dimanche 31 août 2014

#212


À force de mots, nous finissons acculés en nous mêmes: la parole les jetant au hasard de là d'où ils viennent, est semblable à un jeu de dé. Il ne nous en reste que l'écorce des mots et des sens: juste un résidu... juste des sons.


"mes livres sont plus vrais que moi" avait fini par dire "la" Marguerite Duras.


L'apatride





jeudi 28 août 2014

#211



Toulouse Paris Saigon, six heures d'attentes et treize heures de vols à l'envers. C'était prévu ainsi. Pas d'aller sans retour. Je me l'étais promis. Revenir à tout prix sous le signe du V. avant que l'été se termine... en pleine saison des pluies. 


AF 258. Les hublots sont fermés. Je ne sais plus s'il fait jour ou nuit là où nous sommes. Où sommes-nous ? Je ne veux pas le savoir. Je ne jetterai pas un oeil sur cette carte du monde qui à chaque nom traversé éveille en moi les images d'une guerre...

Je reviens comme je suis parti : anonyme. J'étais venu à la recherche d'un nom, le mien. Autant m'avouer qu'après ces deux mois en France, je me sens plus que jamais étranger à moi-même et à mon pays. À sa langue. Oui. Je suis ici malade de la parole. Je ne sais plus parler. À force de vivre ailleurs, j'ai fini par devenir un infirme de la "communication". Même les échanges les plus anodins sont source d'angoisse irrémédiable. L'hôtesse s'approche. Elle s'apprête à me demander ce que je désire boire. Et je ne sais pourquoi mais lui adresser la parole, même pour un verre de champagne, me terrifie. Elle n'y est pour rien. C'est moi. C'est ma parole qui depuis près de dix ans aujourd'hui ne me représente plus du tout, chaque fois que j'entends ma voix, je sais que ce n'est pas la mienne. Et cela me gène et m'épuise. Je ne sais plus dire "Je". 


J'ai retrouvé la nuit de Saigon là où je l'avais laissée, à ma fenêtre, elle était là, grouillante et constellée d'ampoules blanches et jaunes. Je regarde ce puzzle de maisons et d'immeubles où des silhouettes passent et disparaissent comme des mirages à leurs fenêtres allumées me renvoyant à ma solitude... extrême. 

Entre l'ivresse des tables en bas et les chants des karaokés, des milliers de scooters traversent les rues à coups de klaxons, la trainée lumineuse des phares jaunes et rouges trace le mouvement de la ville qui finit par s'épuiser à l'heure où la nuit devient noire et fantomatique. L'obscurité criblée de lumières tel un ciel de béton étoilé, sa voix lactée jonchée de déchets d'essence et de pisse, dernières traces de vie des habitants de cette planète. Le ciel est orageux. Ça gronde dans mon ventre. Je lève la tête un long moment et surprends un éclair, celui qui d'un flash éblouissant retire la nuit de sa fiction pour révéler un instant l'envers de son décor. 


Mais le noir retombe aussitôt, comme un rideau sur une vérité de quelques dixièmes de seconde. De quel Dieu suis-je le pantin ?

La nuit est désormais calme, bien trop calme pour ne pas être suspecte. Les chats miaulent comme des nourrissons étranglés. Ils s'apprêtaient à s'entretuer quand un cri strident suivi d'un bruit de moteur trafiqué viola sauvagement le silence. Probablement un vol à l'arraché. Ou bien juste la rencontre de deux bruits avec lesquels je m'invente une histoire, histoire de faire quelque chose avec le vide et la fatigue de ce foutu décalage horaire. 
Plus j'avance dans ces nuits blanches, plus les mots s'absentent de ce carnet. Le langage s'assèche à mesure que les cernes gonflent. Sans écrire, ni dormir, quel substitut au rêve ? Où trouver un récit dans cette ville déserte ?


