mardi 28 janvier 2014

#164 bis


Oui Mr M
nul ni aucun ne témoignera pour celui qui écrit à part un lecteur, un livre comme une peinture n'appartient pas à celui qui l'a construit. Nul ni aucun ne témoigneront pour les mots d'un livre ou les couleurs d'une toile, puis un jour prochain lointain ou proche les livres n'auront plus de lecteurs et rejoindront les archives, les archives de la nuit de la parole... la mémoire n'aura alors aucun sens. Il ne restera plus rien, rien car un livre comme une peinture sera une nature morte... il sera enterré, faute d'un regard d'un coup d'œil.

Sans espoir du brouhaha d'être entendu, nous écrivons à ce silence intime des lectures, nous écrivons dans cet oubli laissé par les mots. Finalement les mots ne nous ont jamais appartenu. Nous sommes parlés et somme toute étions-nous déjà écrits avant d'être avant d'écrire.

L'apatride











dimanche 26 janvier 2014

#164



Votre langue vous perdra.

Est-ce là une menace, un avertissement qu'à ne pas tenir ma langue, je cours vers ma défaite ? Ou bien est-ce une façon de me prévenir discrètement qu'en écrivant ce livre, je risque sans nul doute de me perdre ?
A peine avais-je écrit cette phrase que je dis à haute voix, comme pour confirmer sa validité :

« — Oui, notre langue nous perdra, les voix qui la hantent nous perdront dans ce dédale de nos mots... cette langue nous amènera vers le fin fond des galaxies de notre univers... Oui, là où la langue devenue lalangue universelle nous engloutira.»

Le petit homme en kesa noir qui à ce moment là balayait au pas de ma porte surprit mes mots. Il s'arrêta un instant, regardant intensément dans le vide comme s'il fixait droit dans les yeux la parole que je venais de jeter en l'air et dit :

«— Mais n'y a t-il pas autant de langues que d'hommes dans l'univers ? Sous l'apparat de leur ressemblance, la langue n'échappe ni à la singularité, ni à la solitude de chaque homme...
J'ai vu passer tant de détenus par ici. Souvent me reviennent des bribes de voix venues des livres de leur peine d'écriture désormais enterrés avec leur propre cadavre. Je ne saurais attribuer ces voix à des noms, encore moins à des visages, les ayant tous oubliés. Mon souvenir peut pourtant aisément les distinguer les unes des autres, toutes ayant une identité langagière qui leur est propre. Si bien qu'à force d'entendre toutes ces voix, chacune si singulière dans ma mémoire, j'avoue ne plus croire en une langue universelle, ni même à une seule et unique espèce humaine. Je crois que chaque homme, de part sa langue, est une espèce... en voie de disparition.»

Il s'interrompit, et c'est comme si le blanc qu'il laissait continuait de s'entretenir avec lui.
Je me taisais, envahi d'un sentiment d'amitié pour cet être énigmatique dont la discrétion et la distance qu'il gardait jusque-là ne semblent aujourd'hui qu'égards bienveillants, non seulement envers moi, mais aussi envers le monde qui l'entoure. Il reprit :

« — Une fois que la parole, à jamais inconsolée, en a fini de mourir à la disparition de celui qui parle, que reste-t-il de ce Réel des mots sans sujet ? Des traces sonores sans voix... de ce qui fut et qui n'est plus ?
Monsieur M. est mort. Pourtant vous seul entendez encore sa voix au cœur même de ce livre vide portant son nom. Et qu'importe si entendre cette voix relève de la folie ou de la foi, je ne peux que vous souhaiter d'être prêt à l'affronter tous les jours, toutes les nuits à venir, jusqu'à la dernière page de ce livre, que vous achèverez avant de disparaître à votre tour... et quand ce jour viendra, soyez sûr que je serai là pour vous enterrer à l'endroit même où repose ce qu'il reste de monsieur M.... et je prierai pour que la pluie tombe sur la terre recouvrant la mémoire de votre livre. »

— Et que ferez-vous ensuite ? Accueillerez-vous un autre détenu à ma place, lui aussi condamné à écrire un livre dont lui seul entend la voix ?

