vendredi 29 mai 2015

#312


Le ciel est bas. Les gouttes te criblent de coups. Tu as mal aux joues et aux paupières. La pluie : un passage à tabac. Tu avances sur le scooter les yeux fermés. Si tu avais un accident, tu n'en serais même pas témoin. Voilà ce que tu pensais quelques minutes avant de tomber. C'est étrange. Durant la chute, tu n'as pas eu peur. Tu t'es laissé glisser calmement sur la chaussée inondée. Tu t'es aussitôt relevé, narguant la douleur. Puis tu es reparti froidement vers ta destination. Où allais-tu déjà? À l'école.


Une fois devant le portail, un sentiment d'amertume t'envahit. Amer d'être tombé ou d'avoir survécu à ta chute? Soudain: l'appel d'un verre de whisky. La pluie redouble d'intensité. Il y a un pub à deux pas. Le Bernie's. Quinze heures passées. Le milieu mort de l'après midi pour les gens qui ne travaillent pas. Tu entres. Les serveuses en minijupe verte et polo bleu-marine posent à l'entrée. L'une d'entre elles t'amène la carte et barbouille des politesses dans un anglais brouillon. Tu restes debout, l'oeil figé sur les prix. La serveuse à tes côtés. Silencieuse. À l'écoute. Prête à te servir. Elle a remarqué tes plaies sur le bras et la main.


Tu commandes une Guinness. Guinness is good for you. C'est écrit sur le mur. C'est pourtant bien trop léger. Et cher. Tu croyais ça plus fort, regrettes de ne pas avoir commander un whisky. Tant pis. Musique : succession de hits mainstream, véritable mépris du silence. Coup d'oeil dans la salle. Quatre clients: une jeune femme seule avec un demi à peine bu les yeux penchés sur son iPhone. Derrière elle deux types d'une cinquantaine d'années buvant probablement depuis le début de l'après-midi. Tu les regardes et te dis : ne pas devenir comme eux au même âge... surtout pas. À côté d'eux un autre type, français à lunettes croisé maintes fois pendant des années dans un autre café, oloé aujourd'hui disparu, à qui tu n'as jamais adressé la parole, et que tu retrouves là, le jour de ta mort ratée. Lui aussi t'a reconnu quand tu es entré. Il est encore seul. Il l'a toujours été. Tu te souviens avoir écrit à son sujet. Quelques phrases sans interêt qui pourrissent dans ton vieux PC. Autant l'ignorer.


Tu regardes de plus près ta main et ton bras égratignés. Une goutte de sang s'écrase sur la table. Tu tentes d'apercevoir ton reflet dedans. Sans succès. Tu ne relèves pas ton pantalon de peur de voir la profondeur des plaies. Le contact du tissu mouillé te brûle la jambe. Tu préfères ne pas savoir. C'est plus supportable ainsi. Tu bois à grandes gorgées, regardes le dos des hommes qui regardent la pluie tomber. Tous les visages et les corps sont tournés vers elle. Vous la regardez tous. On ne saurait dire si elle vous ennuie ou vous fascine. Peut-être les deux à la fois.


Tes chaussettes trempent dans tes chaussures pleines d'eau. Sensation de marcher dans un pédiluve. Ton pantalon est déchiré. Il doit en rester un bout sur le goudron. Tu vas te pointer au travail comme ça: ensanglanté du genoux et du bras, pantalon troué, haleine d'ivrogne irlandais. Tu commandes quelque chose de plus fort. Un whisky. Jameson. Pas trop âgé histoire de ne pas te ruiner. Et puis merde... Ce n'est pas tous les jours qu'on rate sa mort. 
— Mais tu as cours avec des enfants ! Des enfants ! Voyons, ne sois pas aussi irresponsable ! Tu ne vas pas t'y pointer bourré ! Même légèrement, ça ne se fait pas !
— Ferme ta gueule ! Tu entends ! Ferme-là ! 

