dimanche 23 février 2014

#170



Il s'éleva jusqu'au ciel un brasier jetant sur la cour une lumière si vive qu'elle aveugla les étoiles qui regardaient vers la terre avec gravité. Les quelques arbres de la cour déployaient leurs branches enflammées. Le chemin de terre et de boue n'était plus que de la lave noire. Les pierres tombales ne brûlaient pas, elles fondaient. Un chien aboyait au loin, et son aboiement lui aussi crépitait...

Alors que le feu baissait peu à peu, je ne pouvais détourner mon regard des cendres encore fumantes, celles de la chair et du sang des livres incinérés. J'y ai cherché des lettres, des bouts de mots, de noms... mais je n'ai rien trouvé. Pas une trace non plus de l'existence de ce personnage, ce petit homme au kesa noir, gardien de l'anonymat des livres disparus, calcinés, avec lesquels il décida de brûler, emportant avec lui le secret de leurs murmures.

Marcher dans ses derniers pas pour disparaître à mon tour me traversa l'esprit. Mais quelque chose en moi m'obligeait à refuser l'invitation du feu : le livre de monsieur M., ce livre à écrire, seul survivant de l'autodafé exécuté cette nuit. Que deviendrait-il si je n'étais plus là pour l'écrire ? sa destinée serait-elle de demeurer ainsi inachevé à l'oubli de tous dans une cellule abandonnée ? ou bien tomberait-il par hasard dans d'autres mains assez seules pour désirer poursuivre ce récit ?

Dans le doute, je suis remonté dans ma cellule laissant là les derniers résidus du nuage de fumée se dissiper dans l'aube, cette folie qui doucement se lève. Je me suis assis à mon bureau. Les premiers rayons du soleil traversaient la meurtrière. En ouvrant le livre, j'ai remarqué que ses pages étaient étrangement brûlantes, comme le front fiévreux d'un homme parlant tout seul dans son pire cauchemar. Dans un soupir j'ai relevé les yeux, et à ma plus grande stupeur, j'ai reconnu dans le miroir me faisant face le reflet de monsieur M., ses lèvres sèches de n'avoir pas dit un mot, son regard fermé à clefs... sans oublier le trou entre ses deux yeux.
J'ai sursauté de ma chaise et me suis dans la crainte éloigné du miroir. Lui continuait de me fixer de cet air illisible et angoissant dont on ne peut deviner ce qu'il pense, ce qu'il cherche. Tentant de retrouver mon calme, je me suis lentement rapproché du miroir. Lui aussi avançait vers moi au même pas que le mien. Tout en restant sur nos gardes, nous nous sommes assis l'un en face de l'autre. Entre nous le livre ouvert sur deux pages blanches. Et le silence... sans fin.

Puis d'une seule et même main, nous avons écrit comme nous adressant chacun à nous-même :



Suis-je désormais le gardien... de mon propre crime ?



jeudi 20 février 2014

#169



jeudi 20 février 2003, Blanchot est mort.



