vendredi 27 juin 2014

#203


...un passé se renoue avec le présent du regard dans une promenade où le drame d'un crime sans cadavre eut lieu...avec partout une présence de l'assassin qui s'est enfui... ce fut un crime sans cadavre...ce fut une naissance du mot...ainsi soit-il.

Oui ce fut un accouchement d'un venant au monde, celui des mots...d'où l'on vient.


Une histoire, chaque histoire commence toujours dans le meurtre d'une autre.

Oui c'est bien lui...il a la bouche de son père, les oreilles de sa mère, le nez de son oncle...c'est bien lui...on reconnaît déjà derrière les babillements d'appel des rais dun factice bonheur déguisé...des aveux...c'est lui, ça ne peut être que lui...c'est bien lui! ...n'est ce pas?
Voilà les assassins à la recherche de leur présumé coupable devant les racheter et le trouvant enfin...et voilà le Monde toujours nouvellement né...voilà chacun avec son premier regard vide à transpercer le malheur déjà-là, voilà chacun cherchant ses mots dans ce brouhaha assourdissant...où chacun jeté d'être avant d'y être n'avait pas demandé à être...

Mais qui êtes-vous donc et que donc me voulez-vous?



L'apatride en fuite.



mardi 17 juin 2014

#201 bis


...et avec le trajet retrouvé des mots telle une séquence d'images, la main en tracas écrivit et raconta ce qui fut un drame, un drame du passé, celui d'une peur constante à chaque fois diffusant une indéfinissable inquiétude...un drame toujours en cours étouffant la chair, un drame lourd parcourant le sang des artères vivantes du cœur battant, un cauchemar dont il a fallu mettre une distance nécessaire devant cette violence vécue incompréhensible extrême...et l'éloignement ne soulageant en rien la souffrance, devint alors...une histoire ineffaçable,






...et de tout ça les mots ont fini par démasquer dénoncer un responsable.

L'apatride


lundi 16 juin 2014

#201


Moins d'une heure après mon départ, Toulouse et sa banlieue est à une soixantaine de kilomètres de périph' et d'autoroute derrière moi. Il me suffit de bifurquer à droite sortie 23 pour reconnaitre vaguement le trajet. Son souvenir jusque-là en sommeil se réveille en sursaut me plongeant dans un étrange sentiment de déjà-vu. La route oubliée me dévoile à présent sa mémoire mètre après mètre, un peu comme les mots tracent leur propre chemin, phrase après phrase, sans égard aucun pour la main qui les sert. D'ailleurs je me demande: n'est-ce pas la même route, vue sous un autre angle, qui lorsque j'écrivais m'avait mené au village où monsieur M fut exécuté?


Il y a bien des noms de commune, de lieux-dits qui ne me disent absolument rien mais au moment même où je commence à me sentir perdu, il me semble reconnaître la peur de ce croisement plus que dangereux, la solitude de cet arbre au beau milieu d'un champ de blé, la froideur d'un bout de forêt d'où pourrait surgir une biche, l'odeur des bouses, du fumier, de ce triste rosier dans les ronces au pas de la porte d'une maison aux volets rouges et aux murs dévorés par le lierre... Je ne peux expliquer cette étrange familiarité avec cette route inconnue. C'est à croire que chacun de mes sens porte en lui la mémoire que j'ai perdue


Et puis j'ai croisé ce Christ crucifié au bord même de la route et je savais sans nul doute que j'étais bien sur mon chemin... de croix.



Je reconnais le village à la seconde où je pose les yeux sur son nom, village d'une centaine de mètres. Une dizaine de maisons, de fermes, une église et un cimetière. Des lampadaires. Une cabine téléphonique au combiné arraché. Rien d'autre. Pas un commerce. Pas un café. Aucune trace de vie à l'horizon. Le village d'une seule route à l'oubli de tout, peut-être même à l'oubli du temps. Quelle heure est-il? Quel jour sommes-nous? En quelle année?
Au bout du village, avant que son nom ne soit barré, je tourne à droite et découvre le portail bleu resté ouvert comme si quelqu'un m'attendait...