Une voix du dehors s'infiltre dans ton écriture. Elle interfère la voix du journal. Tente de te donner mauvaise conscience, de te ramener à la vie... hors des pages. Tu sens un poids peser sur ton ventre et tes poumons. Un sac de larmes macérant depuis bien longtemps. Pourtant tu ne ressens rien. Seul ton corps semble avoir des sentiments. Toi dedans, tu restes de marbre. Ton regard froid se promène sur le trottoir inondé, sous la jupe de la serveuse, dans ton verre déjà presque vide. Puis il revient sur la page de ton écran. Tu écris : je suis mort... commandes un autre verre. Encore !
— On the rocks ? 
Non, surtout pas. Que les glaçons n'adoucissent pas le shot dont tu as besoin. Tu le veux sec. Sans rien
— Dry please. Dry...
Ça se dit dry pour un whisky ? Qu'importe, elle semble avoir compris.

Le sourire de la serveuse. Elle te parle, te drague. Vient de t'entendre parler viet au téléphone, te demande comment tu sais parler sa langue, toi, l'étranger.
— Anh đã ở đây được 10 năm rồi... (Dix ans que je suis ici)


Tu n'iras pas plus loin dans la conversation, presque énervé d'être mis en demeure de parler pour ne rien dire. Tu penses à Léo qui aux côtés de Brassens et Brel disait qu'il faudrait dans la rue pouvoir faire l'amour à une femme instantanément. Oui, sans même besoin de passer par la parole. Un léger sourire. Un ėchange de regard. Et puis au lit. Il y a juste à côté des salons de massage dans lesquels tu pourrais te rendre dès maintenant. Tu penses à une autre bouche que celle de T., à d'autres mains, d'autres ongles, une autre couleur de vernis, une autre façon de regarder, de toucher, de lécher. Tu penses au filet de sueur sur des cuisses dodues, à la blancheur d'un débardeur moulant sur un visage encore inconnu... 

Tu n'aurais pas écrit ça il y a encore quelques mois. Mais ici, dans ce journal, tu ne t'interdis plus rien. Et tant pis si ça rebute, si ça dégoûte. Ta parole reste celle d'un homme médiocre. À quoi bon le déguiser derrière une énième posture ? Tu as honte de qui ? De ceux cachés derrière le nombre de vues ? Ça fait longtemps que tu ne prêtes plus attention aux statistiques. Alors ? Combien sont-ils aujourd'hui ? 14. Dont la moitié tombée là par hasard... et repartie aussitôt. Il en reste 7. Où sont-ils ? À ta table ? Les chaises sont vides. Il n'y a absolument personne. 

Te voilà déjà en train de mitrailler le clavier. Qu'écris-tu ? De la voix. Une voix venue d'ailleurs qui dépasse ton désir d'écrire, qui réclame le droit à l'existence, indépendamment de toi, de ton nom et de ta petite histoire sans interêt. Dans ce journal les faits sont des phrases. Elles ne cherchent pas à témoigner. Ce journal est le fourre-tout de ta langue, une déchèterie de notes. Qu'est-ce que ce journal si ce n'est la contrainte d'une écriture sans contrainte... à jamais inachevée? L'écriture d'un geste. Le geste de l'écriture. Sa trace numérique. Publier ici ne représente plus aucun risque. Ton appréhension des débuts a disparu. Plus de 300 billets pour enfin te sentir chez toi. Et chez toi, tu laisses le masque et les postures sur le porte manteau. Tu peux rester sale et nu, passer des heures à te satisfaire d'une paresse obscène. Seul Dieu connait l'odeur répugnante de ta solitude...

17 heures. C'est bientôt l'heure. Le cours n'a pas commencé. L'esprit des élèves est à la fenêtre. Les arbres les appellent. En cette fin de journée, ils viennent toujours en trainant le pied. Fatigués, ils ont besoin d'air. 


