mercredi 18 novembre 2015

#377



une fois sa conscience morte de fatigue, après quelques ronflements
irréguliers, j'écoute le souffle de son sommeil lourd tel un secret
à porter, la nuit remue la pâleur de son corps nu, elle parle, sous
le règne de paroles rêvées en une langue étrangère à elle-même, moi
j'échoue à traduire le récit de son haleine sèche, ne reconnais pas
sa voix, elle vient de loin, d'une enfance dont j'ignore les plaies


dimanche 15 novembre 2015

#376


peu importe où je travaille toujours les mots écrits à voix haute :
au café on me regarde l'air de dire "bizarre ce type qui parle tout
seul à sa table" mais j'ignore leur regard, leur mépris, rien ne me
détourne de ma tache, aussi vaine soit-elle... au lit ça ne dérange
pas T. au contraire "on dirait que ta voix neutre et atonale scande
une étrange prière, ça me berce" dit-elle, avant de fermer les yeux


samedi 14 novembre 2015

#375



sur le chemin de celui qui cherche son Je, je suis troublé d'être à
la première personne du singulier tant furent multiples les masques
portés ces dernières années à écrire, à creuser au coeur des heures
creuses le savoir des mots, leur parole ignorée... depuis longtemps
je fais ça, plus de 15 ans, des nuits entières à taper dans mon sac
de lettres en silence en sueur à bout de nerfs à fleur de hurlement



vendredi 13 novembre 2015

#374


j'entends un souffle dans le noir, le mien ou bien celui de l'homme
dont j'aperçois la silouhette dans ma chambre, l'anonyme à identité
passagère, seul rescapé du naufrage de mes fictions, banni le voici
qui aujourd'hui revient muet de sa longue errance pour m'ouvrir les
yeux... j'examine sa figure sous tous ses traits : d'imperceptibles
mouvements d'angoisse trahissent l'air vide de son visage vert-bleu


vendredi 6 novembre 2015

#373

Je n'ai jamais su tutoyer...

"Tu" as jusqu'à aujourd'hui écrit en mon nom, t'appropriant l'épuisante banalité de mon quotidien, son angoisse de chaque heure, empruntant même les traits de mon propre visage, comme pour donner une preuve tangible de ton existence. Je n'accepterai cette usurpation d'identité plus longtemps. Sous tes mots mes traits sont devenus grossiers. Toi qui prétendais chercher l'anonymat, "Tu" es devenu un véritable Prénom qui parle seul — et non plus un pronom anonyme qui s'adresse à moi. "Tu est un autre". Tellement un autre que l'autre n'a d'ailleurs plus aucune place. Le lecteur n'est plus un frère humain mais un spectateur pris en otage, forcé à écouter la mise en scène d'un monologue faussement intime, qui ne touche à aucune universalité : "Tu" fais semblant de confier des choses pour mieux dissimuler ce que "Tu" caches. Tes angoisses, tes sentiments, tes coup de sang, le dénigrement perpétuel de toi-même, des autres, tout est posture, fatigante, obscène pour celui qui te fait l'amitié de te lire. Et puisque l'écriture, la lecture, sont deux actes d'estime, il est grand temps de me débarrasser de ta voix détestable. "Tu" as cherché au fil des mots de ce journal à t'emparer de moi. "Tu" n'as jamais été que toi-même. 

"Tu" ne seras pas père dans quelques mois. "Tu" ne verras pas naître ta fille. "Tu" ne t'endormiras plus aux côtés de T. Le chien que "Tu" n'as pas ne te suivra pas là où je m'apprête à t'envoyer. Mes nuits blanches ne sont plus les tiennes. À la fenêtre "Tu" ne vois ni n'entends plus rien. La ville, ses habitants, leurs silhouettes et visages filants, les premières gouttes de pluie sur la vitre, le mouvement du fleuve, des nuages noirs dans le ciel, tout disparait sous tes yeux en ce moment même. En un éclair, je recouvre la vue à mesure que "Tu" perds la tienne. "Tu" n'as pas entendu la foudre tomber, la porte de ta chambre claquer, ni les cris des enfants trempés qui jouent en bas. "Tu" te demandes si "Tu" n'es pas en train de rêver, te pinces fort la cuisse dans l'espoir de te réveiller mais "Tu" ne ressens aucune douleur. "Tu" commences sérieusement à prendre peur. "Tu" aimerais crier mais tu as perdu la voix. Tu commences à comprendre que le néant reprend ses droits sur ton être. "Tu" n'as plus de matière. Ton pronom "Tu" est désormais vide de sens, de chair, de salive, de sperme, de sang, d'âme et d'esprit. "Tu" est déjà entre guillemets. "Tu" ne laissera aucune trace par ici, pas une rature, rien. Il suffit de tirer les rideaux. Dans la chambre il fait noir. Je suis seul...

... "Tu" n'est déjà plus.




# Fin du journal #