mardi 31 mars 2015

#295

jet de voix #1

#294


Ho pei avec sa tour au dessus de la grotte Fu
et son kiosque de voyageurs dans les brumes
du haut de la muraille, je regarde le couchant
dans les reflets la montagne soudain lointaine
un lampion sur une barque... au bord de la nuit
oiseaux pêcheurs sur le retour les uns les autres
sous le vaste ciel vers les terres des hommes
mon coeur en dérive le long du fleuve... libre

vers la tour de Ho pei
Wang Wei


mercredi 25 mars 2015

#293



Un jour, sans un mot, il est parti. 
On ne l'a plus jamais revu. Il a disparu. 
C'est ainsi. 

Peu l'ont cherché. Au début, peut-être une personne ou deux. 
Elles se sont demandées, une fois, comme ça, devant leur café :
au fait, lui, où est-il passé?


Et puis elles l'ont oublié. Définitivement oublié.

De son nom ne reste que la première consonne.
M.
M point c'est tout.
Dans le déni des autres lettres, 
celles d'un prénom quitté comme un pays.


M. est parti. Parti pour partir. Se volatiliser. S'envoler. 

Douze heures et trente-deux minutes après, il posait le pied dans une ville inconnue, sans but, si ce n'est celui d'errer, faire sien l'infini mouvement de ces avenues de feux clignotants de lignes continues et discontinues longées de bancs où s'assoient des gens sous la fraîcheur de quelques arbres plantés là comme pour crever dans l'essence et la fumée des viandes frits à même le trottoir tremblant sous les brouhahas des moteurs des jérémiades des jeux d'enfants de la rumeur du commérage des mères des hurlements rageurs des pères ivres jouant tout leur argent et l'aboiement des chiens, ces maudits chiens qu'il pourrait tuer de ses mains pour un peu de paix.


Sans but donc, perdu dans la torpeur des paroles de millions qui se côtoient tant bien que mal, étouffante promiscuité d'un désespoir gai, existences esseulées dans la foule arpentant les chemins climatisés des centres commerciaux flambant neufs, kilomètres de couloirs en vitres et escalators montant à l'étage suivant pour ainsi, sans aucun effort, continuer le sèche vitrine, sans salive, sans aucun désir d'achat, devenant un reflet parmi d'autres passant dans le brillant des diamants bon marché, la pensée nauséeuse de codes barres et de prix partout, numéros scintillants, soldes jusqu'à quatre-vingt dix pour cent, liquidation exceptionnelle, mort assurée.


Puis il s'est s'éloigné du bitume, trouvant refuge au coeur d'une jungle d'écorces centenaires, peut-être immortelles, qui orage après orage ne cessent de reverdir pour mieux lui faire de l'ombre, lui obstruer la vue sur ces sommets déchirant les nuages, nuages que son regard d'enfant ne sait plus dessiner. 


C'est dans ce coin qu'il rencontra pour la première fois le fleuve. 
Sa pensée s'y arrêta comme pour laisser son corps libre de voguer au rythme lent du courant. Sans aucune joie. Sans aucune tristesse. Il se pencha. Et d'une main redoutant la levée du jour, caressa l’eau ambrée comme un visage déjà endormi sur sa poitrine. Est-ce elle à ses cotés qui transpire, qui expire et inspire, qui souffle ce vent calme sur sa conscience? Est-ce elle qui l'aurait suivi jusqu'ici ? Elle, qui ne s'attache à rien, à rien d'autre que sa destination, son autre rive?


Sur la route il s'est parfois arrêté un instant, coupable, toujours coupable, comme si ne plus bouger était gâcher la chance d'être aussi loin de chez lui, comme si le voyage ne pouvait être que corps en mouvement, traversée dans les jours à ne faire qu'explorer et voir du matin au soir, se goinfrant du regard bien plus que les yeux ne peuvent le supporter, comme s'il faisait là des provisions de paysages avant d'hiberner, comme si chaque seconde savait à son insu qu'une heure prochaine, le voyage aussi s'épuiserait.


Une fois traversées, l'oubli ne manque jamais de mettre les villes en ruines. Dans sa mémoire elles n'ont même plus de nom. Elles ont comme disparu de la surface de la terre à l'intérieur même de sa tête. Reste peut-être quelque-part en lui, traces et cicatrices, vagues souvenirs de voyage dont il n'est plus certain qu'il ait un jour réellement eu lieu.


Les routes, aussi différentes soient-elles, dans leurs détours ou raccourcis, mènent toutes à la même pensée... douloureuse et désertée. Les doutes y sont intacts. Et la nuit reste la nuit, ciel noir criblé de plaies.