Et toi d'un autre verre.



samedi 23 mai 2015

#311


Aujourd'hui est comme les autres jours. Et pourtant, tu ne supportes plus le jour qu'est aujourd'hui. L'angoisse déborde de tous tes trous et pores. Sens-tu comme ta puanteur est humaine ? Ce n'est pas des frissons sur ta peau, mais un véritable tremblement de chair. Ton silence transpire la colère d'être aussi faible. Le mépris que tu éprouves envers toi-même est illimité. L'enfer est là, dans la moiteur d'un orage qui refuse d'éclater en sanglot, par peur du ridicule. Tu vas même jusqu'à lever les yeux au ciel pour quémander, d'un couinement humiliant, le répit et la pitié, dont chaque seconde est dénué.

Tu ne cherches plus à te mentir. Bien au contraire, tu veux à tout prix t'attaquer à ton orgueil déjà bien mal en point. Regarde, il est à terre. L'ironie de certaines paroles, les sourires en coins, les regards aussi furtifs qu'insultants, tu croyais pouvoir les encaisser sans sourciller. Mais aujourd'hui, ton masque impavide se fissure. Tes joues rougissent. Tes poings se ferment. Tes yeux sont gorgés d'une vengeance glaciale. Ça va tomber sur quelqu'un, le premier venu, celui qui passera devant toi et qui aura le malheur de t'adresser la parole.

Mais personne n'osera s'approcher. On devine aisément que tu n'as plus la patience de côtoyer qui que ce soit. Alors on t'ignore. Seul un rêve pourrait te sortir de cet état. Tu décides d'aller boire. Seul. Par besoin. Oui, tu as besoin de boire. Tous les jours ou presque. Besoin de t'assécher la salive. Besoin de boire du poivre et du cuivre. Un rouge terreux et tannique. Une bouteille entière. Tu n'as pas les moyens pour de tels vins. Alors tu marches sur Đồng Khởi et te rabats sur l'happy hour d'un bar à vin prétentieux. Le verre à moitié prix jusqu'à sept heures. Un Malbec argentin. Pas cher. Plus que quelconque. Tu en descendras cinq avant de rentrer assommé et de tomber tout habillé sur ton lit.

*

je cours la peur au ventre à la recherche d'un lieu sûr où me réfugier... ma voiture a disparu... je l'avais pourtant garé ici... mais j'ai beau revenir sur mes pas, ici n'est déjà plus là... tout change à mesure que je me déplace... tant pis, je finirai en courant... je continue à courir dans un village en pierre d'une autre époque... tout le monde me regarde... tout le monde remarque mon affolement... je cours... je cours... je cours... je ne sais combien de temps j’ai couru... je n’ai pas la notion du temps... c’est la nuit à présent... je ne l'ai même pas vu tomber… j’arrive sur une avenue... il n’y a personne… je reconnais à cent mètres de moi une cabine... je cours... je cours pour l’atteindre au plus vite... dans la hâte, je compose le premier numéro qui me vient en tête... 05 ** ** ** 05... mes mains tremblent... elles sont gorgées de terre et de sang...

— Allo? 
— Oui, c’est moi, je dois vous parler... je vous appelle pour vous dire quelque chose d’important... Il s'est passé une chose terrible... il était encore vivant... Mon dieu, oui il bougeait encore... aidez-moi pitié, aidez-moi... venez me chercher... je crois qu'ils sont après moi... j'ai perdu ma voiture...  j'ai peur... aidez-moi... je ne sais pas où aller...  venez me chercher... vite... je crois que je deviens fou...
— Mais pourquoi tu me vouvoies à la fin !?

*

En ouvrant les rideaux ce matin, tu as salué un visage en sueur à ta fenêtre. Il t'a souri avant de disparaitre, suspendu au fil du ciel presque bleu... 

