous remercions aussi Luc Comeau Montasse pour sa belle présentation si sensible. 
2016 gratitudes à tous pour ce jour du 24 janvier 2016.
Oui c'est bien c'est juste, pour ce recueil que toutes les choses se soient effacées derrière le mot "L'apatride" regroupant une lignée — un arrière grand-père, un grand-père, un père et le fils — somme toute quelque chose quelque soit le passage des générations (plus important que le nom lui-même...) pour soutenir le souvenir de ces choses : ce n'est qu'une fidélité sans dette aucune. Ainsi aurait voulu l'ami LK (1909 - 1990)...



le livre ICI


samedi 23 janvier 2016

#393 bis


car les rizières et les marécages dans le delta ont reculé devant la ville avec son développement et sa croissance partout sur tout, et la dite modernité sans égard aucun avance avance pour le futur des naissances et des sujets à venir 
et la ville a fini par ne plus se reconnaitre elle-même, ne s'est plus reconnue dans le reflet de son fleuve... et la ville avec elle-même apatride aura à apprendre désormais à se repérer aux odeurs de poissons et de crabes dans l'eau de ce fleuve qui l'avait enfantée


tout finirait donc par être apatride... vraiment tout


jeudi 21 janvier 2016

#393


Un jour la ville perdue en elle-même lui demanda son chemin : « — la rivière c'est par où ?» Il était encore de dos. Elle vit son visage quand il se retourna. Avant même qu'il ne réponde, elle s'excusa d'un signe de la main de l'avoir abordé comme si les traits de son visage insinuaient qu'il était incapable de l'aider...

Il lui sourit — un sourire doux et innocent — puis dit dans la langue d'ici : prenez à droite au lampadaire rouge et blanc, passez devant le Bún Bò Huê de Cô Hoà puis allez tout droit dans l'allée d'arbres et de graviers qui sent l'ombre et l'urine, suivez l'odeur de l'eau, vous tomberez sur une buvette pour pêcheurs. Attention au chien qui vous accueillera, il en a fait tomber plus d'un...

Puis il reprit sa route, et la ville, subjuguée, connaissait désormais le chemin pour se rendre à la rivière.







lundi 18 janvier 2016

#392


    et soudain
    au coeur du feuillage...


    ... une divinité


samedi 16 janvier 2016

#391


Ce matin la ville semble le reconnaître. Il regarde sa lumière, l'effroi d'un rêve confus encore dans les yeux... et ça le calme, la pudeur de cette clarté voilée de brume, le silence des rues encore nu de toute parole, la blancheur du soleil innocent aux premières heures du jour. À la fenêtre l'air frais est presque amical. La ville cherche-t-elle à se réconcilier avec celui qu'elle ne reconnait pas comme un des siens, cet étrange étranger dont elle ne sait rien, ni d'où il vient, ni ce qu'il fait là ?



Il parait très jeune, ses traits sont encore en enfance. Mais son regard vide, ses silences où souvent il s'absente, sa façon d'être seul aussi — seul avec lui-même, seul dans la rue au milieu des autres — trahissent son apparente innocence. Quelque-chose d'invisible, d'indicible en lui semble avoir vieilli plus vite que son visage. On ne saurait lui donner un âge. Vingt ans ? Non, ce serait bien trop triste d'être aussi sérieux à vingt ans... Sous certains profils, on pourrait supposer qu'il est un peu d'ici. Sous d'autres en revanche, on a la certitude qu'il vient de loin.



Un jour la ville s'est adressée directement à lui. Elle l'a interpellé dans la rue alors qu'il marchait et lui a aussitôt posé la question, indiscrète, presque impolie « — toi ! tu viens d'où ? » et il répondit calmement, en détournant les yeux, d'une voix égarée « — de n'importe où... de nulle part... je ne me souviens plus...»




vendredi 15 janvier 2016

#390


Quand il marche dans la rue, tous les regards sont sur lui. Son anonymat est si singulier, plus anonyme encore que celui de n'importe quel autre passant. Sa démarche est fausse, chaque pas se veut assuré mais manque de naturel. Et malgré tous ses efforts, il ne marche pas comme n'importe qui.

Quand il rentre quelque-part, sa présence semble toujours inattendue, déroutante aux yeux des autres. Une fois dans la salle, une rumeur murmure dans le silence, silence qui se pose bien des questions à son sujet. Même les mouches se posent un instant pour le regarder s'asseoir. Intimidé le serveur s'approche. 

Il commande. Dans la langue d'ici. L'accent sonne faux et pourtant la phrase est juste, elle roule, limpide, chaque mot prononcé est d'une très grande clarté. Les yeux se froncent. Le trouble dans la salle s'intensifie. On aimerait qu'il répète encore une fois, juste pour s'assurer ne pas avoir mal entendu. Mais il ne dira plus rien, en attendant que les choses reprennent là où elles étaient avant qu'il ne rentre. Immobile, devant son cà phê đá, la ville commence à le perdre de vue, non pas qu'il se fond peu à peu dans la masse — on ne le prend jamais pour un homme d'ici — mais parce-qu'il se fait si discret qu'il en devient presque invisible. 

On ne parlait que de lui il y a encore quelques minutes. Comment a-t-il réussi à tomber aussi vite dans l'oubli ? Il s'est simplement assis et n'a plus bougé d'un cil, l'air grave, le regard fixé comme à jamais sur les pages du livre qui l'accompagne, livre où il semble chercher le semblant d'un air familier, un repère, un refuge, un autre, dans l'espoir malgré tout d'un peu de calme, lui qui tient un livre et qui ne lit plus, lui qui tient un livre et qui subit chaque jour regards et chuchotements de la ville...


mardi 12 janvier 2016

#389 bis



...une voix oubliée dans l'oubli d'une langue, en fait n'importe quelle langue, une voix de ces langues mortes avant d'être prononcées, une voix d'avant la jeunesse de ces désirs oubliés non tenus de l'enfance...

l'apatride

samedi 9 janvier 2016

#389


... d'où vient-il ?

La ville doute en voyant son visage. Les traits sont indistincts, étrangement familiers tels ceux croisés dans un rêve confus dont on se souvient mal. Il n'est pas d'ici. Ne semble pas d'ailleurs non plus.

La ville lui pose une question, question quelconque, prétexte pour savoir, sans avoir à demander directement, s'il parle la langue. Il répond clairement. Elle feint de ne pas l'avoir entendu. Il répète. Et la ville comprend à nouveau sans comprendre d'où son accent vient, de quelle région inconnue d'elle. Ce n'est ni des intonations du nord, ni du centre, ni du sud.  

... d'où vient-il ?

Il parle et la ville entend sa propre langue comme jamais auparavant. N'importe quelle banalité devient dans sa bouche si singulière. Et dans les yeux de ceux ayant échangé de brèves paroles avec lui — serveurs, chauffeurs de taxi, xe ôm, fleuristes, masseuses, vendeurs de soupes, de viandes grillées, de cigarettes... — toujours cette question jamais posée : 

... d'où vient-il ? 

Sans réponse, la ville se met à douter d'elle-même...