En pénétrant dans la grange, mon sentiment de déjà-vu est aussitôt devenu extrêmement angoissant. Je suis descendu de la voiture le poing serré, comme si une menace pouvait en ces lieux surgir à tout instant. J'ai à peine osé faire un pas anticipant déjà le bruit de mes chaussures sur les galets, l'odeur du bois sec, des arbres morts démembrés dans les charrettes, le grincement de la porte coulissante que j'hésitais à ouvrir sachant pertinemment que le denouement de l'enigme se trouvait derrière...











lundi 9 juin 2014

#200


Tenter d'aller se coucher après un vol long courrier, c’est attendre vainement le bout d’un jour qui n'a jamais commencé. Il faut chercher dans son lit bon nombre de stratagèmes pour espérer trouver le sommeil: 
un... deux... trois... quatre... quinze... trente... soixante... cent... trois-cent... 
Décidément! Je connais encore par cœur ma table à compter les secondes, moi dont les cancres insomnies n'ont jamais su compter les moutons. Les heures ne sont plus les heures, plus que des chiffres que l'on regarde à son poignet pour faire comme si elles avaient encore une incidence mais elles semblent ne plus passer, seulement flotter, comme en suspend dans la fatigue et le jour se lève n'importe quand, alors que mon corps lourd de vertiges chancelle sous le soleil de la nuit, le regard hagard, perdu sous deux poches de cernes, deux valises pleines à craquer de rêves posées sur le pas de la porte d'un sommeil qui ne vient toujours pas.

Quelle heure est-il? Onze heures du soir? Vingt-trois heures du matin? 



Chez soi, quand la faim vient vaincre la paresse de se faire la tambouille, on peut toujours abréger la corvée et même finir par manger à n'importe quelle heure dans sa poêle ce qui reste au frigo d’encore mangeable mais en voyage, à l’hôtel qui plus est, où l’on ne peut cuisiner dans sa chambre, on est condamné à sortir de sa tanière pour se restaurer aux horaires indiqués, et donc, d’aller se taper le rituel et toute la perte de temps des dîners dehors: les convenances du serveur, choisir un plat parmi les trop nombreux proposés, l’attente suffocante entre les plats, le regard jamais las des autres clients sur ce pauvre type dînant tout seul, et puis la note, toujours trop salée.

Quelque peu méfiant du regard de la ville à mon égard, j’ai choisi de me restaurer pour quelques jours au restaurant de l’hôtel, juste en bas. C'est là une bien vaste et triste salle pleine de tables vides où personne ne mange, pas même les fantômes des clients que cette affaire en faillite n’attend plus. Le premier soir, les serveurs tous hypnotisés devant la télévision se frottaient même les yeux pour être certain que ma présence n'était pas un mirage, ils hésitaient à me donner le menu pensant peut-être que je m’étais trompé d’endroit. C’était pourtant bien là que je voulais dîner, dans cette salle à manger vieillotte et poussiéreuse, jaunie comme une vieille photo oubliée dans un tiroir. La bouffe était infecte, à peine mangeable. Très cher pour ce que c'était. Mais au fond qu'importe, c'était là le prix de la tranquillité.

Les jours suivants, les serveurs n’avaient plus l’air de se poser de questions et semblaient même heureux que je les sorte de leur constante inactivité, leur offrant un peu du travail pour lequel ils étaient embauchés. J’ai même fini par échanger quelques mots inutiles avec l’un d’entre eux après avoir bu ma troisième demi-bouteille de vin rouge régional. J'espérais qu'en picolant un peu, le sommeil viendrait plus facilement. Mais contrairement à ce que j'attendais, l'ivresse m'avait réveillé et même quelque peu desinhibé. Moi qui n'avais pas mis le pied dehors depuis mon arrivée, je suis allé faire mon tour en ville histoire de me dégourdir un peu les jambes. Toulouse a quelque peu changé. Elle a grandi la ville, elle s'est modernisée, le métro dessert presque tous les quartiers, la plupart des rues du centre sont devenues piétonnes, et c'est donc dans la crainte de croiser le regard suspicieux des nombreux passants susceptibles d'avoir été un jour de mes amis, de mes amours, de ma famille que je longe les murs, la tête basse, aussi anonyme que possible, avec le sentiment désagréable que la ville m'a déjà reconnu.