... le rêve t'a fait du bien. Tu vas mieux.




mercredi 20 mai 2015

#310


T. est sortie. Tu réalises que c'est la première fois que tu te retrouves seul ici, dans le nouvel appartement. C'est pareil qu'ailleurs. Peu importe la vue, la couleur des murs. Tu es en toi. Tout le temps. De toi jamais tu n'arrives à déménager. Tu aperçois ton reflet dans la vitre. En fond une nouvelle constellation de la ville. Celle du fleuve aussi. Des lumières jaunes, vertes, rouges qui lentement voguent vers un destin que tu ignores.

*
Ce journal est un prétexte pour écrire régulièrement, peu importe quoi. Ce journal ne pense pas. Il fait. Il est un acte avant tout. Ne reste plus des mois immobile à penser ce qui n'écrit plus. Au contraire, nourris ce journal de ta surdité, de ton impuissance à ouvrir le lieu d'un autre livre. Surtout ne t'interdis rien. Ne laisse pas la honte te paralyser, même lorsque les jours se racontent, malgré leur vacuité. Du vide va au hasard, du hasard à la chance... ou à la chute. Jette la phrase comme un dé, joue, sérieux, sage comme un enfant en guerre contre l'ennui. Prends des notes. Tape des mots, des sons. Prends des photos inutiles. Écris. Sans psychologie, sans nostalgie de pays ni d'enfance ni de philosophie perdues, ni souffrance du beau du laid... Écris ton écriture. Rien d'autre.

*

Tu l'entends encore... amer de ne plus savoir éclater de rire.



jeudi 14 mai 2015

#309


Seule la solitude peut faire traverser les lieux sans avoir à les habiter. Restent juste... les trajets vagabonds, les parfums croisés de nos pas. Et l'absence de regrets nous épargne... de la nostalgie encombrante, consternante.
Restent alors... seulement un bavardage sans âge, une écriture sans terre, une lecture sans interlocuteur. Enfin seul comme le ciel vain au dessus du seuil de l'horizon.

L'apatride


seul assis avec les bambous denses
je joue du ch'in et siffle, au silence
de la forêt si profonde... nul ne sait
la lune telle une lanterne... m'éclaire

Wang Wei (701-761) et les bambous verts

#308





À ton arrivée sous le signe du V., tu loues une petite chambre au second étage d'un quartier en fleurs, dans la maison d'un dépressif. Il passe sa vie torse nu à faire des siestes dans un coin, juste à côté de la porte d'entrée, affalé sur sa chaise. Quand il se réveille il parle tout seul, l'air fatigué, triste, lit des textes bouddhistes ou regarde le catch américain à la télé. Marié à une femme à qui il ne parle plus, institutrice toujours souriante, secrètement endettée auprès de la mafia. Leurs deux filles : jumelles gentilles et laides... enfin laides... suffisamment pour ne pas avoir envie d'elles. Les dettes sont si importantes qu'ils finissent par perdre leur maison. Ils partiront en douce une nuit, à l'insu des voisins, évitant ainsi regards et chuchotements humiliants... Tu ne sais aujourd'hui où ils ont échoué.



Contraint aussi de partir, tu loges au coeur du centre-ville, en face de l'opéra, dans l'ancien Eden cinéma, un taudis sans fenêtre, au quatrième. Les vieux murs jaunes sont fissurés, par endroits verts car dévorés par l'eau, couloirs et cage d'escalier puant le poulet grillé, l'héroïne et la pisse de chat. En bas le district 1, les hôtels trois, quatre, cinq étoiles, les restos dégueux, les vitrines et ton reflet nauséeux dedans. Deux ans dans cet endroit, deux ans d'une cohabitation avec un "ami" pesant sur qui tu as une emprise aussi considérable que ridicule. Parfois, d'un discours sournois, tu le mènes au mépris de lui-même, aux larmes de honte, de gène, au nerf même du sentiment d'amitié. Tu le sais faible et influençable. Sa nature manque cruellement de naturel. Il a l'air faux, parle faux, écrit faux, lit faux, écoute faux, respire faux, rit faux, aime faux, haït faux, danse et chante faux. Sa fausseté est si insupportable qu'elle pourrait justifier l'envie de le claquer. Mais lâche comme tu es, tu préfères te torcher avec sa brosse dents, cracher dans sa serviette ou dans son verre d'eau avant de lui tendre le sourire aux lèvres... Chaque jour tu lui fais payer le prix de vivre à tes côtés. Tu es à son égard sans pitié. 