  Dès qu'il me fut donné d'user de ce mot, j'exprimai ce que j'avais dû toujours penser de lui : qu'il était le dernier homme. A la vérité, presque rien ne le distinguait des autres. Il était plus effacé, mais non pas modeste, impérieux quand il ne parlait pas ; il fallait alors lui prêter silencieusement des pensées qu'il rejetait doucement ; cela se lisait dans ses yeux qui nous interrogeaient avec surprise, avec détresse : pourquoi ne pensez vous que cela ? Pourquoi ne pouvez-vous pas m'aider ? Ses yeux étaient clairs, d'une clarté d'argent, et faisaient songer à des yeux d'enfant. Il y avait, du reste, sur son visage quelque chose d'enfantin, expression qui nous invitait à des égards, mais aussi à un vague sentiment de protection.
  Certainement il parlait peu, mais son silence passait souvent inaperçu. Je croyais à une sorte de discrétion, parfois à un peu de mépris, parfois à un trop grand recul en lui-même ou hors de nous. Je pense aujourd'hui que peut-être il n'existait pas toujours ou bien qu'il n'existait pas encore. Mais je songe à quelque chose de plus extraordinaire : qu'il avait une simplicité dont nous n'étions pas surpris.
  Il gênait pourtant. Il m'a gêné plus que d'autres. Peut-être a-t-il changé la condition de tous, peut-être seulement la mienne. Peut-être fut-il le plus inutile de tous les êtres.
  Et s'il ne m'avait dit un jour : « Je ne puis penser à moi : il y a là quelque chose de terrible, une difficulté qui échappe, un obstacle qui ne se rencontre pas » ? Et tout de suite après : «  Il dit qu'il ne peut penser à lui-même : aux autres encore, à tel autre, mais c'est comme une flèche, partie de trop loin, qui n'atteindrait pas son but, et pourtant quand elle s'arrête et tombe, le but, dans le lointain, frémit et vient à sa rencontre. » A ces instants, il parle très vite et comme à voix basse ; de grandes phrases qui paraissent infinies, qui roulent avec un bruit de vagues, un murmure universel, un imperceptible chant planétaire. Cela dure, cela s'impose terriblement par la douceur et l'éloignement. Comment répondre ? Qui n'aurait, écoutant cela, le sentiment d'être ce but ?
  Il ne s'adressait à personne. Je ne veux pas dire qu'il ne m'ait pas parlé à moi-même, mais l'écoutait un autre que moi, un être peut-être plus riche, plus vaste et cependant plus singulier, presque trop général, comme si, en face de lui, ce qui avait été moi se fût étrangement éveillé en « nous », présence et force unie de l'esprit commun. J'étais un peu plus, un peu moins que moi : plus, en tout cas, que tous les hommes. Dans ce « nous », il y a la terre, la puissance des éléments, un ciel qui n'est pas ce ciel, il y a un sentiment de hauteur et de calme, il y a aussi l'amertume d'une obscure contrainte. Tout cela est moi devant lui, et lui ne paraît presque rien.


Le dernier homme (premières pages)







samedi 15 février 2014

#168



Cette échappée cauchemardesque n'a pas été sans conséquence une fois ma conscience retrouvée...
Suis-je à présent toujours vivant ? Ou bien aurais-je jusque-là vécu dans un rêve dont la mort vient de me réveiller ? Dans le doute, j'ai ressenti le besoin de retourner dans la cour du cimetière, comme pour vérifier que ce qui venait de se passer n'était là qu'un songe angoissant dont on se réveille en sueur, aussi soulagé que désemparé, espérant qu'il n'était en rien prémonitoire...

En poussant la porte grillagée, je découvre dans la nuit qui tombe une gigantesque pile de livres sur un bûcher devant lequel le jeune homme en kesa noir est assis, un flambeau planté à côté de lui, lisant à la lueur du feu chaque livre l'un après l'autre. Il n'est d'ailleurs plus vêtu de son kesa habituel, mais d'une sorte de tenue de cérémonie.

Comme dans mon rêve, de nombreux trous jonchent le sol et je comprends à la vue de ses vêtements plein de terre qu'il vient lui-même de profaner les sépultures afin d'y déterrer les livres des anciens condamnés à écrire à mort. Et pour une raison que je ne saurai comprendre, il semble les lire une dernière fois avant de les jeter au bûcher. 

Il est resté des heures ainsi, à lire ceux qu'il avait lui même enterrés. Je n'ai osé l'interrompre, ni même m'approcher de lui. Je le regarde à son insu comme par le trou d'une serrure mais j'ai le sentiment qu'il sait que je suis là et que cet étrange autodafé m'est indirectement destiné.

Une fois terminé, il se saisit du flambeau et met le feu à ses lectures.
La fumée des livres qui brûlent n'est pas une fumée comme une autre, elle semble contenir le souffle des voix murmurant une dernière fois leur droit au silence, à l'oubli...

Il est resté debout, fixant le feu d'un regard illisible, comme s'il était à la fois soulagé et terrifié d'avoir résolu aussi simplement l'énigme de toute une vie. 
Les flammes dans le vent éclairent son visage comme jamais auparavant. Leurs mouvements contradictoires lui donnent un âge indéterminé. Je crois d'abord voir en lui un enfant, comme si l'enfance s'était arrêtée sur son visage et que les drames du temps n'étaient passés que dans ses yeux... Et puis à peine quelques secondes après, le reflet du feu est tout autre, et c'est le visage dévasté d'un vieillard que j'aperçois, un vieillard ayant des faux airs d'innocence, de nouveau né...

Soudain, (je n'en suis pas certain), je crois l'avoir entendu dire à voix haute comme poursuivant le silence de sa pensée :

... le feu ne décide de rien... la décision nous revient...

À ces mots, il a esquissé le semblant d'un sourire aussitôt disparu dans l'air de quelques larmes jamais venues. Puis son regard s'est durci, on aurait dit celui d'une pierre. Et ce regard ne l'a plus quitté...


