vendredi 23 mai 2014

#196 bis


Sans doute Mr M était-il finalement un ami qui ne trahit pas et que jamais chacun n'a eu... sans doute Mr M n'était-il en fin de compte qu'une partie de nous et dont on a à en faire le deuil... sans doute Mr M fait-il partie de ces choses, de ces espoirs qui sans se retourner un jour soudain, se retirent de nous. 

Certainement vers ce jour prochain, cela va nous arriver encore, nous arriver entre nous et il n'y aura plus d'autre entre nous que cela. Il ne restera entre nous plus rien d'autre que l'éternité d'une disparition. Rien d'autre... n'est ce pas? Rien. 
Il ne restera à celui qui reste, cherchant alors du regard dans le trou laissé dans le ciel, que la musique des nuages et des vents.


"... Rien n'a été fait à l'image de notre espoir. Rien en effet n'a été réussi. Rien... C'était sans doute l'enfance de croire qu'il pouvait en être autrement. Sans doute."
Marguerite Duras (Un homme est venu me voir 1968)

L'apatride.





mercredi 21 mai 2014

#196


C'est l'histoire — comme l'histoire de tout homme — d'une disparition...

Sans monsieur M., je me demande comment continuer à écrire ici. Rester enfermé dans cette chambre n'a plus lieu d'être sans lui. Déjà la lumière me rattrape, transperce les rideaux que je laisse volontairement tirés pour préserver un semblant de noir. Mais j'ai beau masquer le jour de pénombre, jamais il ne revêt le vrai visage de la nuit.


Le réveil est brutal. Les coqs de combat hurlent déjà la levée du soleil. Ça fait maintenant vingt jours que je suis en deuil de mon personnage. Je ne saurais le supplier de revenir lui qui est parti sans même se retourner. J'ai tout de même le sentiment que notre histoire fictive et commune avait encore quelques mots à ajouter. Mais elle était probablement destinée à demeurer ainsi... inachevée.

Il est donc temps de quitter cette longue nuit, ses routes, ses chemins, ses rues, ses portes donnant sur des couloirs menant eux-mêmes à d'autres portes à ouvrir et à refermer sur des pièces vides ou habitées de voix à rencontrer parfois pour le meilleur, souvent pour le pire...

Ce fut une expérience intérieure, presque essentiellement physique, le corps au service des mots me précédant comme pensant à ma place, soumis à l'espace de leurs propres lois, des lois que je respectais bien malgré moi, les deux mains sur le clavier, sur un crayon, sur les pages d'un interminable brouillon dont l'intimité n'avait plus aucun lien avec mon nom.

Hélas il est temps de revenir sur mes propres traces, d'incarner à nouveau ce nom perdu après tant d'années soumis à l'écriture d'une fiction. Mais comment désormais retrouver le fil d'une existence que j'ai quittée sur un coup de sang un dimanche d'il y a longtemps, sans prévenir, avec la certitude de n'avoir aucun compte à rendre à qui que ce soit, quelle que soit la situation dans laquelle j'étais.... 

(Disparaître devrait être un droit. Le droit de s'effacer, de jeter à la corbeille sa feuille noire de ratures et recommencer. Aucune morale, aucun sentiment, pas même les liens du sang ne devraient aller à l'encontre de ce droit.)

Je me réveille aujourd'hui comme d'un long coma. Qu'avais-je laissé en suspens avant de m'enfermer ici? Je me souviens avoir fui mais quoi? et qui? Il me reste vaguement quelques visages en mémoire. Une adresse aussi. Dans un autre pays. Loin. Très loin d'ici. 

Vite acheter un billet d'avion avant de changer d'avis. Le vol est aujourd'hui. Vite un sac avec le strict nécessaire. À peine quelques affaires. Mes quelques livres. L'ipad. Un carnet et un crayon. Rien d'autre. Taxi! Taxi! Vite à l'aéroport Tân Sơn Nhất. L'international oui. Je m'en vais. Loin. Je reviens là d'où je suis parti. Là bas. Jadis ici. Chez moi. Non! Chez lui, chez ce type que je ne suis plus depuis longtemps. Vite mon passeport! Y découvrir son visage, sa nationalité, son âge, sa taille, la couleur de ses yeux, son nom, ce nom qui une fois dévoilé reprendra en cet instant même ses droits sur mon identité...

Je m'appelle Mathias L.

