vendredi 27 février 2015

#272

    
    qui pour demander
    une minute de silence
    aux phrases mortes 
    avant d'avoir éclos ?

jeudi 26 février 2015

#271


moine Chong Fan moine Chong Fan...mon ami où es-tu?
automne tu es parti au mont Fu printemps pas de retour
les bourgeons en profusion et à tue tête les cris d'oiseaux
le torrent à ta porte et la montagne à ta fenêtre où es-tu?
au milieu des ravins que sait-on des affaires des hommes
de la hutte voisine je surveille les nuages sur la montagne

                               ami Chong Fan où es-tu?
                               Wang Wei


mercredi 25 février 2015

#270



"de même que l'horreur est la mesure de l'amour,  la soif du mal est la mesure du bien"  telle la barque au gré de l'onde et l'homme des flots 


ciel haut d'automne lumineux
loin des affaires des hommes
les grues joyeuses sur le sable
avec le nuage et la montagne

l'onde balance le crépuscule
et la lune déjà là immaculée
me laisse aller sur la barque
elle hésite de ci de là
                    pour son retour 


Le vide est un ultimatum à l'homme comme " le désespoir est un ultimatum à Dieu "


conversations entre Georges Bataille et Wang Wei
L'apatride 


lundi 23 février 2015

#269


Le taxi un instant veut savoir... d'où vient il pour parler ma langue avec un accent d'une région de nulle part ? La ville, le fleuve, ce delta à l'instant ne le reconnaissent plus. 

Le pas pourtant indigène vient dans la ville comme si c'était une première fois. De toutes façons, comme à son habitude, partout chaque fois pour lui est une première fois, une nouvelle fois, tant le mal à l'aise tranquille errant avec lui-même est permanent.
Aurait-il vieilli, retrouvant avec l'autre quelques restes de postures et convenances d'allures ? Tout de ce qu'il est s'est éloigné de ce qu'il fut. Les mots et les sons sont au bord des racines et des choses. Le jour immobile reste suspendu à une moiteur antique sèche et humide de sueurs. 
Ça lui est complètement égal. Complètement dit-il.


La modernité en marche gronde d'une marée de motos mobylettes, de vagues de casques d'hommes d'enfants, de klaxons et cris. La ville explose d'un volcan faisant surgir un désordre d'immeubles et autres gratte ciel. 
Ça lui est complètement égal. Complètement.

Rêver dans mille et un mot, mourir dans mille et une nuits.

On ne parle pas les mots. On les crie. On les hurle. On les rêve dans une fatalité joyeuse, absurde. Les trottoirs sont restés des rivages encombrés de marchands de toutes saisons sous les tamariniers en parasol, les places des plages désertes brûlantes et torrides sans la mer. La ville égale à elle-même n'a pas bougé sur ce delta des moussons. Son eau ne vient que du fleuve ou des nuages: inondations, déluges, tornades et pluies. Alors des marécages remonte l'odeur de vase saumurée, de petites crevettes et poissons pourris. 


La modernité sans répit, décidée, imperturbable, avance en karaoké de toutes les langues du monde. Le métro demain sera du soleil levant complètement japonais. Complètement.

Ça lui est complètement égal... dit-il.

L'homme du Mê Kong 




#268


"La poésie se joue dans une tension du sens autant que des mots, des signifiés autant que des signifiants."
Yves Bonnefoy (préface à W.B. Yeats Quarante-cinq poèmes nrf / Gallimard)

Une traduction se doit d'être un acte de poésie encore plus quand il s'agit de traduire un poème... plutôt raconter le poème que le transposer, plutôt dire sa lecture et non translater le sens par la compréhension de son image... plutôt relater ce vide léger des mots que leur sens...
"afin de sauver la pensée... il faut être libre... en lisant au devant de soi... Traduire ce n'est pas répéter c'est d'abord se laisser convaincre..."
Admirable Yves Bonnefoy...