C'est avec ce regard là qu'il fit un premier pas, puis un autre... et encore un autre... comme si rien, pas même la peur, ne pouvait détourner ses yeux de cette décision...

...et sans même se retourner, il disparût ainsi... au cœur des flammes.






mardi 11 février 2014

#167 bis


Et alors le souffle et l'écho se mettront de hasard ensemble...dans notes et mélodies de chants et poèmes...oui!

et ainsi au monde...voilà à nos oreilles ce qui s'appela la musique n'est-ce pas ?



...alors alors, seulement...et les vagues et les vents...des océans et des cieux...là-bas viendront mourir doucement sur les sables et galets de ma nuit noire la plus profonde.

L'apatride



#167


Le trait...nous trace, le mot...nous falsifie


Et leurs souvenirs furent...pour l'un le souffle d'un geste, pour l'autre l'écho d'une voix.









dimanche 9 février 2014

#166


                                      que ferais-je sans ce monde sans visage sans questions
                                      où être ne dure qu'un instant où chaque instant
                                      verse dans le vide dans l'oubli d'avoir été
                                      sans cette onde où à la fin
                                      corps et ombre ensemble s'engloutissent
                                      que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures
                                      haletant furieux vers le secours vers l'amour
                                      sans ce ciel qui s'élève
                                      sur la poussière de ses lests que ferais-je je ferais comme hier comme aujourd'hui
                                      regardant par mon hublot si je ne suis pas seul
                                      à errer et à virer loin de toute vie
                                      dans un espace pantin
                                      sans voix parmi les voix
                                      enfermées avec moi

                                      Samuel Beckett





vendredi 7 février 2014

expérience


François Bon Tiers Livre et Jérôme Denis Scriptopolis sont à l’initiative d’un projet de vases communicants: Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. 
La liste complète des participants aux échanges est établie par Brigitte Célérier. (grand merci!)


Pour ma cinquième participation aux vases communicants, j'accueille avec grand plaisir l'écriture de Michel Brosseau (@brosseau). Vous pouvez lire son travail sur son site à chat perchéet ses diverses publications.
Il vous propose ici une expérience de lecture tout a fait surprenante... 
Je remercie à nouveau Michel pour sa disponibilité et la richesse des échanges

Mon texte chez lui ICI

(durant votre lecture, n'oubliez pas de cliquer sur les liens hypertextes ! ) 



expérience

Sans cette foutue manie d'arriver partout en avance, rien de tout ça n'aurait eu lieu. Une bonne demi-heure d'avance à la gare des Aubrais. Je risquais pas de rater mon train. Tout avait bien commencé : j'avais trouvé une place de parking du premier coup, choisi une borne en état de marche pour imprimer mon billet. Rien que du bonheur !

C'est après que ça s'est gâté. Même si, sur le coup, je me suis dit que décidément aujourd'hui j'avais du bol. Je bois toujours un demi avant de rejoindre le quai. Vieille habitude. Sans doute un peu d'angoisse à endormir. Pas souvent que je sors de chez moi. Je m'arrête au buffet. Même si ils appellent plus ça comme ça désormais. Innommable, un lieu pareil ! Une buvette ouverte aux courants d'air. J'aime bien y passer dix minutes, un quart d'heure. Au delà, c'est sûrement insupportable. Mais m'asseoir à une table avec ma bière, et regarder tout ce monde qui s'agite. Ce que j'ai fait. Quasi réflexe ! J'ai choisi une table au fond, histoire d'avoir une vue sur l'ensemble. Et d'être suffisamment éloigné des enceintes qui diffusaient une radio à la con.

J'ai posé ma mousse et, avant de m'asseoir, ai fait glisser le sac à dos que je portais en bandoulière. Pas grand chose dedans : un slip, une brosse à dents, ma tablette. Toujours aimé voyager léger. Et puis je partais que pour 24 heures. Passer la soirée avec Didier, depuis le temps qu'on s'était pas vus. Moins marrant, l'entretien prévu le lendemain. Mais je vais pas commencer à vous raconter ma vie, quoique...