Puis une robe rentre dans ta vie. Tu ne sais trop comment. Et tout naturellement, tu laisses en plan l'ami devenu n'importe qui, loues un autre appartement avec elle, madame T., au cinquième, dans un quartier où chaque regard à la fenêtre t'accompagne d'une solitude qui ne te quittera plus. La solitude d'un regard sur la rue vidée de ses voix, de sa vie d'hommes et de femmes. Quand il ne reste plus que la couleur de la nuit, son noir bleu-gris, ses lumières orange-lampadaire, son odeur de pluie et d'ordures, tu restes à la fenêtre, des heures durant. Souvent, après l'amour, tu fais sécher la sueur de ton corps dans le courant d'air. T. s'endort vite. Tu la regardes dormir et joues à douter qu'elle ne respire plus.  Puis tu sors nu sur le balcon, bois des bières, fumes, cigarettes, weed locale, parfois thaïlandaise. Tu t'émerveilles de l'agilité des chats, chuchotes quelques mots à la lune, regardes la pagode dans le noir, penses au sommeil de Dieu, te frottes les yeux, jettes ton regard cerné dans la cage d'escalier où la main d'un homme cherche une veine sur son bras. 




Tu t'assois par terre, en tailleur, petit Packard Bell sur les cuisses, tu écris, n'arrête pas d'écrire des phrases effacées aussitôt le jour levé. Qu'importe, seul l'acte t'est nécessaire... Tu ne dors pas, ou le plus tard possible, après l'aube et le chant des coqs de combat. Tu attends que les hommes se réveillent avant de tomber de sommeil. À l'insu de T. qui pense avoir dormi contre toi toute la nuit.

C'est là-bas que tu as découvert le lirécrire numérique. Complètement par hasard. Tu cherches du Michaux. Tombes sur une lecture. En route vers l'homme. Mėdusé dans le noir par sa voix, la justesse de son rythme. Les minutes d'après te mènent à ouvrir la porte du Tiers Livre. Porte qui te mènent ensuite à des centaines d'autres portes à ouvrir. Après quelques heures à naviguer, tu ressens de la colère, colère d'avoir été trompé par le discours ambiant à leurs sujets. Tu t'en veux de n'avoir pas découvert ça huit ans plus tôt. Que de temps perdu. Que de temps perdu. Tu ne cesses de te le répéter. Tu t'es fait empoisonné par le venin de petits maîtres papier. Alors ta page devient celle de l'écran, tu lis, dévores les sites, les blogs, remontes à leurs premiers billets. Tu cherches à rattraper ton retard. Malgré les migraines ophtalmiques, tu ne lâches plus ton écran. Tu découvres des formes nouvelles, contemporaines, mais aussi et surtout des voix que tu attendais depuis toujours sans même connaître leur existence. Et toutes dans le même livre. Celui du Web. 