S'agit-il du Mathias appelé en vain par la voix démente d'un inconnu tapant à ma porte il y a près d'un mois? Avouez que la coïncidence est trop étrange pour croire au hasard.

Il est donc temps d'ouvrir ce carnet, carnet d'un retour au nom que je porte comme un oubli. L'avion est prévu à l'heure. AF 253. 9 heures 20 du matin. Quelques minutes encore et je m'envole vers la mémoire à laquelle cette histoire ne peut échapper.








#195



j'ai vu des roses mourir sous mes yeux...


... et je n'ai rien fait.




mardi 20 mai 2014

#194



«— Où êtes-vous monsieur M.? Dans quelles mains êtes-vous encore tombé ?»




dimanche 18 mai 2014

#193




Le fantôme du mauvais élève qu'il fut hante chacun de ses regards suspendus dans le vide.





vendredi 16 mai 2014

#192


Je suis organisé pour tout et prêt sur l'instant... même pour ma mort... me préparant obstinément pour un noir obscur de moi même ayant à voir avec tout cela, ayant à avoir et retenir mon dernier instant.

L'apatride

(1909-1990)

Une odeur de café "avant l'aurore, avant que la nuit craque de tous les côtés" avec Marguerite Duras éternellement magnifique (la vie tranquille 1944)

"... Il était mort. Sa bouche était ouverte et ses mains trainaient, oubliées de chaque côté de lui, minces... Sa figure n'était plus enflée comme lorsqu'il criait, sa tête reposait lourde, sur son cou. Le lit était dans un désordre immobile, figé dans l'état où l'avaient mis ses derniers mouvements. La chambre respirait maintenant un grand calme... Il était mort, c'est à dire une chose éternellement à l'abri de la mort. "







jeudi 15 mai 2014

#191


Écrire pour maudire et trahir la plate réalité cruelle venant frapper ainsi sans cesse à la porte de chaque jour. Partir dans la saveur des mots écrits chassant le jour de la nuit sans rêve.
Écrire vagabonder sa parole, épargner à son souffle restant... l'irrespirable venant du monde.
Jean Genet disait dans un sourire
"... je ne pouvais être que vagabond ou voleur... écrire est le seul recours qu'on a quand on a trahi, quand on a été chassé de la parole..."

L'apatride



mercredi 14 mai 2014

#190





Peux-tu seulement regarder dans les yeux l'autoportrait d'une écriture qui n'écrit plus ?








mardi 13 mai 2014

#189


L'insomnie épuisée

Cette nuit j’ai perdu la voix, puis-je dire encore que je parle ou est-ce cela, ce qu’on appelle communément brasser du vent, vent qui souffle sur ma langue, ma diction, soulevant des lettres, butant sur des mots comme un hoquet attrapé à perpétuité ne cessant plus de se rép.... répé... péter... de se rétépé... de se répéter comme un pé... pépéropé... péquérot... péperroquet ! 

Mais quelle honte, quel mauvais goût d’aller se moquer d’un bègue, qui plus est muet et manchot, qui donc bégaye du bras, s’épuisant ainsi à parler le langage des signes dans l’espoir vain de se faire comprendre un jour, ne serait-ce qu’à moitié ! Mais quelle idée ! Quelle idée j’ai eu aussi de vouloir parler ! Et si je suis en train d’évoquer cet improbable bègue mutilé de la voix à qui il ne reste que le bras droit, ce n’est pas pour caricaturer mon impossibilité à m’exprimer ni même pour le curieux plaisir de dresser le saugrenu portrait d’un infirme sur lequel la nature s’acharne, non ! Mais pour noyer le poisson comme ils disent, à croire qu’en bavardant de la sorte je cherche à garder un secret, un secret insensé, embarrassant, humiliant, ridicule, minuscule, un secret qui depuis le temps ne cesse de me pointer du doigt devant le tableau noir faisant de moi la risée de bourreaux hilares déguisés en écoliers...

Décidément il faut bien l’avouer, l’école est devenu infréquentable, les fautes d’orthographes y donnent la fessée, les élèves s’y entretuent à force de s’entretenir, de se dénoncer, de jouer au docteur jusqu’à la faute professionnelle, à la guerre dans ses moindres atrocités ou encore à la poupée qui la pauvre finira décapitée avant l’heure du goûter... Bref, c’est en apprenant sous le préau la cruauté lors d’un énième acte ou vérité que je cherche à la récré un marronnier assez charitable pour me tendre une branche à laquelle me pendre... 