C'est quand j'ai voulu poser mon sac sur une des deux chaises que tout a commencé. Que tirer une chaise en arrière puisse avoir de telles conséquences, j'aurais jamais cru. Mais inutile d'aller trop vite ! J'ai tiré la chaise en arrière, et là j'ai vu un sac posé dessus. Comme le mien ou presque. Un peu plus neuf. J'ai jamais trop su prendre soin de mes affaires. J'ai posé le mien à côté, l'air de rien. D'abord, j'ai rien fait. Comme de la méfiance. Que ce sac ait pu rester là, sans surveillance. 
Pas que j'aie craint qu'une bombe ait pu se trouver dedans. Mais avec la parano généralisée qui régnait, les annonces haut-parleurs répétées à longueur de journée que, pour votre sécurité, si un sac laissé sans surveillance... En fait, personne faisait gaffe à rien dans ce genre de lieu. À peine si on vous regarde quand vous passez votre commande. Et quand t'as fini ta conso, à toi de ramener ton plateau sur une étagère métallique prévue à cet effet. Clients traités comme des bestiaux. Comme un flux. Qui pour remarquer que tu repartes ou non avec ton sac ? Anonyme à ton arrivée, anonyme à ton départ. Personne ici pour te regarder, te parler ou t'écouter. Pas d'habitués possible. Les deux serveuses sans cesse en mouvement, parce qu'aussi en charge du stand sandwiches à emporter qui ouvre sur le hall de la gare. Leur perpétuel va-et-vient, casquette à longue visière vissée au crâne qui leur écrase le regard. Et cet écriteau au mur, pour décharger l'établissement de toute responsabilité en cas de vol.

Un client avait oublié son sac. Distrait. Ou paniquant soudain en réalisant l'heure qu'il était, qu'il risquait de rater son train. Déjà encombré du plateau. Se pressant maladroit. Et il avait suffi que la table le dissimule aux regards. Pas de quoi en faire un fromage !

Ce qui s'est passé ensuite, mettons le sur le compte de la curiosité. Et puis ce sac ressemblait tellement au mien. Demi à moitié bu, j'ai pas pu résister. J'ai fait glisser la fermeture éclair et jeté un œil à l'intérieur. Personne pour s'intéresser à mon manège. Un couple en pleine discussion orageuse. Une vieille qui relisait son billet pour la vingtième fois. Quant aux autres clients, ils étaient beaucoup trop loin pour remarquer quoi que ce soit. Aussi ai-je sans hésitation aucune sorti l'ordi portable qui s'y trouvait pour le glisser dans mon sac.

Ma bécane commençait à dater. Et celui-ci était tout récent. Peut-être même neuf. Pourquoi hésiter ? Quand t'as pas trop le rond... Et puis, autant l'avouer, il s'est sans doute glissé un peu de pensée magique dans ma réaction. Quand tout se barre en couilles dans ta vie, t'es prêt à prendre tout ce qui, de près ou de loin, peut te donner l'impression d'un nouveau départ. Encore une fois, je vais pas vous raconter ma vie. Disons, pour faire vite, que ma femme venait de se barrer pour ne plus revenir, et côté boulot, c'était guère mieux : quelle idée j'avais eu de me débarrasser de l'inspecteur Laffont en lui collant trois balles dans le bide ? J’écrirais quoi maintenant ?

Bref, j'étais à un de ces moments comme ça, où t'es prêt à voir des signes dans la moindre connerie. Et puis, il y a eu cette impression un peu confuse qui a germé : écrire sur cette bécane serait plus facile. Je venais de tourner une page. Sans compter cette idée qui me trottait dans la tête depuis un bon moment, d'écrire un texte où un gars trouverait une clé USB, avec dessus tout un tas de fichiers. Une histoire où le narrateur entrerait dans l'intimité d'un inconnu, celui-ci se dessinant peu à peu. C'était le vieux coup du manuscrit trouvé dans une bouteille ou une malle, confié par un agonisant... Dans la grande tradition du roman d'aventures... Je le tenais mon sujet. Il suffisait de remplacer la clé USB par l'ordi portable. Et, comble de l'emboîtement, j'écrirais mon récit sur cette même bécane !... Un instant, j'eus l'idée de fêter ça avec une seconde bière. Mais il était temps de rejoindre le quai. Et il était inutile de me faire remarquer...