L'église au loin sonne une heure que je ne reconnais pas. Il fait déjà plus jour que nuit. Je le vois à l'oeil nu se lever. Le chant des coqs se répondent d'une maison à l'autre comme s'ils conversaient. Que peuvent-ils se dire ? Hurlent-ils des menaces de mort ? Peut-être s'insultent-ils pour se provoquer quelques heures avant de s'affronter au coeur d'un gallodrome de fortune à même le trottoir. Il y a des nuits où les mises sont si importantes que les parieurs ne peuvent se décider d'arrêter à temps. Beaucoup de coqs y sont restés, le regard fixé, la crête au sol, morts au combat.


6 heures 16 du matin, attendre le sommeil, vue sur le jour qui baille encore dans la brume. Il s'étire, se réveille doucement, me découvre à ma fenêtre l'air de dire tu t'es réveillé avant moi ? 
Il m'invite à aller marcher. Le ciel dans les flaques. 




À peine quelques regards curieux sur moi. Un petit creux m'arrête là, sur une table en plastique bleue. Je grignote. Bois. Rote. Me cure les dents. Regarde à peine autour de moi. C'est combien ? Voilà. 




Continue de marcher. Ne t'arrête pas. Épuise-toi. Marche comme un enfant va là où son jeu le mène. 


Prends cette rue...


... cette ruelle



... rencontre ce marché comme dans un rêve. Avec son désordre. Ses surprises. Ses doutes. Ses illogismes. Foutue logique. 



Marche encore. Marche et endors-toi. Dors jusqu'à 16 heures et des poussières. Et recommence. Encore. Regarde la nuit mourir. Et meurs de ne pas dormir.





jeudi 21 août 2014

#210


Aucun bateau n'a emporté un port vers l'océan... aucun avion n'a soulevé un pays jusqu'aux nuages... une histoire en s'en allant n'a dans ses bagages aucune réalité aucun souvenir... elle n'a fait qu'inventer... Juste inventer une fiction, dis-je.




"...vous racontez l'histoire. D'abord, vous la racontez comme s'il était possible de le faire, et puis vous abandonnez. Ensuite vous la racontez en riant comme s'il était impossible qu'elle ait eu lieu ou comme s'il était possible que vous l'ayez inventée..."

Marguerite Duras en 1982


et nous parlions l'histoire en jours avant de nous quitter... et puis l'histoire nous parla en années... quand nous nous retrouverons.

L'apatride



mardi 19 août 2014

#209


Plus de doute possible : l'oubli de cette ferme est bien le lieu d'une mémoire imaginaire. Comment tenir une minute de plus entre ces murs de pierres ? Je sors dans le parc à bout de souffle, la pensée asphyxiée par la peur et la poussière. Dehors, les couleurs se sont levées avec le jour... et le passé de fiction qui jusque-là me hantait se noie peu à peu dans un puits épuisé de son eau. 


Le lieu de ce carnet est à chaque ligne plus indistinct, écriture sibylline qui m'a mené à croire à une identité inventée de toute pièce, à des souvenirs qui ne sont rien que le pur produit de mon ennui gravement atteint. À quoi bon chercher à me justifier, à m'excuser. Je n'ai fait que creuser dans le néant à coup de pelle. Et je suis tombé sur le nom de Mathias L... enseveli comme un secret.


J'ouvre à nouveau mon passeport qui s'apprête à expirer. La photo d'identité date d'il y a dix ans. Je la compare avec mon reflet dans la vitre. Le visage est le même. Tout aussi juvénile. Il n'a pour ainsi dire pas changé. Seul le regard a vieilli. Rien d'autre. À trente ans passés je suis prisonnier d'un âge qui n'est plus le mien, figé dans les traits d'un visage qui me falsifie...

...le jour où je suis parti à Saigon, le temps s'est-il arrêté ?




Le départ est proche. Je regarde le ciel bleu que je m'apprête à traverser dans quelques jours à peine. À l'ombre fraîche d'un immense bosquet de figuiers, je m'assois à une table en pierre et descends une bouteille de vin en quelques gorgées. Puis le sourire nauséeux aux lèvres, je lève mon dernier verre à l'absence de Dieu avant de tomber par terre.


