mercredi 29 juillet 2015

#340



Vers le fantastique  atelier proposé par François Bon

#3 aller perdu dans la ville


Je me réveille en sursaut au moment même où le chauffeur se retourne vers moi, l'air de dire qu'on est arrivé : — c'est combien ? il montre du doigt le compteur : 100 000 et des poussières, 100 000 quoi, je sors une liasse multicolore de ma poche, j'ignore la valeur de chaque billet, le chauffeur en sueur m'aide à payer, il est peut-être même en train de m'arnaquer, qu'importe, j'acquiesce et sors : c'était donc là que je voulais me rendre; pour quelle raison, je l'ignore, comment savoir, je ne sais même plus d'où je viens, ne me souviens même pas dans quel corps je me réveille, voyons voir, c'est mon visage dans la vitrine, je ne me reconnais pas, ne ressemble à personne, un étranger à mes yeux, aux yeux des passants qui me regardent l'air suspect, méfiant; j'ai le sentiment de déranger, de n'avoir pas le droit d'être là, le pas hésitant, je vacille, presque ivre d'être perdu dans le flux de ces rues hostiles et inconnues, ma solitude écrasée par des milliers de visages filants laissant derrière leur passage bribes de paroles, volutes de poussières, trainées de phares rouges jaunes, fumée en toux de pots d'échappements, bouche recrachant la dernière bouffée d'une cigarette; drôle de ciel que celui du bitume, ciel constellé d'hommes, de femmes, d'enfants, salive chair sang d'une ville en perpétuel mouvement, moi au milieu, le pas perdu sur le goudron humide, je patauge dans le reste des soupes pas finies jetées sur la route, l'eau de pluie et des climatiseurs qui fuient à l'arrière des bus, je regarde leur numéro, leur destination, cherche à reconnaître un nom familier mais je peux à peine lire, chaque lettre est étrange, avec des accents bizarres, des associations de lettres imprononçables, perdu dans la ville, dans sa langue, ma parole ici est impuissante, vouée à ne rien dire, alors je ne dis rien, marche sans chemin avec une certitude, une seule : je ne suis pas chez moi, chez moi les chats ne sont pas si maigres, chez moi les coqs ne picorent pas sur les trottoirs attachés à un poteau, chez moi les poissons ne sont pas servis vivants, ne tortillent pas de la sorte sur le grill avant d'être mastiqués par des bouches voraces, chez moi un porc ne hurle pas ficelé à l'arrière d'une Honda, chez moi la narine gauche des mendiants aveugles ne souffle pas un air dans une flûte au feu rouge, chez moi je n'entends pas les bateaux meugler comme des vaches, tiens, il y a un fleuve pas loin, c'est même peut être la mer, va par là, traverse, marche sur l'eau, de l'autre côté qui sait, je serai peut-être enfin chez moi, là d'où je viens, du néant.

mardi 28 juillet 2015

#339



tu n'es plus que le souvenir d'avoir peint...


... sans jamais avoir su



lundi 27 juillet 2015

#338


Lecture du livre des peurs primaires interrompue toutes les cinq minutes par des "— sale pute" hurlés avec haine. La voix d'une jeune femme en pleurs répond "— arrête, arrête !" Leurs cris remontent à ta fenêtre ouverte. Entre chaque peur, "— sale pute" "— arrête, arrête !". L'insulte rythme ta lecture. 2 heures 18. Bruit d'un moteur qui veut se faire discret. Tu paries avec toi-même que c'est la police. Des voisins se sont probablement plaints des cris incessants qui résonnent depuis une bonne heure. Mais ces messieurs sont en retard, comme toujours. L'hurleur de "sale pute" a eu mille fois le temps de cocarder cette pauvre femme. Envie de sortir sur le balcon pour apaiser ta curiosité. Apercevoir le visage du couple en train de se déchirer, l'intervention des flics. Mais tu as la flemme de te lever pour un évènement qui finalement a bien moins d'importance que de lire dans ton lit le livre des peurs primaires. À cet instant précis, la vulgarité et la violence du monde t'indiffèrent. Tu reprends ta lecture avec la migraine...





samedi 25 juillet 2015

#337




ici — les empreintes de pas — pas ne fait que tourner en rond — pas en prison — pas fait comme un rat — pas va — vient — revient sur son propre pas — pas chaque fois annulé — infiniment recommencé — pied nu — pas danse en enfer — dans sa tête — cherche à s'échapper de lui-même — de l'homme qui marche là — tête basse — regard rivé sur ses pieds — en quête d'une pensée qui signifie — justifie une raison d'être là



#336


Le vent se lève. Soulève la poussière. Et le désir d'écrire des choses sans intérêt. Si pauvre en mots. Tu en manques terriblement. À en mourir de honte. Tu peux bien en mendier au néant quelques uns. Aujourd'hui, il ne te donnera rien. 