M. ne le sait que depuis aujourd'hui: partir était un piège, piège qu'il s'est lui-même tendu pour ainsi mettre son corps en demeure d'écrire au hasard de ses pas un itinéraire d'attentes à décevoir, à démasquer. Et ainsi renforcer le sentiment apatride de son existence, confirmer que quelque soit le lieu, il ne serait jamais chez lui. Et ce même en habitant une autre langue, langue qui l'a accueilli comme n'importe quel immigré... sans égard, sans répit.



Une fois la perte de repères dépassée, l'ailleurs épuisé, une fois ce là-bas devenu ici, les coups de feu et de sang de l'incessante guerre qui chaque jour éclate en lui ont de nouveau retenti... 
Ici de même, les regards pèsent. M. aimerait tant s'affranchir de sa différence, de ce visage d'étrange étranger qu'il porte comme une tare, tout comme ce corps qui l'encombre de vertiges et fièvres trempées de colère soudaine et sans objet. Qu'il lui serait parfois doux de devenir le fantôme d'une présence qui ne fait que passer, comme ça, en coup de vent, errance anonyme d'un corps invisible dérivant... dieu sait où.


Derrière la porte de sa chambre, chambre en déshérence devenue la sienne, M. est désormais chez lui. Il a suffi de rester seul de longues heures, de s'enfermer à clefs, d'écouter battre son pouls comme le métronome de sa conscience, seul à s'en rendre fou avec le silence de sa voix, les relents de sa boue... Il a suffi de suer sous ce drap sale où la nuit se cogne à des absents venus hanter la mémoire de son corps somnolant... Il a suffi, sans culpabilité aucune, de prendre le temps d'écrire, de lire, de se taire pour retrouver, dans cette chambre vierge de toute histoire, sa solitude... indemne.


M. n'est jamais revenu. Il est resté. Il est resté regarder le fleuve. 
Ici la fuite n'était plus un mouvement mais l'immobilité de son corps vide bercé par le courant, courant d'une eau trouble où s'évapore son histoire dans la brume d'un rêve lui échappant chaque matin, à l'aube, à l'heure où les yeux tremblent avant de s'ouvrir sur le vide, vide de toute mémoire, de tout mot, s'apprêtant à échouer là d'où il vient, comme s'il n'était jamais parti, loin, si loin...





samedi 21 mars 2015

mercredi 18 mars 2015

#291




 ... la vérité qui t'enferme




#290


... une main lui tend un livre... un livre qui le concerne... livre d'une ancienne enseignante... ou d'une psychiatre qui s'est occupée de son cas quand il était enfant (souvenir trop vague pour être certain de sa véracité... l'oubli aurait-il étouffé cette histoire? pour le trahir? le préserver?)... Madame Pajaruello, c'est son nom. Le titre du livre est trouble. Il y a "Infans" et "Mat" dedans. La couverture noire et blanche lui fait penser à une tâche du test de Rorschach mais en plus abstrait... en plus vivant aussi... plus "peint"... c'est un ouvrage de psychologie clinique qui sous sa forme ressemble à un livre de peinture... quand il l'ouvre pour le feuilleter, il tombe sur de courts poèmes illustrés. Il se souvient de deux vers en particulier : 


    cesse de mentir
    cesse de cesser de mentir





mardi 17 mars 2015

#289


fleurs de pêchers peintes plus rouges par la pluie nocturne
saules verdoyants et fumée du soir encore jusqu'au matin
feuilles et pétales tombées le garçon ne les a pas balayées
chant du loriot qui s'éveille et l'hôte de la montagne ronfle
                                                         roô roô roô... toujours


  Wang Wei
  joie paisible d'une grasse matinée


lundi 16 mars 2015

#288


ma hutte à l'entrée de la bouche des vallées
les arbres antiques en ceinture de ce village
visite vaine de Su sur le chemin de pierres
la porte fermée sans personne la carriole est repartie
et les barques des pêcheurs collées à la rive gelée
et les fumées et feux des chasseurs dans la plaine
seule la cloche lointaine résonne pour le nuage blanc
et les cris nocturnes des gibbons pour les astres

Wang Wei absent écrit un poème pour Su ayant trouvé porte close



dimanche 15 mars 2015

#287


soleil de braise sur ciel et terre
nuages en feu sur mont et pic
herbes fougères arbres brûlés
mare et cours d'eau asséchés
la soie légère de la tunique est si pesante
et dans les arbres épais l'ombre si mince
on ne peut s'allonger sur la natte brûlante
le linge trempé de sueurs à rincer à laver
ah ! sortir de l'univers
dans le vaste immense
où souffle un long vent de 10 000 lis
où fleuves et mers balayent brûlures
le coeur haletant regarde ce corps
                                  quel fardeau
soudain une brise de rosées suaves
de nulle part d'on ne sait d'où du ciel
de pure joie toute en pluies d'extases