Ton vieil ordi est lent. Tu passes à l'ipad. Il deviendra ton principal outil de travail : bibliothèque, carnet de notes d'écritures, de lectures, de photos, de videos, de sons, de voix... Tu ne l'as pas lâché depuis. Sur quoi ėcris-tu en ce moment même ?
Tu désires ouvrir un espace. Mais tu as peur de ne pas savoir faire. D'être de trop. Pas à ta place. Tu es aussi paralysé par le risque que comporte le geste du rédigé-publié. Puis tu tombes sur un journal en ligne anonyme: mettre au secret. Ce journal te révèle que "l'intimité peut conduire à l'universalité". Tu corresponds avec lui quelques temps, à la recherche d'une fraternité nouvelle, un lien de sang noir suceptible de soulager du poids de l'existence.
Ton travail littéraire a été jusque-là un travail solitaire, toujours issu de carnets manuscrits et ce durant plus de dix ans. Tu n'as jamais essayé de diffuser tes écrits. Seule une poignée de proches te fait l'amitié de te lire. Ta pratique a toujours été de l'ordre de l'intime. Tu as très rarement "discuté" littérature. L'instant d'intimité de la pratique d'écriture et lecture papier t'a souvent semblé à l'écart du monde... 

Au commencement de ton travail en ligne, tout en le relayant, tu as le sentiment d'écrire et lire au milieu du monde, comme si le numérique te ramenait vers la présence des autres (contrairement à ce que disent certains)... Passer de cette solitude du texte à l'instantanéité d'internet n'est pas chose aisée. Tu es partagé entre ta nature réservée chargée de craintes et ton désir d'être lu, de partager autour de la littérature... L'écriture sur le blog n'est plus tout à fait seule. La solitude de l'acte d'écrire reste inchangée mais une fois publiée, cette solitude est aussitôt partagée. Avec qui ? Tu l'ignores. Mais tu es désormais certain qu'à peine quelques secondes après avoir écrit, un lecteur est susceptible de poser sa solitude sur tes phrases encore chaudes. Peu importe le nombre de vues. Quelqu'un peut passer, il a cette possibilité de rencontrer ton écriture. Sentiment de te promener dans un monde où chaque porte est ouverte.

Le rédigé-publié crée personnellement chez toi une certaine tension, contient un risque, celui d'ouvrir son atelier au premier venu. Risque aussi angoissant que stimulant. Malgré l'immatérialité du support - tous les opposants aux numériques évoquent l'odeur et la sensation du papier, la disparition des échanges humains avec son libraire - le web matérialise la présence du lecteur potentiel. Ta pratique change. Ta solitude reste la même. Ce n'est pas mieux, ce n'est pas pire. C'est ainsi.
Dans ce nouveau rapport, le pseudonyme s'impose à toi, non comme nom d'auteur, mais comme personnage, masque t'aidant à supporter la lumière du jour sur la toile... à préserver l'intimité nécessaire pour écrire: ainsi le pseudonyme Anh Mat a ouvert pour toi les nuits échouées. Tu n'as pas cherché le titre très longtemps. Il t'est venu instinctivement et influencera par la suite la direction de ton travail, un travail qui n'a pas d'autre but que de faire des phrases.

Un étrange personnage apparait au fil de l'écriture du blog: monsieur M.
Il prend d'abord la forme d'un visage, puis d'un interlocuteur... enfin d'un lieu dans le néant... Il a ensuite pris la figure d'un double aux travers d'un "Je" toujours raturé, refusé, déguisé, te faisant le sujet d'une fiction, te plongeant dans une confusion pronominale, véritable berceau dans lequel naîtra l'idée premier livre... 


Deux ans après, nouveau déménagement pour un appartement plus grand, avec bureau vue sur le district 7, au quinzième d'un immeuble quelconque. Tu n'as jamais habité aussi haut. Au début, la proximité avec la vie d'un quartier te manque. Mais tu finiras par trouver, dans l'horizon de la ville, plus de richesse encore. Car ce n'est plus la vue d'une rue, mais d'un district entier qui s'offre à toi. Malgré ta hauteur, tu peux encore apercevoir quelques silhouettes, imaginer ce qui se passe dans chacune des ruelles ou fenêtres allumées que tu aperçois au loin. Regarder l'étendue de la ville tel un dieu baissant la tête sur les hommes. Correspondance avec l'inconnu. Ici écriture intensive de monsieur M. Les phrases rencontrent Jean-Yves. Et ne seront, plus jamais, tout à fait les mêmes. 