Ainsi, sur la page restée blanche...


... l'écriture apercevra deux silhouettes cirer des chaussures. 




mercredi 22 juillet 2015

#335



sur la table, face à ton Ipad, un manipulateur morse


taper sur des lettres en silence, c'est adresser un secret en message codé envers celui qui sait lire, et qui comprend, à l'insu de tous ceux qui l'entourent, la langue d'une intimité universelle.


dimanche 19 juillet 2015

#334


Vers le fantastique  atelier proposé par François Bon

#2 marcher dans la maison vide


L'odeur de pierre. De bois mort. Jusqu'à l'asphyxie. Les murs de briques rouge sang. À chaque pas les craquements du vieux plancher. De faibles rayons de soleil traversent les fissures des vieux volets, transpercent l'obscurité poussiéreuse. La lumière rappelle qu'il existe un monde dehors, un monde dont ce lieu clos semble exclu. Ici le jour se fait discret, envahi d'ombres et de secrets. Deux masques accrochés au mur, l'un grimaçant d'ironie, l'autre de tristesse. Une dizaine de statues alignées sur la cheminée comme une armée de regards prêts à m'envahir. La photo d'un homme barbu à deux âges différents me fait face, l'air aussi austère que pénétrant. Dessous un vieux divan défoncé. On peut encore apercevoir la silhouette et les postures de ceux qui un jour, une nuit, s'y sont allongés pour ne rien dire, pour pleurer, faire la sieste et rêver. Une autre porte ouverte où s'enfoncer plus loin dans le noir. Sur le sol un grand drap sale comme une nappe de fin de repas. Des flacons d'essence de térébenthine et d'huile d'oeillette renversés, une palette sèche et des toiles, partout, entassées. Certaines sont déchirées. Toutes sont le portrait d'une seule et même personne. Ici quelqu'un s'est lavé les mains d'un soupçon. Le lavabo s'en souvient encore. Une tache de pourpre imprègne la vasque blanche. Est-ce de la peinture ou du sang ? 

vendredi 17 juillet 2015

#333


Un étranger cherche sa voix dans la bouche de chaque pronom posé. Je, tu, il, elle, nous, vous... tous sont inaudibles. Même sous la torture, les mots restent muets à son sujet. Il semble toujours échapper à l'écriture. Ainsi tu t'éloignes du clavier, prends le pinceau et tentes de mettre un visage sur son silence. Oui. Toute la nuit, tu cherches sa trace dans le trait...
À l'aube, tu regardes le portrait achevé avec amertume. Son étrangeté est encore trop familière. 


Non, ce visage là n'est pas celui de l'étranger. 



mardi 14 juillet 2015

#332


... étrange surprise de retrouver ce matin au Bout du Village sur l'écorce d'un frêne en plein champ, Mr M regardant avec son trou sur le front... j'ai trouvé qu'il n'avait pas vieilli puis j'ai souri et l'ai pris en portrait d'écorce pourrie avant que le frêne ne meure...

L'apatride



#331


14 juillet, pense à Léo.


dimanche 12 juillet 2015

#330


Te souviens-tu de la définition qui ouvrait le journal qu'il t'avait confié ?

Impudeur, subst. fém. : 
Défaut de la retenue qu'exige le sentiment de la dignité personnelle

Publier ce journal en ligne, c'est parfois le sentiment de n'avoir aucune dignité. Tu as relu son journal, de 2008 à 2010, d'une traite. Besoin d'entendre sa voix. Surtout après ton courrier dont tu as profondément honte. Comme à l'accoutumée, tu regrettes de ne pas t'être abstenu. Tu regrettes encore plus votre correspondance passée. Qu'est devenu l'inconnu ? Aujourd'hui disparu du web, comment savoir si son silence est celui d'un vivant... ou celui d'un mort ?