L'apatride




ici en contrebas de ces verts bambous
du Pic de lotus voilà la cité des mirages
sous son rempart les trois pays de Ch'u
au delà d'épaisses forêts les neufs Affluents
inondent herbes fougères... jambes croisées
assis sous le pin le pinceau du poème
relate le vide léger des nuages blancs
le monde sans la venue des hommes

             montée au Temple de la compréhension
             Wang Wei

#267



un jour seul un jour d'ailleurs
je ne sais encore pour quand
poser mon dernier bagage
avec leurs mots prochains

en tout cas c'est par là
où avancer... là où aller
comment décidera de quand
l'issue trop longue s'emmêle

le chemin fait difficile à dénouer
pourquoi n'avoir été plus simple
on ne peut revenir sur ses pas
une fois qu'ils nous ont portés

les mots ne sont que bagage
en transit en reflet de chacun
cargo des images en voyage
bagages de sons sans noms

ces mots sortis on ne sait d'où
bouches de langues sans terre
devenues en un instant un seul
soudain étranges à ce passant

en péage à ce gué...
          ... sans passage du mot

L'homme du Mê Kong





samedi 21 février 2015

#266


sur le tard le vide clair et pur
loin de la foule des choses
j'attends 3 moines solitaires
par avance je balaie la hutte

voilà tous 3 souriant parmi nuages et pics
en visite dans ma demeure de broussailles
assis sur la vieille natte avec pignons de pin
nous mangeons brûlons l'encens et lisons

le jour presque effacé allume les lanternes
on frappe le Ch'ing pour le début de nuit
      en abondance une joie de quiétude
         en abondance la sérénité au coeur

la pensée de se retirer pourquoi si pressante ?
la vie devenue ce tout du vide ... enfin s'arrêter

             Wang Wei, la visite des 3 moines silencieux de la montagne Fu


vendredi 20 février 2015

#265


à l'improviste ... tu m'invites à prendre mon bâton de bambou
déjà tu t'éloignes sans m'attendre en haut du Torrent du Tigre
"allons y !" et nous voilà en marche vers la montagne et son écho
nous nous rendons vers ta demeure en suivant ce cours de l'eau
partout tant de fleurs sauvages épanouies et de couleurs odorantes
de la vallée d'en bas le cri de l'oiseau solitaire nous accompagne
nous arrivons juste avant la nuit dans la forêt vide, silencieux
ensemble sous la verte pinède, avec le vent déjà à l'automne


  avec le moine Tan hsing et le vent du soir près du temple Kan hua

jeudi 19 février 2015

#264


je ne sais plus où se trouve le Temple du parfum accumulé
à peine quelques lis déjà mes pas hésitent dans la brume
arbres antiques et nul homme à qui demander son sentier
de la montagne monte on ne sait d'où le son d'une cloche
et sous les rochers et sous les pierres l'appel d'une source
soleil et couchant sont refroidis sous les pins verts et bleus
voilà l'aube du soir tombant sur l'étang sans âme qui vive
mon coeur s'égare avec les ombres d'un dragon apprivoisé



          où est le chemin du Temple du parfum accumulé ?

          Wang Wei


 Aujourd'hui, premier jour du Tết, publication de en attendant l'orage sur les Cosaques



mercredi 18 février 2015

#263


... et pour les plantes qui s'abandonnent sur leur balcon à HCM


pluie pluie sans cesse sur la verte forêt, sur le feu dans la fumée
légumes et millet, cuits à point il les emporte aux champs à l'est
        du côté des marais inondés... d'où s'envolent les hérons blancs
        sous la fraîcheur des grands arbres épais où chantent les loriots
        près du sentier vers la montagne où s'ouvre l'hibiscus du matin,
sans faim sous les pins, il essuie un tournesol de sa rosée jaune
le vieillard ne se bat plus pour une place ... sur la natte de sa vie
        mouettes de quoi avez vous donc peur devant ces derniers pas?


                   les mouettes et le vieillard sous la bruine à la rivière Wang 
                   Wang Wei à la fin de ses années 


mardi 17 février 2015

#262


au bout de leurs branches... toutes ces fleurs de lotus
dans la montagne rouges calices
en bouquet d'une maison en ruines avec son torrent
profusément fleurissent tombent
         tombent sur les pierres et l'eau... pour personne


pour Marguerite Duras qui avait certainement lu... la haie fleurie de Wang Wei




samedi 14 février 2015

#261


    Parce que l'écriture porte en elle-même sa propre condamnation.