Je ne pouvais pas attendre. Un vrai gosse devant un paquet cadeau ! À peine monté dans le train j'allumais le portable. Un peu déçu : pas un seul fichier, pas un document. Le gars ou la fille venait sans doute de l'acheter. Sur le bureau, seulement le renard roux de Mozilla. Mais pas de wi-fi dans le TER. Je regarderais le soir : historique, marque-pages... S'il s'était déjà connecté au web, je pourrais peut-être un peu cerner qui était le proprio de l'engin. Au moins vaguement savoir à qui j'avais à faire. Parce que je commençais à me méfier, pour tout dire. Léger accès de parano qui venait de me choper sans prévenir. Tout ça était trop beau. Une bécane neuve qui te tombe du ciel... Je commençais à me faire des films. J'imaginais des dossiers dissimulés dans un recoin de disque dur. Après tout, j'avais regardé de façon superficielle, et mes connaissances en informatique ne dépassaient pas celles d'un utilisateur lambda.

Si ça se trouve, le gars voudrait récupérer sa machine. Tout un scénario me défilait dans la tronche ! Peut-être que des informations confidentielles avaient été planquées. Un vrai roman d'aventures ! Façon espionnage : après tout, la DGSE avait ses bureaux dans la forêt d'Orléans. J'avais même pensé écrire un truc sur ses agents dont on disait qu'ils se refaisaient une virginité dans la ville. Ça me faisait marrer d'avoir peut-être été déjà en contact avec un de ces  espions qu'on immergeait de nouveau dans le bain social, histoire qu'ils se refassent une couverture de monsieur-madame tout-le-monde avant d'être réactivés, comme ils disent...

J'avais une autre hypothèse, plus modeste mais tout aussi flippante : données confidentielles, toujours, mais cette fois industrielles. Dans les arcanes de la machine, des informations qui valaient de l'or. La ville abritait un des plus gros labos pharmaceutiques. Et l'actualité récente avait montré qu'on n'y faisait pas toujours dans la dentelle. J'imaginais une molécule aux conséquences dingues pour l'avenir de l'humanité, ou la découverte d'un virus susceptible de devenir une redoutable arme chimique... Autant de suppositions qui me transformaient en cible ambulante pour espions et nervis en tous genres ! Un vrai roman, je vous dis.

C'est seulement en rentrant à l'hôtel que j'ai eu le temps d'inspecter de plus près ma trouvaille. Il était pas loin de deux heures du matin et, autant l'avouer, j'avais passablement picolé. Un grave, le Didier ! Et comme, en plus, ça faisait bien six mois qu'on n'avait pas passé de soirée ensemble... On avait comme qui dirait compensé... J'ai eu beau effectuer une recherche systématique en essayant toutes les terminaisons de fichiers que je connaissais, que dalle ! Restait l'icône au renard roux. L'hôtel était équipé en wi-fi. Je cliquai. Sur la barre personnelle, seul un lien vers une page Facebook. J'allais enfin savoir. Je pourrais peut-être même contacter le proprio de l'engin pour le lui rendre. Il y en a qui ont le vin mauvais, moi j'ai plutôt l'ivresse altruiste ! Et j'étais d'autant plus généreux qu'apparemment j'en tenais une sévère. J'ai à peine eu le temps de me connecter au réseau social et d'apercevoir la page du gars en question. Un certain Théo. Vous comprendrez que je dévoile pas son nom ! Il devait avoir ouvert son compte récemment. Pas d'amis. Même pas de photo. Pas non plus de statut publié. Aucune info sur son profil. Juste, en photo de couverture, un cliché d'Orléans vu d'avion. J'ai reconnu tout de suite, avec la Loire et puis la cathédrale. J'ai vaguement cherché la rue où je crèche et ensuite... Black out !

Je me suis réveillé vers le matin, la gueule dans le cul, le bide pas très stable. Apparemment, j'avais pas pris le temps de me déshabiller avant de tomber sur le lit. J'avais dû essayer, puisque je ne portais plus qu'une seule pompe. Je me suis rincé la bouche au lavabo, et j'ai enfilé la demi bouteille d'eau minérale offerte par l'hôtel. L'ordi était encore sur le bureau, capot ouvert. J'ai effleuré le pavé numérique, relancé la session. La page Facebook du fameux Théo s'est affichée. Le gars avait posté son premier statut. Sans doute depuis un autre ordi. J'ai pas bien pigé sur le coup. Avec trois heures de sommeil et encore pas loin d'un gramme dans chaque bras !... Il a fallu que je relise. Et là j'avoue que j'ai un peu flippé : expérience commencée:suspens !