Je décide de rentrer à l'hôtel, de m'enfermer à l'abri de ce passé dont j'ai tout oublié et dont je crains déjà le pire. Alors que je fais demi-tour dans la rue du Taur, je reconnais l'entrée de la cave poésie. À côté du portail encore ouvert à cette heure-ci, je remarque placardé entre deux affiches de lectures et spectacles à venir le reste d'un vieil avis de recherche. Les passants doivent désormais passer devant sans même se retourner, probablement habitué à ignorer ce visage tous les jours depuis des années en se rendant au bureau, à l'école, au théâtre, dans leur commerce ou leur cabinet médical. Le fait divers d'un type qui disparait du jour au lendemain n'avait probablement pas fait grand bruit.
On peut encore distinctement y lire ceci :

Mathias L. a disparu voilà près de 72 heures. La dernière fois qu'il a été aperçu, il portait une chemise blanche et un pantalon gris. Ces derniers mots écrits remontent à dimanche soir :
«gardez assez de mépris à mon égard pour ne jamais chercher à me retrouver»

Quand j'ai lu le numéro de téléphone indiqué, je n'ai même pas eu besoin de le noter. Il m'a suffi de le lire une seule fois pour aussitôt le retrouver dans ma mémoire, intact, comme appris par coeur à jamais. Une fois rentré à l'hôtel, je suis resté près de deux heures devant le téléphone, tétanisé à l'idée même de reconnaître la voix susceptible de me répondre. Mais la curiosité a eu raison de ma crainte et j'ai composé le numéro du bout de mon index encore tremblant. Le numéro n'était pas obsolète. Une personne a immédiatement décroché comme si elle avait attendu mon appel à côté du combiné.
Je n'ai rien osé dire. Un long silence d'une dizaine de secondes attendait que l'un d'entre nous prenne la parole, décline son identité.

Je m'apprêtais à raccrocher quand une voix étrangement familière me dit calmement:

«– Je t'attends... À demain.»



mercredi 4 juin 2014

#199





...le retour à l'oubli...oublier ce qui fut pour s'oublier...

oublier pour recommencer, s'oublier frappe à la porte de l'impossible...car l'oubli n'est qu'une envie, et que l'envie n'est pas un effacement. Il y a la tache de l'indélébile qui ne s'efface pas....de tout ça quoi, il ne restera que des mots comme déchets de nos choses.
Le lieu en fait n'a pas de nom, ce n'est juste que l'adresse d'un occupant, son caveau de vie où il pose ses valises...un lieu n'est pas une tombe.

L'apatride.

Duras écrivait la Vie Tranquille:
"une envie, une seule, toujours la même...je voudrais encore tout recommencer, laisser derrière moi un sillage exemplaire, le faire vite, avant la vieillesse, avant que je n'ai plus envie...il est trop tard pour commencer à vivre ou bien mourir...il reste l'ennui"

lundi 2 juin 2014

#198


La nuit d'avant le vol, je n'ai dormi qu'une poignée d'heures, à peine une sieste nocturne au rêve interrompu brusquement par la sonnerie du réveil-matin. J'ai ouvert les yeux comme j'ai pu, la conscience encore lourde d'étrangetés, pas tout à fait certain de reconnaître le monde dans lequel je venais de me lever du mauvais pied. 


J'ai regardé à la fenêtre la brume du tout petit matin déchirer les buildings au loin attendant que l'heure vienne. Et l'heure venue la chienne des voisins n'a pas manqué d'aboyer une dernière fois en m'entendant monter dans mon taxi vert qui une demie-heure après finissait sa course aux portes de l'aéroport le compteur à cent mille dôngs et des poussières.

J'ai longtemps hésité à revenir sur mes pas mais je savais au fond de moi que je ne pouvais rester ici et écrire chaque nuit sans monsieur M. pour me tenir la main... Il est désormais grand temps de me retourner, de remonter comme une montre le chemin de ce dénommé Mathias en marchant dans les traces de ses anciens faux pas.

