mercredi 30 avril 2014

#185



La parole délirante de cet homme était déchainée, comme enfin libérée d'une atroce et longue abstinence, la torture d'un silence qui avait dû finir par l'envennimer.

Il s'adressait à ce Mathias comme un affamé se jette sur un bout de pain avant de s'étouffer. Le courant de sa voix semblait sortir tout droit de son estomac au fond duquel son ressentiment claquait comme un drapeau dans la tempête. L'électricité de la voix s'est ensuite propagée de la tête aux bras puis aux jambes soudain habités de gestes brusques, de coups de poings et de pieds qu'il donnait dans la porte derrière laquelle l'absence de Mathias le hantait.

L'air était étouffant, moite comme la peau de l'homme humilié qui venait malgré lui, dans une ivresse nerveuse, de se mettre à nu. Il le savait. Il avait franchi la limite qu'il redoutait, celle au delà de laquelle se repentir est aussi ridicule qu'inutile. C'était bien trop tard. Les mots étaient dits. Les coups déjà portés. Il n'avait pas fini de le regretter lui qui n'est jamais à la hauteur de ses remords...

Il reprenait peu à peu ses esprits, et c'est avec dans la bouche le goût amer de sa colère froide et injustifiée qu'il s'est relevé sans un mot, s'essuyant de la manche la morve et les larmes qui lui restaient sur le visage avant de partir discrètement, la tête basse et la pensée vaincue par son tourment.

Peut-être avait-il enfin compris qu'il n'y avait et n'aurait jamais personne pour lui pardonner derrière cette porte condamnée.





vendredi 25 avril 2014

#184




...Anh Mat, Mr M, Mathias, l'apatride, l'homme au késa noir...tous ceux non prénommés de tous ces lieux tels les villageois assassins, tous les personnages des nuits échouées... ne sont tous qu'un seul et même personnage...de celui qui écrit l'échouage de ses nuits...un échouage unissant dans une même poésie...la réalité d'une vie sans patrie sans nation. L'écrit n'a pas de frontières.

Ainsi ce fut un jeu d'écriture, peut-être un jeu des lettres d'un prénom, un jeu d'écriture tel un trait d'esprit des six lettres de l'alphabet d'un prénom A H I M S T... d'un prénom prononcé étrangement autrement dans une sonorité devenue familière.

C'était donc ça...peut être cela, ce fut le tournant d'une vie où ici là-bas se confondent...ce ne furent que les moussons d'une nuit...la mousson d'une vie...une fiction...celle d'une écriture.

Écrire...
On n'écrit pas une fiction, une fiction n'est pas la transcription relatant une histoire car...l'acte d'écrire est en lui-même une fiction de sa propre fiction...une fiction de ces mots qui en nous vagabondent, ces mots tus de silence et solitude ne tenant compte que de leurs propres chemins en sonorités de personnages et d'images.

Écrire... Écrire le temps de tous ces mots qui nous restent, les sortir...les sortir pour rien.

De ne plus exister bientôt...dans les mots des nuits échouées de Anh Mat, qu'allez vous donc devenir... Mr M?
L'apatride vous embrasse...avant que vous vous éloignez et ne disparaissiez dans les lumières de l'horizon.


Les lunes rousses sont apatrides.