— Vous êtes le dernier condamné... Après vous ne restera plus que moi. Une fois votre livre enterré, c'est moi qui m'enfermerai dans cette cellule. Ma peine sera d'écrire de mémoire et d'oubli tous les livres que j'ai enterrés ici. Ma tâche sera de repeupler cette bibliothèque vide à craquer. Puis je mourrai à mon tour. Et resteront les livres sans lecteur, sans témoin pour témoigner... »





mercredi 22 janvier 2014

#163



Assis dans ma celluleje m'efforce à traduire la voix venue de ce livre vide ouvert à la première page sur la table de mes travaux forcés. Mais à peine ai-je posé la mine de mon crayon sur le papier qu'un doute puissant me paralyse la main. Je ne peux me résoudre à faire confiance au moindre mot, de peur de trahir cette voix... Que faire pour la restituer sans la fausser ? Répéter au mot près ce que je crois entendre ? Ou au contraire, ne plus prêter attention aux mots prononcés et seulement rendre compte de l'angoisse qui les traverse ?

J'ai passé la nuit entière comme dans l'isoloir d'une vérité à attendre douloureusement la première ligne. Je sens encore la présence de la voix du livre mais elle ne dit plus rien. Elle se tait comme pour m'écouter me taire.

N'en pouvant plus, je finis par céder commençant par poser sur la première page, non sans un certain embarras, une question comme si j'entamais avec ce livre une conversation, celle d'un face à face avec cette voix à laquelle j'ai l'impression de devoir rendre des comptes... Je dis :

«— Que sous-entendez-vous à vous taire ainsi ?

— ... »



Presque une heure est passée suite à cette question. J'ai beau ne plus entendre sa voix, je sens qu'il est toujours là. Sa présence invisible est si intense qu'il me semble l'entendre penser, cherchant au fond d'une interrogation suffocante une réponse à formuler...

Puis elle surgit soudainement, au moment même où ma vigilance m'abandonnait, comme un coup de tonnerre éclatant le silence dense et insoutenable qu'il faisait régner sur moi.
C'est en écrivant sa réponse que j'ai reconnu, aussitôt la première lettre posée, la voix majestueusement calme de monsieur M.... Elle disait :









mercredi 15 janvier 2014

#162



Seul monsieur M. est mentionné sur la couverture. Impossible de savoir s'il s'agit là du titre du livre ou du nom de son auteur. D'ailleurs je dis livre, mais sa forme s'apparente plutôt à un carnet. De plus, monsieur M. n'est pas dactylographié mais manuscrit. Et le plus troublant est que cette écriture m'est étrangement familière.
Je suis ainsi resté des heures devant le carnet fermé, dans la crainte d'y lire des mots compromettants à mon sujet. Après une longue et lourde hésitation, j'ai fini par l'ouvrir...

À mon grand étonnement, toutes ses pages sont vierges. Elles sont en revanche numérotées. Peut-être pour battre la mesure d'un travail vain le temps d'un silence à l'oubli des heures, des jours, des années à soupirer dans l'attente d'une écriture jamais venue ?
Page après page, sous l'absence de phrase, de mot, je cherche l'empreinte de la main qui a échoué à écrire ce livre. L'auteur aurait-il laissé une trace d'homme quelque part, peut-être même la tache d'une larme, d'une goutte de sueur tombée à son insu pour mieux le trahir ? Mais je ne trouve rien, rien que le blanc laissé au parloir de la langue.

Devant cette énigme, je décide de poser les mains sur le livre ouvert tout en fermant les yeux, tentant ainsi au toucher de sentir sur le papier la marque des possibles phrases effacées, de deviner dans l'air le poids de celles jamais écrites... Et je ne sais si ce sont mes mains ou mes oreilles qui tout à coup entendent le semblant d'une voix étouffée au loin. Je ne sais pas encore ce qu'elle dit, de quoi elle parle, et peut-être ne parle-t-elle de rien, mais je devine déjà à son intonation qu'elle pose là une question, question venue comme de nulle part et qui semble ne s'adresser à personne, comme si le carnet n'avait jamais attendu de lecteur, qu'il était fait pour écrire, seulement pour écrire... et que tout mot avait échoué à cette tâche.