Écoute j’ai une question, une question à laquelle je ne peux répondre que dans le silence d’une autre question, je n’ai plus de voix et alors ? Il me reste encore sur la langue la bave, le venin éjaculé du gland, les aphtes, le pus et cette lave blanche qui pue le sang ! Si mon haleine est grasse, si je braille de tous les pores, c’est juste que j’ai encore un travers de porc en travers de la gorge et j’ai beau la racler comme en quête d’un énorme mollard, je ne crache jamais le morceau, je préfère le ravaler, je ne dis rien, je m’abstiens, je remets à plus tard, je n’ose pas, disons plutôt que je m’arrange pour ne pas avoir à oser, je me cherche encore des excuses mais je sais qu’un jour il va falloir prendre mon courage à deux mains et lui dire que je vais la quitter, parce-que je ne l’aime pas, elle si, c’est sûr, elle m’aime et quand je vais lui dire que je m’en vais elle va pleurer, c’est surtout ça que je redoute parce-que de mon côté je ne pleurerai pas, je ne l’ai jamais aimée, je ne te le cache pas au début, ce sera bizarre mais après je m’y ferai... 

Attends ! Tu vas trop vite. Je ne te suis plus ! De qui parles-tu à présent ? De ton premier amour raté ? C’est pas que ça ne me m’intéresse pas, disons que je ne suis pas concerné alors toute cette intimité que tu déballes, tout à coup, ici, comme ça, comme un pénis quand on va pisser, ça me gène un peu, et puis si tu continues, tel que je te connais tu vas te mettre à remonter le temps pendant des heures, peut-être même jusqu’aux premières années, quand tu suçais ton pouce vulgairement, que tu hurlais à la mort pour que te berce maman avant de te coucher tu te rappelles de cette peur quand tu disais laisse ouvert j’ai peur quand la porte est fermée, une fois dans le noir d’une nuit à trembler à chaque mouvement d’ombre donnant naissance à un monstre qui affamé attendait impatiemment que tu t’endormes avant de venir te rogner jusqu’à la pomme d’Adam, cette mystérieuse pomme coincée dans les gorges dont on t’avait un jour vaguement évoquée l’existence à l’école et dont tu ne savais rien, si ce n’est ce que tu en imaginais.. 

Jusqu’à cette heure, cinq heures et des poussières du matin où cette pomme apparaît alors même que ma voix change de ton, mes rêves ne sont désormais plus habités par des monstres mais par une femme nue offerte et prête à faire jouir ma conscience morte. L’air hébété je me réveille au petit matin, le pyjama tâché, restant muet dans le doute que tout reste à dire... alors je cherche un endroit, un espace où formuler des phrases, même ci celles-ci non ni queue ni tête, et tant pis si celles-là sont sans histoire parce que les histoires c’est toujours beaucoup de bruit pour rien, c’est vrai, c’est fatiguant, ça n’en finit plus, plutôt ne rien comprendre que de me raconter des histoires, alors je parle, je parle pour parler, je parle mais j’ai perdu la voix, est-ce cela ce qu’on appelle communément brasser du vent ? 

Ces mots-là sortent d’où, de quelle bouche, dites-moi vous, quel est le son de leur voix ? Ils n’en ont pas n’est-ce pas? C’est bien ce que je disais, je parle, je dis, je crie des mots que vous n’entendez pas, et même si un jour malgré leur mutisme vous les compreniez, d’une façon ou d’une autre, et bien sachez que je n’attendrais même pas une réponse de votre part, pas même une écoute attentive, tout au plus une oreille distraite, occupée à écouter autre chose, perturbée par le vacarme alentour, et puis, après tout, vous auriez bien raison, pourquoi m’écouteriez-vous avec attention? Peut-être que vous n’êtes pas concerné? En effet, à qui ces mots s’adressent-ils? À quelles oreilles ? Je parle à qui ? Qui parle? T’es qui? Et vous, qui êtes-vous ? Cette nuit n’en finira donc jamais ! Pitié ! Qu’elle se termine ! Que le jour oublie de se lever, pour une fois, lui qui est toujours à l’heure, dites-lui de prendre un jour de congé, que la nuit continue, que l’obscurité m’accompagne, que je m’allonge encore un peu, ici, dans le lit d’une insomnie épuisée, d’ailleurs depuis combien de temps ne me suis-je pas endormi ? Ça se compte en seconde ou en minute, en heure ou en année ? Combien de sommeils ne sont pas venus? Combien m’a-t-il fallu de nuits blanches pour apprendre à m’ennuyer ? 