Quelques heures après de bien fatigantes formalités à chercher le guichet où présenter mon passeport et mon billet, je suis arrivé au service d'immigration avec une certaine crainte mais aussi le secret espoir que ce passeport ne soit pas reconnu comme mien. Et si la photo me trahissait? Et si je n'étais pas ce nom, ce prénom, ce visage si juvénile pour son âge, ce mètre soixante-dix-huit aux yeux marrons? Et si par chance je n'étais pas celui que j'ai été? 

L'agent est resté de longues minutes devant ma pièce d'identité, l'air suspicieux, tout en relevant le regard vers moi, comparant la photo d'un homme et l'homme se présentant comme étant celui sur la photo. Malgré le doute persistant, il finit par tamponner mon document avant de me rediriger vers une longue queue où j'entendais déjà du français parlé par des français non sans un certain dégoût. J'ai fait semblant d'être d'ailleurs, d'une autre nationalité. En comprenant leur langue, je ressentais chacune de leur parole comme un viol de cette frontière qui me sépare des autres, cette distance que j'ai besoin de préserver pour pouvoir respirer paisiblement. Sans elle, les mots de leur parole m'accablent de leur violente absurdité. 

Je ne sais comment j'ai survécu à l'enfer de cette queue bondée de "compatriotes". J'ai ensuite respecté les mesures de sécurité, retirant ma ceinture, ma montre, mon ipad, mes clefs. Je ne devais rien posséder de suspicieux puisque je suis passé sans encombre. J'ai remis ma ceinture, ma montre, j'ai rangé l'ipad... et en reprenant mes clefs, je me suis souvenu qu'elles ouvraient un portail bleu, seule trace mémorielle de cette étrange adresse à laquelle je me rendrai une fois arrivé. Alors que j'attendais le boarding time à la porte d'embarquement, j'ai lu à nouveau l'adresse énigmatique notée sur un bout de papier froissé de la main d'une écriture étrangement familière: 

le bout du village
31430 Lussan

Je dérivais déjà dans le ciel attendant d'échouer comme un naufragé dans le pays qui m'a vu naître puis disparaître une bonne vingtaine d'années après, un jour d'été indien d'il y a sept ans.  
Sept ans, ce n'est pas si loin, à peine à douze heures trente de vol et deux plateaux repas. À bord il y a ceux qui dorment tout le long du trajet et les insomniaques de mon espèce qui boivent pour oublier les crampes et s'assommer, jetant un coup d’œil sur un ou deux films au hasard, peu concernés, s'emmerdant ferme durant de longues heures côté fenêtre ou dans l'allée.


Sur mon petit écran, je regarde cette étrange carte du monde où je peux voir notre avion survoler des noms de villes, de pays. Je m'éloigne peu à peu du nom d'Ho Chi Minh. Je ne sais quand je reviendrai... Et si je ne revenais pas? Une angoisse tout à coup me saisit. J'ai peur d'oublier.

