mardi 30 septembre 2014

#218 bis


Malheureux et solitaire est celui qui ne peut s'engouffrer dans le bassin de ses nuits car il ne connaîtra pas les scénarios des rêves qui lui échappent... et les songes inconnus lui resteront à jamais enfouis et lointains... Il regardera et suppliera alors le ciel éveillé des jours et des nuits de faire éclater les orages comme s'ils étaient des cauchemars. 
Je suis celui qui enfanta les dieux... dans mes rêves ils ont été créés... de mes rêves ils ont été chassés... n'est-ce pas?


Rappelons nous Henri Michaux qui écrivait: 

Je suis celui qui enfanta les dieux
Dans mon bassin ils ont été créés 
De mon bassin ils ont été chassés 

Je ruine
Je démets 
Je disloque 
M'écoutant, le fils arrache les testicules du Père 
Je dégrade 
Je renverse 
Je renverse 
La tête dans ses tarots mes chiens dévorent la cartomancienne.

L'apatride 


lundi 29 septembre 2014

#218


J'ai l'haleine d'un silence qui a fermenté dans ma bouche toute la nuit. Derrière mes lèvres closes comme un tombeau, ma parole repose en paix. Son odeur de pourriture sèche est celle de tous les mots morts sur le bout de ma langue. Depuis combien de jours n'ai-je pas dit un mot ? J'ai bien balbutié quelques chiffres, essentiellement des prix, pour payer un taxi, acheter une mangue, j'ai sans nul doute prononcé trois ou quatre cám ơn, car malgré ma mauvaise humeur d'insomniaque, je reste un individu bien élevé. Mais mis à part de pauvres banalités, je n'ai eu aucune discussion avec qui que ce soit. Depuis que je suis rentré, mes échanges avec un autre être humain sont limités à deux phrases brèves... 

Parler, j'ai oublié à quoi ça servait.


Je m'assois sur le lit défait. Il sent le foutre et la sueur des rêves précédents, ceux dont je ne me souviens plus malgré l'effroi qui règne en moi après chaque réveil. Je ne regarde plus les heures. Elles ne servent qu'à me faire perdre mon temps. Depuis hier ma montre flotte dans les chiottes. Elle n'a pas réussi à passer dans les tuyaux auxquels je la destinais. Le cadran s'est fissuré dans la cuvette. La pisse et l'eau ont arrêté les aiguilles dont j'étais l'esclave. Je ne me sens pas plus libre pour autant. 


À ma fenêtre il pleut des cordes à pendre n'importe quel souvenir. Je guette la foudre qui soudain tombe sous mes yeux, me renvoyant à ma condition de personnage. Sa couleur est celle d'une fiction, cette fiction que j'ai voulu quitter en partant à la recherche de mon nom et que je retrouve, une centaine de pages plus loin, dans une ville dont l'identité est trouble derrière la vitre inondée. Et moi, de mon refuge, je regarde cette cité incertaine disparaître sous le déluge avec le sentiment de l'avoir moi-même inventée. 


Serais-je aussi l'auteur de l'orage en train de gronder ?




lundi 22 septembre 2014

#217 bis



L'insomnie rend toujours la nuit plus longue, toujours plus longue car sans rêves. Une nuit sans rêve serait-elle alors une nuit s'épuisant dans son éveil, une nuit sans rêve serait-elle donc une nuit échouée... aux aguets de la peur à l'affût de l'inconscient ?

Ainsi écrire aurait un rapport avec rêver.

Car dormir serait un peu mourir... mourir dans mille et une nuits, mille et un rêves.





L'apatride


dimanche 21 septembre 2014

#217


C'est un jour comme un autre, un de ceux dont j'ignore la date. L'air est lourd. Moite. La chaleur oppressante. La ville semble étouffer à l'horizon. Les nuages bas se mêlent aux vapeurs des machines, déchirent le sommet des tours de verre et de béton, vont et viennent avec le vent comme autant d'étranges créatures accompagnant l'ennui de l'enfant qui sommeille en ma solitude. Peu à peu les dessins de mon regard se dissipent avec les nuées avant de se perdre dans le vide. 