Après tout, que faire d’autre en attendant le soleil, il ne reste plus que ça, s’ennuyer, avec la passion de rouler ses crottes de nez, de tomber au hasard de la pensée sur un peu de mémoire, quelques bribes, ici et là, d’un souvenir devenu avec le temps un charabia, alors comment désormais se souvenir sans ne pas perdre le fil, autant chercher l’aiguille de son horloge dans une botte de foin, n’est-ce pas ? Un souvenir, à présent, peu importe lequel, comment le justifier? Comment le situer dans le temps? C’était quand ? C’était où ? À quelle heure ? Quel jour ? En quelle année ? C’est vrai, aidez-moi ! ! Donnez-moi au moins le millésime ! Le cru était-il si mauvais ? Le lait avait-il mal-tourné alors que je le tétais à grandes gorgées jusqu’à ce que mon haleine sente les pieds, jusqu’à que j’ouvre la bouche pour marcher, voilà l’idée, prononcer un mot pour faire un pas, étrangement avancer, nulle part mais avancer... 

Voilà mon premier pas, je marche pour la première fois et je me demande quel âge j’ai, peut-on encore parler d’âge là où j’en suis, là où j’en étais ? Dites-moi, vous qui vous souvenez, vous souvenez-vous de moi ? Répondez-donc ! Vous ne m’entendez plus c’est ça ? Et toi, où es-tu passé ? Tu as peur de répondre ? Ne vas pas te cacher, à cache à cache je perds à chaque fois alors reste là et écoute s’il te plaît ! Toi ! Vous ! Écoutez ! Chassez d’un geste de la main cette mauvaise haleine qui vous remonte dans le nez, c’est la mienne je sais, décidément je pue du bec c’est un fait, le manque de toilette, les dents, je ne me les suis pas brossées depuis un bon moment, j’avoue que je me laisse aller ces derniers temps, la fatigue, la paresse surtout, et puis cet à quoi bon qui semble soumettre ma volonté comme bon lui semble...

Alors je m’excuse encore si l’air que j’expire sent le suicide, mais je n’attendais pas de visite en cette nuit et puis vous qui êtes venu, j’ai l’impression que vous pouvez vous accommoder du relent fétide de ma gueule ouverte, l’odeur n’a pas l’air de vous déranger, vous devez être un habitué, on doit bien se connaître vous et moi, contre vents et marées vaillamment vous ne me lâchez pas, depuis toujours vous m’accompagnez d’une voix fidèle, une voix qui toujours espère, qui jamais ne se décourage, une voix dans ma tête que je ne reconnais même plus, qui se mélange avec ces autres voix se relayant, tour à tour, à mon chevet, vous devez être très proche de moi, un ami sincère, un ennemi venu faire la paix, non, vous devez être de la famille, plus qu’un oncle ou un cousin éloigné qu’on ne rencontre qu’une fois par an pour les fêtes, mais une sœur ou un frère, un père ou une mère, je ne vois pas très bien de là où vous êtes, je devine à peine votre silhouette, vous êtes loin, êtes- vous au moins encore vivants ? 