jeudi 24 avril 2014

#183


Et puis l'homme est revenu taper à la porte. D'une voix à la fois suppliante et légèrement agressive semblant faire des efforts surhumains pour garder son calme, il tenta d'arracher des mots à mon silence jusqu'ici sans faille : 
— Mathias ! Écoute-moi à présent. Cette situation ne peut pas durer éternellement. Tu m'as fait promettre de ne jamais tenter d'ouvrir cette porte mais comment aurais-je pu imaginer que tu puisses t'enfermer plus d'un an? Oui, ça fait un an déjà! Te rends-tu compte? Un an et un mois que je n'ai plus eu aucun signe de vie! Absolument aucun. Il y a bien des fois où je crois t'avoir entendu ronfler ou éternuer. Parfois même peut-être pleurer. Mais ça fait bien cinq mois entiers que cette porte est close sur ton silence complet. À vrai dire, je ne sais même pas si ce silence est le tien ou celui de ta mort. C'est vrai, comment savoir si tu respires encore?
— ...
— Mathias!? Comprends mon inquiétude. Si tu ne sors pas maintenant, j'ai peur d'oublier ton visage, ta voix. Souviens-toi que je suis le seul à connaître ton existence. Alors si un malheur m'arrivait, si par malheur j'oubliais, qui pourrait savoir que tu es enfermé là? Hein?! C'est comme ça que tu veux finir? Dans l'oubli? Dans l'anonymat? 
—...
— Mais réponds ma parole! Si tu ne sors pas maintenant, je vais enfoncer la porte! Tu entends? Et si je te trouve encore vivant derrière, sache que je te ferai payer cher ton silence. Très cher tu entends? 
—...
— Mais que dis-je... pardonne-moi... n'aie pas peur... si je m'emporte c'est que je tiens à toi... tu le sais ça? Hein? Que je tiens à toi... plus que tout... si tu savais...
—...
— Au fond, tu n'as même pas besoin de sortir. Tu peux rester derrière la porte. Je veux juste entendre ta voix... même pas une phrase, tout juste un mot... non, même pas un mot... tout juste un cri, un petit cri... non, même pas un cri, rien qu'un raclement de gorge, ou un soupir, oui un long soupir suffirait... ou autre chose, peu m'importe quoi, juste un bruit de toi prouvant que tu es bien en vie.
Mais c'est peut-être encore trop te demander... Pardon. Je ne veux pas te forcer. J'ai une idée. Voilà, tu n'as qu'à frapper à la porte une ou deux fois. À peine quelques coups me rassureraient. Je te promets ensuite de te laisser en paix, de te donner tout le temps qu'il te faudra pour sortir d'ici. D'accord ?
—...
— Alors frappe... Qu'est ce que tu attends? Frappe donc!  (Il s'impatiente)      
—...
— Mais frappe nom de dieu! Frappe!
—...
— Tu veux que je te montre comment on frappe?! Hein?! Comme ça! (Il donne de violents coups dans la porte) Comme ça! Comme ça! Comme ça! Comme ça! Tu entends comment on frappe dans une porte! Tu entends?! C'est pourtant pas compliqué! Alors pourquoi? Pourquoi tu ne frappes pas? Hein?! Que t'ai-je donc fait pour mériter ça...»

L'homme qui avait dû s'écrouler de rage contre la porte condamnée pleurait dans un accès de démente détresse. Monsieur M. lui, préférait par précaution rester contre la porte, il s'y appuyait de tout son poids, si effrayé à l'idée que cet homme délirant puisse entrer. Il se disait: 

Mais que me veut cet homme? Et surtout, qui est ce Mathias qu'il ne cesse d'interpeller? Peut-être bien un ami imaginaire, un monstre sans défense qu'il séquestre dans sa tête depuis des années? 
Si je suis bien le Mathias en question, je ne serais donc qu'un pur produit de son imagination? Ou bien Mathias est-il un être humain de sang et d'os avec un visage, une voix, un nom, une histoire commune avec cet homme qui après tout n'est peut-être pas si fou. Qui sait? Il a probablement des raisons, de très bonnes raisons pour en arriver à de telles extrémités... 

À l'écouter ainsi, je suis aussi effrayé qu'apitoyé. J'aimerais en quelque sorte lui venir en aide mais si je ne réponds pas, c'est tout simplement parce-que je suis certain de ne pas être Mathias. Répondre à l'appel de ce nom serait en quelque sorte usurper une identité qui n'est pas la mienne, me mêler d'une histoire qui ne me concerne en rien. Alors je préfère me taire. Et attendre. Attendre qu'il se lasse, qu'il s'épuise à appeler en vain l'homme que je ne suis pas.




samedi 12 avril 2014

#182



La cheminée exhalait des miasmes de mort, la mort des pages déjà écrites, des voix déjà oubliées. Puis, comme venu de nulle part, un papillon de nuit est venu se poser sur le lit de cendres encore fumant du feu qui doucement, tout doucement, crevait. Peut-être avait-il pris la couleur chaude d'une braise brûlante pour une fleur de cheminée. Qui sait ? 
 L'attention de monsieur M. fut saisie par la couleur du papillon entièrement noir, noir comme le kesa du petit homme qui l'avait accompagné durant sa détention... Est-ce vous ? dit monsieur M. au papillon qui semblait le regarder droit dans son âme. Est-ce vous qui ce soir venait me faire un signe alors que je suis en train de brûler le seul livre que vous avez épargné, cette nuit du 15 février ?  Que cherchez-vous à me dire ?