À cet instant précis, alors que le ciel se dégage, je tombe dans un gouffre d'absence. Ma présence est réduite à néant. Je n'ai plus aucune conscience de mon corps ni de ma pensée. Je ne sais comment l'homme que je suis peut disparaitre ainsi hors du temps. 
Soudain, je me souviens que j'existe. Une violente angoisse me traverse de la tête aux pieds. Je ressuscite dans le noir. Les lumières de la ville sont allumées. Je ne peux dire depuis combien de temps la nuit est tombée. À vrai dire, je ne m'en suis même pas rendu compte. De longues minutes, peut-être même des heures sont passées sans moi. C'est à me demander si parfois ma montre ne me joue pas des tours, traitres aiguilles dorées de mèche avec la mort profitant de mes absences passagères pour soustraire à ma vie un peu de mon temps.


Je m'allonge enfin, ferme les yeux, sans sommeil. J'entends tout, l'écho des pas d'une errance de pauvre, les bribes d'une dispute interrompue par le claquement d'une porte, la plainte aboyée d'un vieux chien qui n'en a plus pour longtemps, le mécanisme de l'ascenseur d'où remontent les rires ivres des voisins rentrant chez eux, les coups d'un balai sur le trottoir d'un resto ouvert jusqu'au bout de la nuit, le bruit du silence des machines, du silence dans le noir, du sommeil des hommes, du fantôme de la femme qui n'est plus à mes côtés...


La nuit je sens l'homme plus que toute autre chose, ses pieds nus et noirs de crasse, les traces d'urine et de merde sur les murs dressés autour de lui, ses aisselles puantes et salées auréolant sa vieille chemise de travail, ses dents cariées, pourries d'avoir ri jaune si souvent, alors que la ville se moquait de lui, l'humiliait, l'écrasait comme un cafard. Si je me concentre bien, je peux entendre son désir de vengeance éclater comme un orage dans son ventre. Ils sont combien ici à n'avoir pas pu suivre le mouvement d'une ville qu'ils ne reconnaissent plus?


Rien à faire, cette nuit encore, je ne dormirai pas. Je regarde à nouveau à ma fenêtre et ne me lasse pas de regarder l'incessante fable d'en bas, celle d'un rat chassé par un chat qui jusque là roupillait sur le rebord de son toit préféré, son coin à lui, à des hauteurs vertigineuses de solitude, peinard, au sommet de la nuit des rues plongées dans le noir. Dans le ciel rayonne le sourire narquois de la lune. Au fond elle peut bien se foutre de moi. Quelle importance ? Dans à peine une poignée heures, elle aura disparu dans la lave du petit matin. Nul doute que j'y brûlerai cette page et mes yeux injectés de sang, dans l'espoir de dormir un peu. Enfin.




jeudi 18 septembre 2014

#216 bis



Ne vous méprenez donc pas !

Ce qui se dit sous le "Je" n'énonce qu'une apologie de l'Autre. Je n'est qu'une anaphore de la parole sans cesse répétant une lassitude... jusqu'à s'échouer dans l'écrit pour ne point sombrer dans le quotidien... un souhait de meurtre du quotidien.





Boris Vian disait de "L'Écume des jours": cette histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre.

L'apatride


mardi 16 septembre 2014

#216


Avec le temps, quelques voisins commencent à me reconnaître, à me saluer d'un signe de la main ou d'un furtif hochement de tête. La plupart d'entre-eux continuent de m'ignorer. Ici personne ne connaît mon nom. On ne me l'a jamais demandé. À quoi bon puisque tout le monde sait d'où je viens : d'ailleurs.

Ils m'appellent le người nước ngoài, le Tây, l'étranger. La curiosité des premiers jours a peu à peu disparu. Je ne suis pas pour autant devenu un parmi d'autres. Bien au contraire. L'indifférence est telle qu'au fil des jours, ils ont probablement oublié que j'habitais l'immeuble... et c'est tant mieux. Je passe au milieu d'eux, invisible, comme l'ombre d'un homme qui n'a jamais existé. C'est tout comme depuis que je ne sors plus, que je préfère rester perché sur ma branche de béton du quinzième où mon silence est une antenne captant les ondes de leurs voix, de leurs gestes, de leurs habitudes, parfois même des bribes de leur intimité. Je tue tant d'heures à ne rien faire à ma fenêtre que je connais tous les recoins secrets de leur enfer...