Message d'un numéro inconnu suite à la publication : "Bravo pour ton livre. Je t'embrasse." Ce n'est pas signé. Tu réponds : "Qui est-ce ?"... C'était l'ami... Tu avais depuis longtemps effacé son numéro, ne te souvenais même plus de lui. Le plaindre une dernière fois, soupirer. Puis le laisser sans pitié à l'oubli, au souvenir d'une amitié qu'il semble entretenir seul.

Tu continues d'aimer madame T. Fabuleuse incompréhension sur lequel se fonde ton sentiment amoureux. Tu ne cherches pas à comprendre. Tu aimes, un peu moins, mais tu aimes encore, c'est certain, malgré la fatigue d'une présence à tes côtés...


Enfin, aujourd'hui, tu t'éloignes de la ville, poses tes cartons de livres devant l'immense fenêtre du trentième étage d'un immeuble flambant neuf, vue sur le Mékong. Et l'idée de ce journal s'ouvre sur le toit. Tu en es là. Depuis tout ce temps, le sentiment de n'avoir rien fait. Rien élucidé. Malgré les lieux et les personnes rencontrés, quittés, aimés, haïs, oubliés, malgré la succession des billets, la rédaction du premier livre, les lectures transpirées, tu as le sentiment d'être resté immobile, un point fixe sur lequel sont passées des années de vie. Un arbre sans nom qui n'a cessé de tuer le temps... 
Tu regrettes parfois t'être installé. Repartir sur la route, à la recherche d'une chance de hasard, dans un autre pays, sous un autre ciel, à la merci d'une autre langue, parfois oui, ça te traverse l'esprit... tout abandonner, sans un mot, et partir. Tu te rends compte que ce n'est plus possible. Que trop de choses te lient à Saigon. Des choses dont tu pourrais te passer pourtant. Des choses qui à la fois t'enferment et t'équilibrent.

(Quel ennui d'écrire tout cela. Et pourtant, besoin de revenir en quelques paragraphes sur le chemin qui t'a mené à ouvrir ce journal. Bavardage nécessaire pour ne plus avoir à revenir dessus. Jamais.)


*ce billet migre vers le Tiers Livre, complété par quelques rėlfexions de François Bon sur le lirėcrire web http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4166


mercredi 6 mai 2015

#305 bis

Un lecteur est nu quand sa lecture le déshabille, quand elle ne fait plus écho à son idéal, quand il peut enfin sortir de lui même... ainsi le fort destin des mots et le sourd silence de leurs voix... dans leurs convictions inhumaines de beau ou de vrai... ainsi au début fut le mot lu qui ne fait que dire le mot tu.

L'apatride


mardi 5 mai 2015

#305


Tes nuits échouées ne sont plus une succession d'échouages. Mais une suite d'échecs. Tu n'écris plus. Ce n'est pas faute d'essayer, chaque jour, à la bibliothèque, dans un café, sur un banc, à ton bureau, dans ton lit, parfois même aux toilettes, durant ce qu'ils nomment bêtement les heures creuses, heures si précieuses parce qu'ouvertes sur rien, sans lesquelles tu ne supporterais pas le jour jusqu'à la nuit tombée. Ouvrir ce journal est un piège que tu te tends : par ce stratagème, tu forces l'écriture comme le prisonnier la serrure de sa cellule.

Ainsi tu essaies d'écrire. En vain. Depuis la publication, tu n'entends plus rien. À croire que le silence a perdu sa voix. Tu vis depuis des mois sans musique, les fenêtres closes, dans l'absence du chant des oiseaux, du bruit des hommes et de leurs machines. 
Derrière la vitre, de jour ou de nuit, l'horizon est toujours une impasse. Tu ne parles pas la langue qui te permettrait de traduire ce qui te ronge, cet aveu que tu ignores. Coupable, toujours coupable, parce que ne pas écrire te met malgré toi dans un état de mauvaise conscience...