    entretien autour de monsieur M. mené par Jean Yves Fick ICI




vendredi 13 février 2015

#260


Mr. M bientôt dans les cieux avec les nuages, au dessus du pays des hommes, tranquille le cœur s'en va retourne ..."distrait vers ce vieux pays natal"...

en jonque ... doucement au gré du fleuve
les eaux en reflets jusqu'au bord du ciel
vagues et cieux sans raison se déchirent
voilà ma province ... et ses 10000 foyers
et sa ville ancienne qui avance au devant de moi
avec ses mûriers et chanvriers toujours immobiles
je me retourne ... distrait vers le vieux pays natal
comme ces flots qui rejoignent brumes et nuages


              en traversant le fleuve vers Ch'ing ho
              avec Wang Wei (760-761)

S'en aller pour un demain si proche ! 
À quand enfin cet aller, sans retour ? 
Mon coeur seul ne sait point encore.

L'apatride  

jeudi 12 février 2015

#259



    arrive
    une heure
    où les arbres aussi 
    abandonnent 

#258



mettre pied à terre ... pour souffler et boire !
où vas-tu donc ainsi ami ... avec ta monture ?
tu me dis ... ne plus être à ton aise nulle part
et t'allonges sans mot... face au Mont du Sud
je reste en silence ... ne te questionne plus,
avec toi sans fin mon regard avec les nuages


       adieu à son ami poète Meng Hao Yan en fuite du monde 
       de la part de Wang Wei 

lundi 9 février 2015

#257


Un jour, tu es apparu, tu as existé, par je ne sais quel terrible hasard. Et mon visage s'est dédoublé. Et ma voix a murmuré dans la nuit le semblant de la tienne. La confusion pronominale fut telle que ce Je qui s'adresse à toi en ce moment même est aujourd'hui celui d'un anonyme...

Je ne suis pas l'auteur de ce livre. C'est toi monsieur M., toi seul qui a écrit cela. Alors comment t'en vouloir de partir sans aucun égard pour moi ? Je pensais naïvement que tu tomberais dans l'oubli, comme un ami perdu de vue. Mais le trou que tu laisses en moi est celui d'un mort. 

Je lève les yeux. La nuit est noire. Elle porte le deuil de notre conversation. La fiction se dissipe vers d'autres cieux. Place au réel. Ta voix d'encre se mêle désormais aux voix humaines, à celles de monsieur H., de madame D., et tant d'autres initiales étouffées, harcelées, molestées, calomniées, menacées, agressées, condamnées... 


... pour avoir écrit.





jeudi 5 février 2015

#256

Comment traduire une langue sans pouvoir la lire ni la parler? Telle fut ma question puis mon défi apatride lancé à moi même pour tenter de comprendre L. K., cet homme si emmuré en lui dans son refus de converser et d'échanger avec son semblable ou ses proches... Longtemps je me suis heurté à cette question tel un impossible car apprendre ses langues de Chine parlées par L. K. demandait tant de temps et d'obstacles... puis un jour une idée m'est venue pour ne plus me lâcher: trouver une transcription traduisant "mot à mot" ou plutôt "idéogramme à mot" des poèmes chinois taoistes lus en silence par L.K. et qui apaisait tant son inhumanité.
Et ce fut pour moi une découverte de promener les mots de ma lecture dans mes langues connues... et puis peut être la découverte de ma condition d'apatride.

Grand poème de Wang Wei " Réponse à Chang le magistrat qui lui demandait quelques nouvelles", un de ses poèmes peut-être le plus connu... Trois traductions : l'une du sinologue Hervé Collet & son ami chinois Chen Win Fun, la seconde du grand écrivain français amoureux de la Chine Claude Roy et enfin, celle de l'apatride, transposant les sons des mots à partir des deux précédentes... élaguer, équilibrer ce qui me semble superflu des autres transcriptions dans ce que je retranscris du vers calligraphié, retrouver beaucoup d'images et de métaphores des langues d'Asie, et surtout jouer avec la sonorité des mots qui accueillent l'idéogramme...