Est-il possible que j'oublie l'odeur de moiteur d'essence et de pluie de soupe de fritures et viandes grillées de la ruelle dans laquelle j'habitais, la plainte aboyée de ses chiens, ses rats se disputant les ordures jetées à même le trottoir, ses coqs de combat qui hurlaient en plein coeur de la nuit comme des voisins discutant à leur fenêtre d'un immeuble à l'autre, et les rideaux de ma chambre toujours fermés transpercés par la lumière du jour comme le soleil troue le noir de la cabine de ses rayons éblouissants?
Est-il possible que j'oublie le pont si cher à mes yeux sur lequel je passais en scooter en rentrant du travail, ce pont à la vue si apaisante en fin de journée qui aurait bien mérité une photo ou au moins quelques lignes que je n'ai fait que remettre à plus tard... jusqu'à jamais?
Est-il possible que j'oublie ce fauteuil posé là comme oublié depuis toujours sur lequel j'ai regardé presque une journée durant des passants passés en m'imaginant leur vie, leur chemin, leur foyer, leur famille, leurs angoisses, leur solitude?
Est-il possible que j'oublie ce bar aux vitres teintées où pour la première fois de ma vie je payais pour la compagnie d'un corps dont j'ai oublié le visage, l'odeur de parfum bon marché. Est-il possible que j'oublie le prix que ça m'avait coûté et la déprime extrême qui m'accablait lorsque je suis sorti du bar à l'aube d'un jour que j'aurai tant voulu ne jamais voir se lever?
Est-il possible que j'oublie ma chambre, ma petite table de chevet où les lectures en cours s'empilaient comme autant de voix les unes sur les autres? Est-il possible que j'oublie les livres que j'ai lu ici, ceux qui ont su m'accompagner quand toute parole, quel qu'elle soit, "m'esseulait"?
Certes, je n'ai pas oublié chacune de leurs pages. Mais que m'en restera-t'il dans un an, dans dix ans? Peut-être me faudra-t'il les relire comme au premier jour avec le même émerveillement, la même admiration, la même reconnaissance pour ces voix fraternelles, ce lien de sang noir qu'elles ont su inventé quand j'étais si seul que ce soit en famille ou avec les quelques amis que j'ai perdu depuis.
Le nom de Ho Chi Minh sur la carte a désormais disparu. Aurais-je déjà oublié ce que j'y ai vécu? Restent bien quelques lieux attachés à des bribes d'expériences ayant désamorcées tant de craintes tout en en créant de nouvelles plus insurmontables encore. 
Certes je me souviens de cela, même vaguement, mais pour combien de temps? Est-il possible que j'oublie à mesure que je m'éloigne? Est-il possible qu'en quittant cette ville, ma mémoire m'ait quitté? Est-il possible que je sois parti pour mieux oublier encore? Est-il possible que j'oublis ce je fus jusqu'à aujourd'hui? Suis-je déjà mort là-bas, à peine quelques heures après être parti?

Alors qu'une petite vieille peine à rejoindre son siège au beau milieu d'une légère turbulence, je ferme les yeux comme pour simuler un sommeil perdu d'avance. Est-ce la silhouette de monsieur M. que je vois passer une dernière fois tel un souvenir derrière mes paupières tremblantes? Une fois le manque dépassé, que restera-t'il de ce personnage si ce n'est un trou dans mes insomnies, un membre de ma voix oublié aussitôt amputé?
Je savais qu'en décidant de partir ainsi, je le quittais pour de bon. Il faut désormais l'assumer.
Alors que la carte indique que notre avion est en train de survoler une mer, j'imagine l'effrayante ėtendue d'une eau noire comme de l'encre de Chine à perte de vue et me demande si monsieur M. n'est pas devenu un clandestin fuyant la terre de ma solitude en guerre et qui sur son radeau regarde peut-être mon avion passer. Je le salue de la main par le hublot comme on fait signe à un inconnu resté sur le quai alors que notre train s'en va vers une ville inconnue.
Je crois l'avoir vu me regarder. Il ne m'a pas répondu...

Nous survolions l'Inde quand j'ai à nouveau relevé le volet du hublot. Je dessinais dans les nuages sous mes yeux je ne sais quelles rues, je ne sais quels visages d'indiens de Calcutta, ma pensée voyageant là où je n'ai jamais posé le pied. Des vers du cahier d'un retour au pays natal me revenaient soudain en mémoire: 

Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?


M'étais-je assoupi ou avais je passé le reste du vol le regard perdu dans le ciel de ce monde?
C'était déjà l'heure où les portes s'apprêtent à s'ouvrir de l'autre côté de la lumière. La température sur Paris est de 19 degrés, le temps nuageux. Le commandant nous remercie d'avoir choisi Air France. Les passagers en correspondance pour Toulouse sont attendus au bout du couloir. Étions-nous en retard?

Je repris vie à la vue du bout de ce voyage qui n'avait finalement duré que quelques pages. La fatigue était si pesante que j'ai traversé l'heure du second vol tel un somnambule dans son sommeil. Je me souviens à peine des couleurs de la mort du jour à mon hublot.



Il faisait déjà noir quand je suis arrivé à Toulouse.