Mais j’y pense, vous pourriez tout aussi être l’un de mes enfants si et seulement si j’avais un jour commis le crime d’en faire un bien sûr alors dîtes-moi, vous qui savez tout, en ai-je eu des enfants ? Ai-je seulement osé ? En ai-je eu ? Répondez-moi ! Ils sont comment ? Un peu idiots n’est-ce pas ? Je ne les aurais pas réussis alors ? Ça ne m’étonnerait pas, je suis toujours allé d’échec en échec, vous pouvez finalement être n’importe qui, c’est sûr qu’entre nous ça n’a pas marché, que vous soyez mon fils ou ma fille, quel que soit le sexe de l’enfant, et puis de toute façon là où j’en suis, le sexe n’est plus si important, c’est vrai, bander ou mouiller quelle différence, que ce soit l’un ou l’autre, je ne le peux plus et ce depuis bien longtemps, alors que me reste-t-il si ce n’est ce corps lourd et encombrant qui s’obstine et qui pourtant ne répond plus à grand-chose, pas même à une caresse, il faut le dire, ce corps ne me sert presque plus à rien, tout juste à me border l’âme bien plus qu’il ne le faudrait, c’est trop serré, j’étouffe, je suis trop à l’étroit, qu’on m’enlève cette peau, qu’on m’enlève ce drap, je n’ai pas si froid vous savez, ouvrez la fenêtre si c’est bien l’été que je devine, vous savez bien que j’ai toujours aimé dormir nu dans notre chambre, la fenêtre grande ouverte, comme offert à la nuit étoilée, ça je m’en souviens bien, de la sensation de moiteur qui s’atténuait à coup de brise douce et chaude, le courant d’air de l’été sur mon corps transpirant et le grand frêne, ce vieux frêne qui avait vu passer des siècles, au pied duquel j’avais enterré le lézard que j’avais crevé la veille, que j’avais par curiosité dépecé, découvrant sous sa peau une chair blanche et translucide, et puis quelqu’un qui me dit en passant : «—quand tu en auras fini avec ce lézard, va te laver les mains !»

Je m’en souviens encore, comme quoi c’est resté, mais pourquoi m’avait-on ordonné cela, était-ce juste une question d’hygiène ou bien me demandait-on de me laver les mains de tout soupçon ? 
Mais j'ai l'impression que ce souvenir ne m’appartient plus, je fais fausse route, peut-être qu’il appartient à quelqu’un d’autre, aurais-je volé la mémoire de quelqu’un ? Excusez-moi qui que vous soyez, s’il s’agit là d’un de vos souvenirs intimes, je vous le rends sur le champ, je n’ai pas voulu vous détrousser de votre passé, ne vous méprenez pas, je ne suis ni pickpocket ni kleptomane, c’est juste que je suis en ce moment un peu perdu et que j’ai besoin de saisir ce qui traverse ma tête comme une balle de pistolet, qu’il s’agisse là du souvenir d’un autre ou d’une mouche qui ne fait que passer, qu’importe, j’ai juste besoin de m’accrocher à quelque chose pour respirer, à vrai dire, regarde, regardez, mon regard n’est déjà plus qu’un regard dans le vide, je n’ai plus goût à rien, je ne sens plus rien, pas même quand je me fais dessus, pas même quand un rare proche me prend la main, je ne m’en rends même pas compte, mon corps n’est plus qu’une pierre, et les pierres n’ont pas encore appris à parler, alors que reste-t-il à dire? Sur quel mot vais- je encore buter ? Vous voyez bien que je m’essouffle pour rien, que je fatigue, que je bâille et manque de m’étouffer sur le peu de nuit qui me reste, que dis-je, la nuit est déjà passée, il a fait jour d’un seul coup quand la fenêtre a claqué, à cause du vent, oui, il y a du vent ce matin, un vent de fou, vous aimez ça vous, le temps venteux ?





samedi 10 mai 2014

#188 bis



Il s'appelait Lộc.

Il était un petit garçon avec une touffe de cheveux noirs en houppe sur la tête, comme cela se faisait souvent et comme cela se fait toujours... sa famille souhaitant pendant quelques mois d'une enfance d'un enfant... qu'il soit un petit bouddha et Lộc était un tout petit garçon remuant vivant rieur et joyeux, toujours joueur et en mouvements, souvent difficile à contenir, hyperactif comme on le dit maintenant.

Un jour, un jour donc... un jour maudit, seulement un seul jour n'est-ce pas? avec ses deux grandes sœurs, deux enfants à peine plus âgées que lui, Lộc s'était retrouvé par mégarde - c'était en pleine guerre coloniale - au milieu d'une embuscade de rues de son village, entre soldats de l'armée coloniale et rebelles việt minh communistes, au milieu de fumées et tirs nourris à l'arme lourde d'obus et mortiers... Tous trois s'étaient mis à l'abri derrière une jarre d'eau de pluie à l'ombre d'un portail de branchages de feuilles de bananiers, et soudain, soudain n'est-ce pas?... soudain Lộc s'échappa des bras de ses jeunes sœurs, de leur surveillance... il s'est mis à courir vers la cour de jeux de sa maison, courir et courir avec son sac de billes bien serré contre sa poitrine le long des paillotes et rizières... une rafale de mitrailleuse d'un soldat du contingent ayant pris peur - on lui avait tant appris  dans l'art de la guerre et de la guérilla qu'un sac d'enfant pouvait contenir des grenades - et sa rafale de mitrailleuse faucha Lộc dans le dos et le tua net... il avait 2 ans et un sac de billes et autres boulards.