    Wang Wei
    les vieux jours et la canicule


samedi 14 mars 2015

#286


   avant l'aube avec la rosée des pins
   au couchant sur le côté du temple
   une natte au frais du dense bambou
   la nuit claire au loin la source noire
   indécis les brouillards et nuages
   ce soir juste la tête sur l'oreiller
   en éveil un moment
   pour la nuit restante




   Wang Wei

   insomnie au temple du moine ch'an Tao Yi






vendredi 13 mars 2015

jeudi 12 mars 2015

#284


Je suis dans une immense librairie qui ressemble à un supermarché. Je demande au vendeur où se trouvent les ouvrages de Maurice Blanchot. Il me mène à un rayon où un vieux coffret d'une vingtaine de cassettes audio est présenté sur un étalage en carton. C'est en promotion. Le vendeur me dit qu'il s'agit du seul exemplaire d'un entretien de Maurice Blanchot. Son unique entretien. Qu'il s'agit donc pour ces lecteurs d'un document rare et inestimable. Puisqu'on y entend sa voix pour la toute première fois. Je lui demande pourquoi aucun critique, ni aucun écrivain n'a jamais évoqué l'existence d'un enregistrement d'une telle importance. Il me répond qu'il pourrait s'agir d'un faux. C'est d'ailleurs ce qui fait la légende de ce document. Personne ne l'ayant à ce jour écouté, nous ignorons encore le contenu des cassettes. Je suis partagé entre mon désir de les posséder, de les partager (tout en pensant que je n'ai plus de lecteur cassette et qu'il va m'être difficile d'en retrouver un) et la peur que cet enregistrement soit faux. 

Mais si c'est un faux, qui parle à la place de Maurice Blanchot ?






mardi 10 mars 2015

lundi 9 mars 2015

#282


le pic Tai yi au sommet de la route céleste
montagnes ininterrompues jusqu'à la mer
les nuages blancs sur mes pas referment
d'une écharpe brume bleue le Chung nan
et son pic en partage avec les étoiles ...
                                           ici le pays change
d'ombres de soleil de contrastes et couleurs
trouver mon gîte chez l'habitant pour une nuit
heureuse rencontre à l'autre rive un bûcheron

           Wang Wei
           le Chung nan et son sommet Tai yi




vendredi 6 mars 2015

#281


seul assis avec mes tempes d'argent
la salle vide bientôt la deuxième veille
la pluie tombe avec les fruits et fleurs
sous la lampe les insectes des herbes
à quoi bon changer les cheveux blancs
à quoi bon l'or jaune et leurs bibelots ?
comment freiner vieillesse et maladie
avant le retour au silence et vide



Wang Wei
mes deux tempes d'argent


jeudi 5 mars 2015

#280


Je suis une femme à qui je téléphone. Elle se trouve dans la pièce d'une vieille maison. C'est la guerre. Des ennemis approchent. À l'autre bout du fil, elle pleure, puis raccroche en tremblant de peur d'être repérée. Elle fait maladroitement tomber le revolver qu'elle a dans la main. Une femme ennemie la surprend. La traine par les cheveux. L'immobilise. La viole. Et la femme que je suis devient un homme. Alors que l'ennemie croit que je suis désormais tout à fait inoffensive (inoffensif ?), je l'assomme. Par esprit de vengeance, je m'apprête à la torturer. Je l'attache sur une chaise. Je me regarde à nouveau : je suis bien un homme, et la femme ennemie est tout simplement ma femme. Je m'apprête à lui coller une balle dans la tête quand la peur et le remord de la tuer me paralyse jusqu'aux larmes.


mercredi 4 mars 2015

#279



Personne dans les rues. Ni chiens ni chats ni coqs de combat ni touristes.

La ville suspendue surréaliste déserte... morte. Motos et voitures à l'arrêt sous les tamariniers.


Tous à l'ombre ! Sa journée s'est égarée à l'heure des siestes et des relations infidèles de désirs adultères. À la recherche d'un abri devant la canicule des trottoirs brûlants, il s'est réfugié dans ce temple. Si frais telle une porte de frigidaire qui s'ouvre à son corps pour ne point pourrir de sueurs et moiteurs. Juste un peu d'air frais qui conserve. Rien d'autre. Juste un besoin animal voulant s'apaiser de fraîcheurs et d'ombres.

Silence ! L'encens ici au plafond s'enroule contre les esprits maléfiques autour du Sacré dans une fumée lourde pesante asphyxiante. À genoux tout homme debout ! Et la prière se signe mains jointes au dessus de la tête, yeux fermés, pieds nus, laissant aux sons du gong derrière soi... une pensée sans tongs. Soumission !