Je me relève comme je le peux, titubant sur ce terrain en pente avant de m'appuyer sur le vieux frêne centenaire pour ne pas tomber. En posant la main sur son tronc, j'ai le sentiment qu'il porte le deuil d'un disparu. Quels sont ces morceaux de cadavre de bois séchant à son pied ? Le reste des branches d'un frère d'écorce abattu par un orage d'été ? Ai-je moi aussi eu un frère ? La foudre lui serait-il tombée dessus ? Ses os reposent-ils sous la terre de l'histoire qui me précède ? À quoi ressemblait-il ? Il y a bien un tableau dans la grange. Ne pouvant même plus marcher, je rampe la chemise pleine d'herbes et de vomi, désirant à tout prix revoir la toile de plus près... 


Je suis conscient de mon ivresse. Il n'y a qu'un seul tableau mais le vin double mon regard. Selon le degré de ce trouble, la cheminée derrière n'est plus la même, le feu change d'intensité, les flammes tout comme les silhouettes s'allongent ou rétrécissent. Seuls les visages restent immobiles, figés dans l'incertitude de leur identité, comme échappant à la mémoire de la peinture. Je m'épuise en vain à force d'essayer de les reconnaître. Et je m'endors avec cette question en tête : lequel des trois était mon frère ?



Je me réveille allongé sous la pergola. En ouvrant les yeux sur son labyrinthe de branches sèches, j'imagine les milliers de chemins différents que les mots de ce carnet auraient pu emprunter. Ainsi mon regard noir porte le deuil des phrases jamais écrites, mortes avant leur naissance... 


...un livre s'écrit-il toujours au détriment d'un autre ?





mardi 12 août 2014

#208



                                     chassé
                                     livré à la nuit et la soif

                                     alors il fit ce vagabond
                                     qui essaie tous les chemins
                                     franchit forêts déserts
                                     et marécages
                                     quête fiévreusement
                                     le lieu où planter
                                     ses racines

                                     cet exilé
                                     qui se parcourt et s'affronte
                                     se fouille et s'affûte
                                     emprunte à la femme
                                     un peu de sa terre et sa lumière

                                     ce banni que corrode
                                     la détresse des routes vaines
                                     mais qui parfois
                                     aux confins de la transparence
                                     hume l'air du pays natal
                                     et soudain se fige
                                     émerveillé


Charles Juliet




jeudi 7 août 2014

#207 bis




... il faudra inventer pour vivre, si non il ne nous restera que mourir, il faut tracer les mots qui nous résonnent et même finir par en inventer quand ils ne suffisent plus... arrêter le brouhaha de cette vie qui ne cesse pas de cesser, finir avec le monde féroce de ces gens funambules...

l'apatride



mardi 5 août 2014

#207


L'oubli peut-il enfanter des visions, des voix ? Ce que je vois, entends, ressens dans cette maison... est-ce issu de mon imagination ou de ma mémoire ? Suis-je délirant ou bien est-il possible de se souvenir de choses qui n'ont jamais eu lieu ? 


À quel temps écrire ce carnet ? Comment saisir l'intemporalité qui le traverse ? J'ai eu beau écrire jusqu'ici au présent, ma présence m'a jusque-là échappé. Peut-être que ce n'est pas uniquement une question de temps, mais de pronom... Ce Je qui me poursuit, qui est-il si ce n'est cette ombre qui semble à tout instant pouvoir prendre son indépendance et quitter l'homme silencieux qu'elle dédouble sur le mur de sa chambre le laissant seul avec sa chair, sa salive, son sperme, son sang, cet homme d'un autre monde, celui d'un nom à porter, le nom du passeport gardé dans sa poche, lu et relu avec la même étrangeté, le même doute quand il se tait ainsi à son bureau tard jusqu'à très tôt assis derrière la dernière fenêtre allumée, semant les mots récoltés au coeur de la nuit noire trouée par la lumière de sa lampe de chevet avec au ventre la peur de ne pas rattraper son retard sur l'écriture qui toujours le devance.