Trần Thọ Lộc (1935-1938)

Les soeurs de notre petit ami, plus tard adultes, se retirèrent à vie dans un monastère bouddhiste et devinrent bonzesses contemplatives se consacrant à la méditation.



l'apatride


jeudi 8 mai 2014

#188





        à quel moment lui a-t-on appris la guerre ?

        les gestes du combat ?

        quel jour lui a-t-on appris à tuer ?

        à tuer en masse et à violer ?

        à fabriquer tant et tant de poisons et d’armes ?

        de cadavres ?

        dis-moi, quel jour était-ce ?

     
        Joachim Séné




mardi 6 mai 2014

#187


L'ARBRE



                                                    Cet arbre et son frémissement
                                                    forêt sombre d'appels,
                                                    de cris,
                                                    mange le coeur obscur de la nuit.

                                                   Vinaigre et lait, le ciel, la mer,
                                                   la masse épaisse du firmament,
                                                   tout conspire à ce tremblement,
                                                   qui gîte au coeur épais de l'ombre.

                                                   Un coeur qui crève, un astre dur
                                                   qui se dédouble et fuse au ciel,
                                                   le ciel limpide qui se fend
                                                   à l'appel du soleil sonnant,
                                                   font le même bruit, font le même bruit,
                                                   que la nuit et l'arbre au centre du vent.

                                                   Antonin Artaud



L'écriture avec la trace de ses mots, réinvente cette vie, son histoire et sa réalité cruelle... dans une fiction réaménagée. L'écriture n'est qu'un réaménagement, elle n'est que ce qu'elle a écrit... c'est son essence, son existence, son existentialisme.
L'arbre se dresse vers les cieux, arrogant et unique comme la conscience de l'instant, une conscience du monde. Il n'est pas un seul mot... fut-il anonyme soit sans nom ni adresse... pas un seul sans la voix d'une femme, sans celle d'un homme.


...et vers la voûte du ciel, vers le soleil à son zénith, l'arbre selon la saison venue de ses bourgeons et feuilles...pour les hommes qui passent à ses côtés, se dresse comme une prière, comme un répit d'ombres. 

l'apatride





jeudi 1 mai 2014

#186


Voilà donc arrivé cet instant. La porte est restée close. Elle reste fermée comme une bouche mutique, une bouche devenue muette. Il n'y a plus de mots. Un lieu sans nom.
Il n'est pas d'occupant, il n'y a plus de visiteur.

 
Ce ne fut qu'hier pourtant... que nos mots se rencontrèrent sur ce carrefour des Nuits Échouées, ce fut hier des insomnies d'Annam à Anh Mat... un hier donnant aux pas et destins... l'illusion que ce lointain redouté et anonyme, toujours repoussé, puisse rester éloigné de chacun, au plus loin... vers là-bas... ce là-bas de là-bas-là-bas.
Une chose commune... se dire au revoir... après des mots écrits échangés partagés... puis maintenant un malaise subit profond un peu brutal... presque banal, n'est-ce pas?
Voilà. C'est tout.


Avez-vous existé réellement dans la vie d'une nuit d'un seul jour, seulement d'un seul ici... Mr M? Êtes-vous un nuage de la pluie et du beau temps selon le vent et les moussons? Peut-être certainement, probablement là où vous allez aller quelque part... au gré de nulle part... au bout de cet horizon qui s'ignore.
Vous seul, Mr M... vous seul savez cela... pour nous pour vous.
Dorénavant donc, je vous rencontrerai comme un livre. Et je vous raconterai comme un livre. Un livre parmi d'autres sur des étagères de bibliothèque. Oui.
Vous serez donc un livre ayant pour titre: "Mr M".
Voilà. C'est ça.


De même une chose perdue n'est pas une chose finie, de même le chagrin égaré des souhaits de l'enfance ne s'efface pas, de même le merveilleux nuage étranger une fois croisé ne s'oublie pas, de même les vies avec leurs mots se croisant toujours pas à pas... nous retiennent.
Au revoir Mr M. Au revoir Monsieur.


l'apatride
 (fin du livre de monsieur M.)