Le moindre besoin est devenu une corvée. Je ne me douche même plus. Reste la plupart du temps nu, bois le moins possible pour ne pas pisser... Aujourd'hui, je n'ai encore rien avalé. Le frigidaire est aussi vide que ma pensée. Il y a bien deux oeufs oubliés datant d'avant mon départ pour la France. Je les casse dans un bol espérant que leur odeur de pourriture me coupe l'appétit. J'ai bien failli vomir. Mais l'écoeurement n'a pas suffi à faire taire mes crampes d'estomac. Pas d'autre choix que de sortir si je ne veux pas mourir de faim. Le quán ăn où je m'assois chaque soir est aujourd'hui fermé. Il me faut aller plus loin, chercher une autre table où m'asseoir. Il y en a bien d'autres, beaucoup d'autres même, mais leur caractère nouveau m'inspire la plus grande crainte. Il suffit d'un infime imprévu dans mes habitudes pour que je sois complètement perdu. Mes pas ne mènent nulle part. Marcher dans cette torpeur est insoutenable. J'ai presque envie de pleurer. C'est ridicule mais c'est ainsi. Je cherche une brèche où sauver mes larmes du regard des passants, rentre en douce dans un immeuble mal surveillé et monte discrètement jusqu'au toit pour enfin m'extirper du mouvement effréné de la ville. 


La nuit va tomber d'un coup. Sans crépuscule. Je m'accroche à cette demie heure de jour restant comme à mon reste de raison. 





mardi 9 septembre 2014

#215 bis


N'aboie pas à la vie, ne la couine pas comme un religieux s'interroge sur la vie et le sexe des anges ou de leurs chiens !



Écris comme si tu vivais éternellement. Écris comme si tu allais mourir ce jour.

Écris pour rêver et vivre, et crie ta nuit toujours échouée, tous les jours.

L'apatride







dimanche 7 septembre 2014

#215



Au loin l'orage commence à gronder. Le couinement d'un chien remonte à ma fenêtre ouverte sur la ville. Je le regarde s'agiter puis discrètement s'éloigner feignant d'ignorer l'appel de son nom sachant pertinemment qu'il est déjà l'heure pour lui de passer la nuit enfermé sur la terrasse grillagée de sa maison. Il semble craindre l'orage s'apprêtant à éclater. Sa maîtresse si fatiguée de l'appeler en vain se saisit d'un bâton et tape trois coups sur le sol carrelé. Ce seul bruit suffit à faire rentrer à contre cœur le chien comme s'il redoutait la douleur de coups gardés en mémoire. Il finit par se résigner et entre enfin dans sa cage, dans un état de détresse tel qu'il ne peut s'empêcher de sauter, d'aboyer, de gratter le grillage comme si sa vie en dépendait, suppliant sa maîtresse de le laisser dormir à l'intèrieur. Mais elle ne prête pas attention à ce qu'elle considère comme un caprice et sans même se retourner, cadenasse la porte grillagée avant de se coucher aux côtés des ronflements de son mari. Alors comme un enfant hurle sa peur du noir à ses parents, le chien se met à quémander en couinant la pitié de ses maîtres probablement déjà endormis. Le ciel gronde, lui aboie de plus belle.


C'est l'heure d'écrire, l'heure du besoin de silence. J'ouvre mon carnet mais les aboiements sont trop forts. Je m'imagine descendre lui jeter un bout de viande empoisonné ou même le battre à mort pour enfin avoir la paix. Je n'ai pas honte d'une telle pensée car à la minute où je m'apprête à écrire, le monde se doit de tourner en mon sens, de répondre à toutes mes exigences. J'estime avoir tous les droits pour un peu de calme, même celui d'aller tuer de sang froid cette pauvre bête...
Soudain je me souviens que mon signe astrologique est celui du chien. Peut-être que le bruit que je reproche à celui d'en face est le mien, le bruit de ma tête qui jamais n'arrive à s'apaiser, qui ne cesse d'aboyer après l'intrus que je suis devenu.






vendredi 5 septembre 2014

#214 bis


Fuir pour attendre. Fuir jusque dans le sommeil des secondes jusqu'au bout de leurs nuits. Rester aux aguets de ses yeux en éveil, de leur espérance morte épuisée: il n'y aura plus personne plus de visiteur... il n'y a que l'attente, l'attente pour rien. Juste les compagnons des cieux fidèles... les étoiles la lune le soleil... et leurs silences. Quels seraient leurs bonheurs s'ils n'avaient pas un témoin qu'ils éclairent ?




« Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s'en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa point durant dix années. Mais enfin son coeur se transforma, - et un matin, se levant avec l'aurore, il s'avança devant le soleil et lui parla ainsi:

"O grand astre! Quel serait ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu éclaires? »

Friedrich Wilhelm Nietzsche.




...et le crachât atteignit en plein cœur le Monde dans sa course folle éperdue où le témoin ne s'est jamais reconnu.


L'apatride

jeudi 4 septembre 2014

#214


Mon corps et mon esprit ne savent plus dormir la nuit. Je vis de siestes et d'insomnies dans un jour sans commencement ni fin. Je ne regarde même plus ma montre ou mon calendrier. Entretenir mon décalage horaire depuis plus d'une semaine est ma façon de refuser la marche d'un monde que je n'ai jamais su apprivoiser. Je ne rencontre plus personne, croise seulement quelques visages dans la rue, quand je sors manger aux heures les plus improbables au pied de mon immeuble de quinze étages. Aux autres tables, certains se demandent discrètement si je suis d'ici ou d'ailleurs. Puis ils m'oublient aussitôt leur soupe sous le nez et je deviens le fantôme d'un client parmi d'autres... 


Vacances ou pas quelles différences ? Je suis continuellement vacant. Qu'ai-je fait depuis mon retour si ce n'est m'asseoir sur ma chaise d'où j'écoute d'étranges bruits remonter des recoins invisibles de ce quartier. Parfois je penche la tête à la fenêtre, crache un mollard qui s'en va s'écraser dans un bruit imperceptible. Puis je passe le reste de la nuit à regarder les nuances du ciel noir jusqu'à que le soleil ouvre son oeil et l'incendie.

Ébloui, je tire les rideaux et tombe dans un sommeil sans rêve, une mort de quelques heures avant de ressusciter aux heures déjà sombres du jour manqué. J'ai faim. Descends manger au même endroit. Ou ailleurs. Jamais très loin. J'avale mes bols à la vitesse d'un affamé. Une fois repu je remonte m'asseoir à ma fenêtre. Même vue. Même regard cerné sans homme derrière. Parfois je crois attendre que quelque chose se passe, je ne sais quoi, que les étoiles tombent et se confondent avec les points de lumière de la ville... Et puis rien. 

Je ne m'ennuie jamais de m'ennuyer.



L'insomnie offre des ciels aussi majestueux qu'inutiles. En les regardant chaque matin, je me dis que je dois être à ce moment précis le seul être sur cette terre à accompagner la nuit jusqu'au bout de son obscurité, le seul qui ose se jeter dans le vide d'un emploi du temps à tuer...




mercredi 3 septembre 2014

#213



Ce matin, le vent du nord est venu déposer un courrier derrière le volet bleu de ma boîte aux lettres vide à craquer. J'ai pris peur n'étant plus du tout préparé à recevoir chez moi les mots des autres, quel qu'ils soient. Je n'ai même pas osé ouvrir l'envelloppe préférant la poser sur ces bouts de bois morts. Je suis resté assis devant elle des heures durant, la main sur un oeil, regardant comme un borgne le possible d'une amitié à l'horizon.


Sans même lire le message, je sais que son auteur est le vieux Cosaque des frontières. La légende dit qu'il jette ses lettres à sa fenêtre les jours de grand vent et qu'elles arrivent toujours à destination. Il désire me rencontrer. Inquiet à l'idée même de révéler mon visage (mon plus grand secret), j'essaie d'anticiper le malaise de ma main serrant la sienne, les paroles embarrassées et vaines qu'il faudrait forcer pour briser le silence de deux écritures devenues de vulgaires hommes assis l'un en face de l'autre. Non sans amertume, ma nature me forcera à refuser cette invitation. 

Je ne suis capable de rencontre que par l'écriture uniquement. Si j'écris, c'est aussi par impossibilité de rencontrer par le corps les personnes que j'estime.