À ces mots, une de ses ailes s'est accrochée à une braise et sans même se débattre, le papillon noir comme du charbon s'est figé avant de brûler, ravivant d'une légère flamme ce feu qui dans la pensée de monsieur M. s'éteignait. La façon dont la flamme dansait éveilla en lui un sentiment de déjà vu, comme si la cendre portait l'empreinte de ses propres pas, de ceux de tous ces personnages rencontrés au détour de ces nuits ayant raté l'heure de leur sommeil, ces nuits qui veillent infiniment en attendant que l'aube vienne les délivrer, une aube qui jamais ne vient, qui jamais ne se lève sur un jour nouveau, le jour d'après avoir brûlé ce livre inachevé.

Et puis, alors qu'il s'apprêtait à s'immoler à son tour, les paupières de monsieur M ont commencé à trembler, comme si celles-ci craignaient de s'ouvrir sur un monde tristement vrai, dénué de toute fiction... Pas de doute, monsieur M. était en train de se réveiller d'un sommeil aussi lourd qu'un secret, un sommeil de combien d'heures ? de combien de jours ? un coma de combien d'années ? 
Ça faisait si longtemps qu'il n'avait plus vu le jour de si près qu'il était quelque peu désorienté, pour ne pas dire complètement perdu. Il crut d'abord qu'il était en train de rêver son réveil. Il crut ensuite qu'il était mort et que la pièce dans laquelle il se réveillait à présent était la salle d'attente des âmes ayant rendez-vous avec leur néant. Et puis il s'aperçut vite qu'il était bien en vie et qu'il était à nouveau là, dans une chambre dont il ne reconnaissait rien, ni la couleur des murs, ni le craquement du parquet, ni le bureau de bois, ni le divan de cuir, pas même la bibliothèque remplie de livres dont il ne connaissait ni les titres, ni les auteurs, ni même la langue dans laquelle ils étaient écrits...

Alors qu'il cherchait dans le vide des repères à un sens qui lui échappait, quelqu'un frappa soudainement à la porte; probablement un homme semblant s'adresser directement à lui dit d'une voix grave et douce (qui ne lui était pas étrangère) comme si celle-ci ne voulait pas réveiller brusquement celui qu'elle interpellait :
«— Mathias ?
Monsieur M. préféra rester muet...
La voix insistait : 
— Mathias! Tu es réveillé ?
Devant l'absence de réponse, la voix s'est éloignée dans un léger bruit de pas...»

Monsieur M. se leva et voulut aller jeter un oeil à la fenêtre pour y découvrir, peut-être même reconnaître, le quartier voire la ville dans laquelle il était tombé. Mais à sa plus grande surprise, ce n'était pas des carrés de béton qu'il vit derrière la vitre mais la mer, une mer agitée. Il l'observa de longues heures, immobile, et il comprit que le mouvement des vagues éternellement recommencé était celui de son écriture qui n'avait cessé jusque-là de revenir sur elle-même. Il remarqua également que les cendres dont il venait de rêver n'étaient rien d'autre que le sable chaud de cette plage à sa fenêtre où l'empreinte des pas d'un absent n'avait cessé de lui conter l'histoire d'un homme naufragé.

Le soleil écrasait à présent la fenêtre de sa lumière. Monsieur M. ne voyait presque plus la mer derrière. Alors qu'il s'apprêtait à tirer les rideaux pour retrouver un peu de nuit, il aperçut quelque peu ébloui son reflet dans la vitre. En se voyant ainsi, il répéta le nom qu'il avait entendu auparavant : Mathias ? 

Aussitôt prononcé, je crus un instant me reconnaître avant de disparaître à nouveau... dans les vagues déferlant sur mon visage... médusé.



jeudi 10 avril 2014

#181



Madame s'il vous plait juste un moment encore,
Je fais comme s'il était possible de vous retenir, de vous parler encore en écrivant... ici à HCM City...ou Calcutta Lahore, Battambang de la bonze folle, Neauphle-le-Château, Trouville, Vauville et la tombe de ce jeune aviateur anglais...en fait n'importe où...où vos mots m'ont amené.