Son être rafraîchi et ses yeux aveuglés d'un trop d'encens irrespirable, il repart avec le gong sonnant que "l'amour est plus fort que la haine". Il s'est rendu compte alors que ses pas avaient sali souillé le sol du temple... il avait oublié de se déchausser en rentrant dans ce lieu carrelé de ses piétés et croyances enfumées ! Ah vite avaler une bonne bière, une délicieuse Saïgon Bia légère légère, au prochain bar avec sa terrasse et parasols enlever ses Crocs made in China et ses chaussettes... Ah vite les pieds nus à l'air, libres !!!





L'homme du Mê Kong
une pensée sans tongs



#278


    soif d'aurore
    au soir de la vie,
    la ville la nuit
    sans cesse avance,
    sans répit le monde.


    L'apatride
    à quoi pensait-il... en taxi dans Sài Gòn?



mardi 3 mars 2015

#277



... hésitante la foi, terrible entrée... téméraire l'apostasie, heureuse sortie !  



L'apatride
premiers pas d'espoir à l'an neuf 







#276


et puis
une heure inattendue
ils reprennent
espoir


#275




adaptation libre du poème de Wang Wei "au revoir à Shu le troisième" vers la rivière Sông Nhà bè
 
on se rencontre, juste le temps d'un sourire
déjà se quitter, les phrases embuées de larmes
au bruyant banquet d'adieux et promesses
Sàigon se vide... songeur, je me retourne
ciel triste nuage pur, delta du MêKong immobile
soleil au crépuscule et fleur de lotus du Nhà bè
la porte entr'ouverte... avec toi là-bas... au loin
je te vois un long moment debout sans bouger

au revoir à la Rivière Nhà bè    

L'apatride 28-02/15... savoir se quitter sans agoniser

on se rencontre, juste le temps d'un sourire
déjà on se quitte, les phrases en larmes
au banquet d'adieu, tristesse de la séparation
la ville déserte, songeur je me retourne
ciel froid et nuage, montagnes lointaines pures
soleil au crépuscule, le long fleuve se précipite
la corde à peine défaite, déjà tu es au loin
je te vois encore un long moment, debout  


lundi 2 mars 2015

#274


au couchant eaux et montagnes
la barque au gré du vent sans fin
rivage d'interminables paysages
remonter le cours jusqu'à la source
arbres et nuages comme boussoles
au début un doute est-ce la bonne voie?
comment deviner que le courant tourne?
soudain la clairière tant attendue
la barque arrimée je prends ma canne
le coeur léger enchanté de rencontrer
quelques vieux moines quatre cinq ou six
tranquilles libres dans l'ombre des cyprès
voix haute contant aux forêts avant l'aube
poèmes et méditations de la nuit passée
aux enfants encore endormis partant garder tôt le bétail
aux bûcherons matinaux loin des affaires du monde
assis sur la natte commune sous le haut pin et l'encens
le parfum humide du torrent sur la tunique
et les rayons du jour sur la paroi rocheuse
venir une fois ici encore vais je m´égarer ?
demain monter plus haut vers le mont
adieu en sourire au monastère de la source
et ses fleurs de pêchers rouges à L'an t'ien

         le monastère perdu de la Porte en pierre à L'an t'ien


lire relire chaque matin sans cesse la voix obstinée d'un poème, toujours le même, et l'impression chaque fois neuve avec le café du matin que le chemin n'a jamais été emprunté...

l'apatride




dimanche 1 mars 2015

#273


"L'aveu est la tentation du coupable" dit Bataille au Procès de Gilles de Rais et la nuit de Wang Wei ne parle plus qu'aux oiseaux source brouillard et nuages. 

La phrase est la tentation du mot. Elle reste son adresse sa peine et son dernier recours. Les phrases ne font qu'avouer le crime et le silence du mot coupable. Silence ! Alors nos paroles sans suite sur ces phrases non écrites ne sont que démenti ou dérobade: seuls avec quelques uns, nous restons au milieu du vacarme du monde. Lettres mortes et phrases mortes. Non écloses. Silence ! 

L'apatride 
avec Wang Wei au temple de Tao Yi 


maître Yi perché au mont T'ai po
au dessus des fumées et nuages 
poèmes chants le long des ravins 
pluie et fleurs sur ton pic solitaire  

ton coeur libre et sans trace
de tes paroles renommées
tu ne parles plus qu'à l'oiseau
aucun visiteur... pour t'écouter
avant l'aube je traverse la rosée des pins
au couchant je loge sur le côté du temple 
une natte au frais des bambous denses 
la nuit claire j'entends au loin la source
indécis parmi les brouillards et nuages
ce soir juste serrant l'oreiller 
rester ici éveillé un moment
pour la nuit encore restante