*

capes de pluie trempées, ciel transpercé d'éclairs mauves au dessus de nos casques


samedi 11 juillet 2015

#329


Écrire dès qu'on se lève
Écrire ce qu'on regarde... là où sa vie s'est posée
comme ça

juste aligner les mots
sur le passant qui crache par terre... l'inconnue qui passe
sur le chien qui pisse puis remue la queue

comme ça écrire "n'importe quoi" mais pas n'importe comment...
écrire sans chercher ni le beau ni le pittoresque ou le nostalgique... assez de souvenirs, assez des histoires... car il y en a trop... le mot est juste écrit sans parfum ni souffrance ni eau de rose...

Écrire les mots qui sortent, de notre bouche, encore non lavés de leurs nuits
Écrire comme ça, comme si les mots étaient des couleurs pour un brouillon ou une esquisse... d'un paysage d'une nature morte, somme toute son portrait.


Le mot Tao écrit sur une plaque de pierre a fini avec le temps par prendre la couleur de la mousse.

L'apatride



#328


Un jour, "l'ami" vola à la médiathèque un magnifique livre d'Edmond Jabès : Un Étranger avec, sous le bras, un livre de petit format. Il prétexta l'avoir perdu et proposa de le remplacer par un autre livre, livre de poésie insipide qu'il avait en horreur et qui de plus lui était directement dédicacé. La bibliothécaire avait même fini par le remercier d'un geste si généreux. Tu te souviens qu'en te le racontant, il riait fièrement de son coup de maître. Pour se donner bonne conscience, il dit que de toute façon, personne d'autre à part lui n'avait emprunté ce livre jusque-là et que l'ouvrage ne manquerait à personne. Et pourtant, aujourd'hui, assis à la médiathèque, alors que tu ne le côtoies plus depuis bien longtemps, ce livre te manque. Ta solitude avait besoin de le relire. De même, l'étranger qui à peine passé le pas de la porte d'entrée a demandé à l'accueil le rayon poésie, ne tombera pas sur ce livre à Saïgon. Voler un livre dans une bibliothèque publique, c'est ravir au livre la rencontre avec ses lecteurs, même si ceux-ci se font rares, passent par là une fois tous les dix ans, personne ne peut prétendre incarner l'unique adresse d'un livre...



(soudain tu rêves amèrement de Jabès disponible en ligne...)



mardi 7 juillet 2015

#327


Comme tous les jeudis, tu arrives deux heures et demie avant ton cours. Toujours sur le même siège, dos à la fenêtre, gêné par le reflet des lumières au plafond sur l'écran, tu cherches à faire des phrases, souvent sans succès. Ici tu n'as jamais vraiment réussi à écrire quoi que ce soit. Et pourtant chaque fois tu t'acharnes, routine de l'échec nécessaire aux phrases pour un jour éclore.


Avant d'entrer dans la médiathèque, tu achètes sur le trottoir d'en face un ca phê dá à 10 000 dôngs le verre. La première fois, tu l'avais payé 15 000. Et puis à force de parler viet, la vendeuse te le fait au prix local. Ne pas parler la langue d'un pays a toujours son prix. Te souviens-tu de l'histoire du Père arrivé en France à 15 ans et demi ? Dès son arrivée à Paris, il acheta un paquet de chewing gum cent fois son prix. N'ayant pas de monnaie, il tendit un billet de 500 francs. La buraliste encaissa sans sourciller. Il se dit c'est cher la France, puis comprit par la suite qu'il s'était fait voler...Voilà son premier contact avec le pays. Ça déterminera tout par la suite. Dont son refus d'enseigner le vietnamien à ses enfants. Une promesse pour l'avenir : mes enfants parleront un français sans aucun accent. 

Une vingtaine d'années après, tu as appris le viet comme tu as pu, ici, sans cours, en écoutant les gens parler. Ne rien faire, t'asseoir et écouter, c'est au moins quelque chose que tu sais faire. Tu ne le parles pas très bien. Mais on te comprend. Souvent les gens sont étonnés de te comprendre. Ils te regardent, ne savent pas d'où tu viens exactement. Et puis tu parles, et ils comprennent leur langue dans un accent qu'ils n'ont jamais entendu. Leur propre langue devient étrangère venue de ta bouche.