Vous parlez...vous écrivez...depuis le début de vos mots jusqu'à leurs fins...vous me parlez l'amour, la mort, l'amour et la mort...la mort des amours ou l'agonie de la vie. Vous me faites part de vos émois et rizières d'enfance de jungle dans cette cordillère d'Annam, de ce que vieillir avec la marée trop forte des années qu'on ne peut freiner ni apaiser pouvait se dire. Ainsi cet amant, ce chinois du Việt Nam, des années après cette histoire...disant juste à un téléphone..."je voulais seulement entendre votre voix".




L'amant 1984
Người tình 2007

"...cô không dám chắc là cô đã từng không yêu anh bằng một tình yêu mà cô không nhận thấy bởi vì nó lẫn vào trong câu chuyên như là nước thấm vào cát và chỉ đến bây giờ cô mới tìm lại được nó vào khoảnh khắc này khi tiếng nhạc tuôn ra xuyên qua biển cả.
...elle n'avait pas été sûre tout à coup de ne pas l'avoir aimé d'un amour qu'elle n'avait pas vu parce qu'il s'était perdu dans l'histoire comme l'eau dans le sable, et qu'elle le retrouvait seulement maintenant à cet instant de la musique jetée à travers la mer."

l'apatride




dimanche 6 avril 2014

#180




Alors que chacun de ses personnages disparaissait sous ses yeux d'une mort toujours plus énigmatique, que les lieux d'écriture furent saccagés voire oubliés aussitôt traversés, alors qu'à mesure qu'il avançait sur le chemin de sa rage de taire il comprit qu'il n'échapperait pas à l'homme qu'il était, monsieur M. décida, d'un coup de sang gorgé de pensées, de détruire l'espace et le temps écrits de ses propres mains. En effet, il avait soudain ce curieux désir d'errer dans un désert sans voix ni vie à l'horizon, un désert sans horizon, sans ciel ni terre, juste un carnet ouvert comme des veines sur des pages encore vierges qui patiemment attendent les balafres d'un trait pour enfin avouer...

Monsieur M. regarda son livre une dernière fois, il relut la première page, celle où sa tragédie commença, une nuit comme une autre, chargée de l'ennui d'un homme qui n'en pouvait plus de ne plus rêver, et qui s'est mis à écrire, à faire croire qu'il rêvait ce qu'il écrivait, jusqu'à le croire et le rêver, tombant de sommeil comme dans un piège qu'il s'était à son insu lui même tendu, un piège du mourir, du mourir sans issue : l'écriture... ce sursis à perpétuité.

Après la première page, il relut aussi les suivantes et n'était plus certain de les avoir écrites... mais qui d'autre? se dit-il... et puis dans la colère de n'avoir rien su élucider, monsieur M. détruit son bureau à coup de hache en hurlant et mit le feu à ces morceaux de cadavre de bois avant d'y jeter les pages qu'il venait de lire, les pages pleine de l'encre de ses nuits d'insomnies qui s'enflammèrent d'un seul coup, à croire que chaque ligne était imbibée d'alcool... et monsieur M. resta bouche bée à écouter le bruit des flammes comme autant de cris, les cris des personnages brûlant d'une vengeance qu'il ne leur avait jamais accordée...

Au fond c'est vrai, ces personnages n'ont jamais eu leur mot à dire, ils étaient tous à sa merci et c'est cette toute puissance, ce pouvoir injuste et ignoble que monsieur M. ne supportait plus. En les brîulant cette nuit, il espère secrètement que chacun de ses personnages se réincarnent sous d'autres formes, métempsycose de leur âme dans d'autres mots revenant sur les pages à venir pour se faire justice... car monsieur M., rongé par la culpabilité, ne désire plus qu'une seule chose : payer.






samedi 5 avril 2014

#179




(avril 1914 de l'An du Tigre - mars 1996 de l'An du Rat)

Madame, 
Que ne savons-nous pas maintenant de vous? Tout a été écrit sur vous. Tout a été dit sur ce que vous avez écrit. Tout. "Écrire. C'est tout." Aviez vous écrit ainsi pour vos dernières fois...1993 Écrire, 1995 C'est tout.

Votre voix disait inimitable, pesée, lentement : 
"Ce qui me passionne c'est ce que les gens pourraient dire s'ils avaient les moyens de le dire et non pas ce qu'ils disent quand ils en ont tous les moyens. Le réalisme ne m'intéresse en rien. Il a été cerné de tous les côtés. C'est terminé."