Sans convictions, tu cherches dans un vieux PC dont tu ne te sers plus des textes abandonnés.  Tu tentes de les reconquérir. Mais leur lieu est poussiéreux, vide comme une maison dans laquelle on a habité un temps, avant de partir sur un coup de tête, sans rien laisser derrière, pas une trace : aucun meuble, aucune photo, ni sentiment, ni souvenir. Un jour, on revient par hasard, sans nostalgie aucune. Les arbres centenaires sont finalement tombés, les pièces ne sont plus les mêmes. Elles semblent plus petites. Les mots prononcés, les voix, de la famille, des amis invités, les tableaux peints, les vers raturés, les instants de solitude extrême, tout ça n'a jamais existé. On ne reconnait plus rien. On a oublié depuis longtemps celui qu'on était. Ce n'est plus chez nous. On a plus rien à faire ici.


Combien de textes morts-nés à peine commencés aussitôt amputés de leur nécessité ? Combien de paragraphes abandonnés avant même d'avoir épuisé leur ratage ? Ratage dans le sens d'échec certes, mais aussi ratage comme passer à côté de ce qu'ils auraient pu devenir s'ils n'avaient pas été dépendants de ta main gauche pour tracer leur route. 
Au fond, tu payes le prix de ta paresse exorbitante. Écrire devrait être une pratique quotidienne. Et tu te trouves tant d'excuses. Tu aimerais secrètement trouver un moyen pour que l'écrit s'écrive de lui-même, sans devoir passer par ta main pour continuer son chemin. Tu aspires à n'être que ton propre lecteur. Peut-être même que tu écris pour ne plus écrire. Tu écris pour épuiser ton désir d'écrire, ton fatigant désir de répondre à tes lectures, et ainsi devenir un lecteur nu, sans textes, sans voix, un véritable silence de lecteur qui n'a plus rien à ajouter.

lundi 4 mai 2015

#304



Dès les premiers mots, un doute te paralyse les doigts. Chaque début de phrase est tremblant comme le pas d'un enfant dans le noir, pétrifié à l'idée même de t'enfoncer plus loin dans la phrase. Parce-ce que tu ignores encore où l'écriture va te mener. Sentiment de te jeter à la mer, sans autre but que de dériver. Parfois, quand la chance est de ton côté, le hasard échoue sur une plage déserte et anonyme. Le lieu est vierge. Du sable et de l'eau salée, rien d'autre. 
Ce soir la plage est la première page d'une sorte de journal. Il s'ouvre ici, de lui-même, à la deuxième personne. Probablement un reste de monsieur M. Où mène un premier livre ? À un pronom peut-être... 

Le tutoiement a longtemps été pour toi synonyme de viol, viol de la distance que tu voulais à tout prix garder avec les autres. Encore aujourd'hui, Tu te met mal à l'aise. Dans l'écriture, Tu est encore trouble. Tu ne sait ni d'où il parle, ni à qui il s'adresse. Au lecteur. À toi. Toi qui te tais, qui écris de la voix en ce moment même. Toi qui frappes sur des lettres à l'aube, le jour de ton anniversaire. Quel âge as-tu? L'âge de ta résurrection. 33 ans. Environ 289 271 heures. 17 356 309 minutes. Tu ne sais combien de milliards de secondes. À quoi bon faire le compte ?

Regarde : tu n'as pas changé. La nature ne te vieillit pas les traits. Prisonnier d'un âge qui n'est plus le tien. On te donnerait la vingtaine à peine. Ce matin, à l'aube, tu auscultes dans le miroir ton masque de vieux gamin, tentes d'y déceler ce qui le trahit. Quelque chose sonne faux. Ton visage te dupe. Il dupe aussi le monde entier. Fait mentir la nature, les chiffres qui s'accumulent. Oui, ton visage défie le temps. Et pour l'instant, tu gagnes la partie... 


... mais pour combien de temps encore ?