Attention ! être clair à ce sujet : tes origines vietnamiennes étaient là un prétexte pour partir car en vérité, elles ne sont rien. Absolument rien. Tes racines vietnamiennes ne sont qu'une vague origine sur ton visage et ton nom. C'est aujourd'hui une certitude. Au début. Tu avais bien essayé de prendre contact avec une famille jamais rencontrée, sur les traces d'un passé ancestral... mais quel ennui ! Ce n'est pas parce-que vous partagiez un peu de sang qu'une amitié était possible. Tu ne crois pas en cela. Ça ne t'a d'ailleurs rien apporté. Uniquement des moments d'une pauvreté rare avec le sentiment désagréable de t'être contraint toi même à des obligations familiales fictives. Alors tu as coupé les ponts... et les paroles. Plus jamais tu ne les a revus. Sans aucun regret. 

lundi 6 juillet 2015

#326

Vers le fantastique  atelier proposé par François Bon

#1 les peurs



Déjà je tremble. La peur de m'engouffrer dans le noir des phrases dont on ne revient pas. Avant de rentrer, je touche du pouce six fois le bout de ma clé. Sinon un être aimé va mourir à cause moi. C'est juste à côté de l'école, au 77 de la rue du Taur, là où le corps de Saint Saturnin fut trainé à mort. Le portail en bois est immense et lourd comme un secret. Sentiment désagréable d'être mis en demeure de rentrer. Je prends de l'élan, rentre dedans l'épaule en avant tel un taureau traînant derrière lui un martyr. À peine le temps de passer qu'il se referme violemment derrière moi dans un bruit sourd. J'ai froid. L'odeur de pierre me glace le sang. J'entends le pas d'un inconnu descendre de l'escalier. Vite me cacher. J'aperçois une porte en bois brun. Pas de doute, c'est là. Où ? Je crois que je l'ignore encore. Ça ressemble à une grotte au beau milieu de la ville. Peut-être une salle d'attente. Lieu sombre et sans secours où mon nom semble condamné aux oubliettes. Sûr qu'ici personne ne m'entendra. J'entends derrière l'église sonner le glas. La voix de Dieu est terrifiante. Je reste sur mes gardes. Les volets sont clos. Il me faudrait une torche en flammes pour explorer le noir de la pièce. Je n'ai qu'un briquet. La flamme à la main, je découvre des livres poussiéreux, abîmés, des statues de bois en ligne sur une cheminée, des masques accrochés aux murs. Ils me suivent du regard, un regard noir comme un couloir dans la nuit. J'aimerais crier mais je ne peux pas. De ma bouche ne sort qu'un chuchotement inaudible. J'ai peur d'avoir perdu la voix. Alors que je sanglote en silence, j'aperçois devant moi l'ombre d'une présence que je n'avais pas vu rentrer...

dimanche 5 juillet 2015

#325


Tu écoutes toujours le silence d'une parole subitement interrompue comme une prise de position à ton égard. Le silence devient l'absence de demande, d'adresse. Parfois je te surprends à parler seul à voix haute : tu insultes, te moques, craches tes ressentiments encore chauds pour provoquer l'absent. Mais toute tentative échoue à importuner son silence. Silence dont tu ne reconnais plus le visage. Ses traits sont étrangers. Sa voix jadis intime retrouve l'anonymat de n'importe quelle autre voix. Le temps fait bien son travail. Rapidement. Sèchement. La place de l'absent est désertée de toute mémoire. Sa place est désormais vide. 


Qu'attends-tu pour inviter l'oubli à s'asseoir ?



vendredi 3 juillet 2015

#324

  

tu vas à la pêche aux couleurs,


dessines silencieusement,


puis regardes avec étrangeté ton propre dessin...




jeudi 2 juillet 2015

#323


Aux proches et rencontres soi-disant,
le jour de votre enterrement je n'y serai pas. Quant au mien, vous n'en serez pas averti. De nos mondes si différents, je disparaîtrai en paix et tranquille jusqu'au bout. Sans date je suis déjà mort... pour vous.

Je meurs sans mort. Je vis sans vie écrivait-il,
...
Je parle d'un pays d'îles à la dérive
Quelque part où nous fûmes
Sacrifies
Où nous serons plus tard comme une ombre
Double au milieu des lumières

Mais le vent ne se lève pas
Dans les voiles impatientes
D'aller tuer d'aller mourir

Aragon (Les Adieux)