Ça sentait le coup tordu à plein nez. On m'avait piégé. Mais qui ? Pourquoi ? Peut-être en saurais-je un peu plus en cliquant sur le lien joint au statut. Un document Google Drive, d'après l'adresse. Le gars, pour conserver son anonymat, s'était inscrit sous le nom de Projet ligne. Se cachait quoi derrière ce pseudo ? Le document s'est ouvert. On n'y avait accès qu'en lecture seule. J'ai commencé à lire, et là enfin j'ai compris...



lundi 3 février 2014

#165



Alors que je n'écrivais plus rien depuis plusieurs jours, j'ai ressenti cette nuit comme un appel venu du cimetière. Et je n'ai pu m'empêcher, sans raison, d'aller me recueillir sur la tombe de monsieur M.. Depuis son enterrement, je n'y avais jamais songé. Je suis donc descendu laissant le livre ouvert sur les pages blanches qui attendront patiemment mon retour...


Devant la porte grillagée de la cour, le jeune homme en kesa noir est assis par terre. Je n'ai même pas le temps d'être surpris par la coïncidence de sa présence ici qu'il me demande innocemment, sans même lever les yeux vers moi : 

«— Vous venez voir votre mort ?»

Que veut-il dire par votre mort ? Que monsieur M. est un mort qui m'appartient, un mort dont je suis responsable ? Ou bien par votre mort, insinue-t-il que je vais à la rencontre de la mienne ? Je feins d'ignorer sa question mais je ne peux nier qu'elle me reste sur le ventre tant sa double lecture est troublante.

M'avançant lentement vers l'endroit même où monsieur M. repose, j'ai le sentiment qu'il me faudrait plonger la main dans la terre pour comprendre ce que je suis venu faire ici. N'étant pas plus avancé sur les raisons de ma venue, je tente de retirer ma main mais la terre la retient, pire, elle cherche à m'attirer plus profondément au cœur de son charnier de bêtes et d'hommes. Et plus je me débats, plus je m'enfonce. Chacun de mes membres disparaît l'un après l'autre. Épouvanté, je crie la main tendue vers le jeune homme en kesa noir mais il ne semble pas m'entendre ou peut être ignore-t-il mes hurlements.
Après avoir adressé un dernier cri au néant je fus entièrement enseveli, la bouche ouverte pleine de terre que je finis par avaler. Elle me dévore de l'intérieur, organe après organe, recouvrant peu à peu ma mémoire, ma pensée, ma voix et mon souffle épuisé de tout désir, de toute exigence, de tout besoin...
Ainsi je me suis doucement laissé sombrer dans ce trou noir comme un œil crevé. Je n'ai même plus cherché à me dégager, presque soulagé de voir disparaître mon nom sous la terre anonyme de cette fosse commune. L'idée même de lutter m'est désormais étrangère. Je suis au contraire comme apaisé d'être arrivé au bout du bout de la vie, de l'autre côté des jours, m’apprêtant à frapper à la porte de la nuit définitive...

... jusqu'à cet instant où un étrange bourdonnement vient me ressusciter, bourdonnement si sourd, si puissant qu'il résonne dans mes poumons comme dans une cathédrale. Si je l'entends aussi distinctement, c'est que je ne dois pas être si loin de la surface de la terre. À cette pensée, le peu de vie qui me reste s'acharne, s'obstine contre ma propre volonté d'y rester. Mes phalanges abandonnent peu à peu leur froide rigidité, les autres membres aussi recommencent à bouger en tremblotant dans une douleur insoutenable mais je suis si épuisé que je n'ai même plus la force d'en souffrir. Je ne suis plus qu'un instinct de survie qui d'un énième coup de poing rempli de larmes ne servant à rien transperce le sol. En levant les yeux, j'aperçois dans la terre un trou donnant sur le ciel étoilé.


Le bourdonnement est à présent insoutenable, vrombissant comme le moteur d’une tronçonneuse à même mes tympans. C'est un bourdonnement de mouches. Je ne sais pas combien, plus d'une centaine de milliers certainement. Lentement je me relève ébloui par les mouches que je chasse de la main… et à travers la nuée d’insectes, j’aperçois avec stupeur des cadavres de livres calcinés jonchant le sol encore fumant.

J'ai pris un des livres qui traînait à côté du trou duquel je venais de m'extraire. Et au moment même de l'ouvrir, je me suis aussitôt réveillé en sursaut dans ma cellule. J'avais dû m'assoupir et rêver à même le livre ouvert sur deux pages blanches...

... blanches ? ces pages ne le sont plus. Le rêve est là, juste là, sous mes yeux ébahis...


Alors je me demande : ai-je écrit dans le rêve d'un mort ? Ou est-ce un mort qui vient d'écrire dans le mien ?