L'apatride


Sur mes vieux jours je n'aime que la quiétude
Les dix mille choses ne m'encombrent plus le cœur 
Je me retrouve sans projet durable 
Je sais seulement que je retourne vers l'ancienne forêt 
Le vent des pins souffle je dénoue ma ceinture 
La lune de la montagne luit je joue du ch'in 
Tu demandes la vérité suprême 
Le chant du pêcheur s'éloigne sur la rive

         Traduction de Hervé Collet & Chen Wing Fun

Au soir de vivre je ne veux que paix 
Oublier les dix mille soucis du Monde 
Plus de besoins plus de projets 
Mais désapprendre revenir au vert des forêts 
Dénouer ma robe le vent des pins 
Jouer du ch'in les reflets de la lune 
Échouer réussir qu'est-ce que cela veut dire?
Un chant de pêcheur sur l'eau immobile 

                  Traduction de Claude Roy 

Au soir des jours une paix tranquille 
Au loin mille mille soucis du Monde 
Sans besoin ni projet à venir à l'horizon
Rejoindre là-bas cette verte forêt 
La tunique sous les vents les pins 
Et les reflets de lune à jouer du ch'in 
Où donc ici maintenant l'ultime vérité?
Un chant de pêcheur... au fil de l'eau

                    Traduction de l'apatride  


dimanche 1 février 2015

#255


la montagne haute est vide ... sans âme qui vive
en bas la vallée, avec son écho de voix inconnues
soudain... un dernier rayon de couchant illumine
la forêt et la mousse toujours verte sous les pierres

             vers l'enclos des cerfs 

             Wang Wei (701-761) sur son sentier dans le Chung nan



#254


Puisque nous nous devons dans nos travaux d'écriture publiés, d'effacer notre nom, décharger notre pronom de notre insupportable moi, user de la fiction pour à la fois se dire et s''échapper de ce "dit", j'espère qu'ici, nous pouvons, l'un comme l'autre, sans culpabilité aucune, nous livrer à partir d'un "Je" le moins fictif possible, un "Je" qui se rapprocherait de celui de la parole sauf qu'ici nous ne parlons pas.

Tu écrivais ces quelques lignes à l'inconnu de confiance, il y a déjà longtemps. Tu ne cesses de penser à l'échec de votre correspondance. Tu as laissé l'oubli mûrir... jusqu'au pourrissement. Les relents de sa présence, de sa voix dans les courriers passés, asphyxient aujourd'hui le silence de tes heures misérables.


Seul dans la jungle, tu attends sans fin que son absence te réponde. Parfois, derrière le cri des singes, tu crois reconnaître ses mots dans le revers des tiens. Tu crois même apercevoir à tes côtés sa silhouette. Tu te dis : pas de doute, c'est lui, ça ne peut qu'être lui, mon frère de sang noir, celui de l'encre sans visage avec laquelle je correspondais



Mais le mirage ne dure que quelques secondes. Ce n'était là que ton ombre sur un mur. Un mur millénaire qui s'écroule sous tes yeux. Le souvenir de l'inconnu s'estompe dans la volute de poussière. Le regard dévasté, tu erres dans les ruines d'une correspondance qui n'a jamais eu lieu. 



Ta nature te ronge de toutes parts. Elle reprend ses droits sur les remparts que tu croyais inviolables. Tu relis nauséeux tes anciens courriers. Tes remords se réveillent en sursaut : un véritable tremblement de chair. Les mots que tu as adressés à l'inconnu se retournent contre toi. Ils sont tous pétris de la même boue, du même bruit... Qui voudrait correspondre avec l'aboiement d'un homme dans la nuit ? Qui ? Dis-moi... 




Cesse de te duper. Déjà ton masque tombe sous le regard des pierres. Devant elles, tu baisses la tête, tombes à genoux, te soumets. Pour la toute première fois, tu refuses de dissimuler tes plaies sous une énième posture. Après plus de trente ans de guerre, il est grand temps de poser les armes. 



Les mains nues, tu fais offrande de ton orgueil, de ta honte. Parce que tu crois. Parce que tu as trouvé au coeur même des pierres une adresse où demander pardon.