Vos mots vos paroles votre être ont la moiteur le rythme la sonorité des moussons de l'Annam...là bas chez vous, là où cette terre et ses rizières se souviennent.

Écrire. Écrire...le disiez-vous, nous chuchotez-vous...à travers la mort d'une mouche. "La solitude de l'écriture c'est une solitude sans quoi l'écrit ne se produit pas, ou il s'émiette exsangue de chercher quoi écrire encore,.. On ne trouve pas la solitude, on la fait, la solitude elle se fait seule, je l'ai faite."

Viết. 
Écrire.

"Con ruồi đả chết."
La mouche était morte.

Nử hoàng này, Đen và xanh.
Cette reine. Noire et bleue.

"Con ruồi đó, con mà tôi thấy, chính tôi, nó đã chết rồi. Chậm rãi. Nó đã vùng vẩy cho tới cái giật cuối cùng. Và rồi nó đã nhượng bộ. Điều đó có thể đã kéo dài năm đến tám phút. Nó đã kéo dài. Đó là một thời điểm kinh hãi tuyệt đối. Và đó củng là điểm xuất phát của cái chết tới nhửng khoảng trời khác, nhửng hành tinh khác, nhửng nơi khác."
Celle-là, celle que j'avais vue, moi, elle était morte. Lentement. Elle s'était débattue jusqu'au dernier soubresaut. Et puis elle avait cédé. Ça a peut-être duré entre cinq et huit minutes. Ça avait été long. C'était un moment d'absolue frayeur. Et ça a été le départ de la mort vers d'autres cieux, d'autres planètes, d'autres lieux.

"Tôi đã muốn bỏ đi và đồng thời tôi tự nhủ rằng cần phải nhìn về hướng tiếng động dưới đất đó, vì dù sao tôi vẫn cứ nghe thấy, một lần, tiếng động ngọn lửa rừng xanh của một con ruồi bình thường chết đi này."
Je voulais me sauver et je me disais en même temps qu'il me fallait regarder vers ce bruit par terre, pour quand même avoir entendu, une fois, ce bruit de flambée de bois vert de la mort d'une mouche ordinaire.

Ainsi pour vous les sons et les écrits mélangés de ces deux langues, de vos deux langues à vous, de ces deux langues parmi d'autres me traversant ici aujourd'hui.



...et vous, dans quelques librairies de votre ancienne Saïgon devenue cette  révolutionnaire HCM City

L'apatride.





jeudi 3 avril 2014

#178


Aussitôt cette question posée, des guillemets se sont ouverts sur la page où il put lire :

«— Je suis à l'image de tous ceux ayant assez de solitude en eux pour venir me rencontrer, tous ceux qui m'approchant croit entendre ma voix alors qu'il s'agit de la leur, tous ceux qui dans les ténèbres des heures ne cessent d'errer aveugle dans un livre vide à la recherche de sa vue, livre d'un désert de mots sans horizon, sans fond, sans fin, où l'on ne discerne rien, à peine quelques phrases tombées dans le noir comme pour raconter l'histoire sans intérêt d'une chute, la chute d'un hasard ne croyant plus en sa chance alors que la nuit se fait froide à la fenêtre de la chambre de tous ceux jetant leurs yeux vers des lueurs lointaines dans l'espoir d'éblouir cette existence... inexprimable.»

Après avoir lu ces quelques phrases qui s'écrivaient sous ses yeux, le chef ne pensa plus rien. Sa pensée avait comme disparu. Puis il voulut regarder ses mains. Elles aussi avaient disparu. Pris de panique, il cherchait désespérément une issue à ce mauvais rêve. Mais il ne rêvait pas. D'abord, il refusa d'y croire, jeta violemment le livre sur le sol avant d'aller trouver du secours dans le reflet d'un miroir...  mais il n'y était pas. À cet instant là, de nouveaux guillemets se sont ouverts dans le silence de la nuit et monsieur M. ajouta : 

«— ... alors si je suis à votre image, c'est que vous n'êtes qu'un personnage de plus dans ma propre tragédie, le personnage d'un chef qui s'apprête à disparaître, comme votre fils, comme le petit homme au kesa noir, comme la moindre présence passant dans ma tête garnie d'absents, à croire que ce livre est fait pour me dépeupler de toutes les voix susceptibles de m'habiter... »