La voix se fait de moins en moins sourde, se dégageant peu à peu des décombres, et à mesure qu'elle se rapproche, j'ai l'impression de disparaître derrière l'ombre d'une écriture qui n'a pas eu lieu.

A cet instant, le petit homme en kesa noir passant devant ma cellule s'arrête au pas de ma porte et me dit :

«— Vous avez fini par trouver votre livre...

Mon livre?

— Le vôtre oui. À qui d'autre voulez-vous qu'il appartienne ?

— Je ne sais pas.. À d'autres lecteurs peut-être ?

— Vous êtes seul ici, c'est donc vous et personne d'autre que ce livre attendait.

— Mais ce livre est vide...

— Vide de mots certes. Mais je crois savoir que les pages sont numérotées. Malgré son vide apparent, ce livre a déjà un début et une fin. Il renferme une histoire qui vous préexiste... D'ailleurs, lorsque vous laissez le livre ouvert, comme ça, devant vous, n'entendez-vous pas le balbutiement de sa voix au loin ?

— En effet... Mais d'où peut bien venir cette voix ? Monsieur M. est mort ! Je l'ai même enterré de mes propres mains. Serais-je devenu fou ?

— Vous n'êtes pas fou. Vous commencez malgré vous à avoir la foi. Et cette voix que vous entendez est celle de l'homme enterré vivant sous votre parole qui rejaillit à la seconde même où vous cessez de parler... Alors taisez-vous. Et écrivez.»







mercredi 8 janvier 2014

#161



La porte de ma cellule n'est jamais fermée à clefs, à croire que je me suis enfermé de ma propre volonté. Au fond, je ne suis peut-être pas prisonnier. Ce lieu pourrait tout aussi être un refuge pour les âmes fugitives, un asile de rêveurs éveillés, ou bien tout simplement la demeure d'angoisse d'un homme à la dérive... Après tout qu'en sais-je ? J'ai échoué ici comme on jette un dé dans la nuit du hasard. Et je m'y suis perdu à en perdre de vue le point d'où tout est parti. Ne sachant comment revenir, je suis resté.

Mis à part pour l'enterrement de monsieur M., je ne suis pas sorti de ma cellule. Je ne connais rien de ma nouvelle demeure. Je n'y ai d'ailleurs croisé personne d'autre que ce petit homme en kesa noir dont je ne sais rien non plus, si ce n'est qu'il relève et lit chaque page que j'écris comme s'il y avait là une énigme à résoudre, l'aveu d'un lourd secret à déceler.
Aujourd'hui je sens qu'il me faut quitter ne serait-ce qu'un instant ma cellule tant je ne supporte plus l'air coupable de mes reflets sur les murs. Je vais ainsi à la découverte de ces longs couloirs inconnus et froids avec en moi ce sentiment tenace qu'une présence me suit du regard. Je crois même entendre l'écho d'un bruit de pas juste derrière le mien. Je me retourne brusquement... personne. Je fais quelques pas et me retourne à nouveau... rien. Je ne suis pas pour autant rassuré. Depuis mon arrivée ici, je crois aussi en ce que je ne vois pas et continue à soupçonner l'existence de cette présence. Alors timidement je demande : «— Qui est là ? » Et dans le silence resté sans réponse, je reconnais la présence familière d'une parole en train de se taire. Médusé, je me mets à courir comme à la vue d'un fantôme. J'ai beau hurler à m'en désaccorder la voix, taper aux portes à grands coups de poings, toutes restent fermées comme les yeux d'un lâche sur un crime qu'il feint d'ignorer. Seul, sans issue, sans secours ni espoir, je ne suis plus qu'un cœur qui bat au rythme de sa terreur. Rien d'autre. Et puis sans y croire, j'aperçois au bout d'un énième couloir le filet de lumière d'une porte entrouverte. Je m'y jette la tête la première, referme précipitamment derrière moi avant d'éclater en sanglot, à genoux, les deux mains sur la poignée. Je ne sais plus combien d'heures je suis resté ainsi contre la porte, effrayé à l'idée même d'être à nouveau pourchassé par cette menace invisible...

Après avoir réussi quelque peu à me calmer, à lâcher la poignée de la porte, je regarde autour de moi et comprends qu'il s'agit là d'une bibliothèque. Elle est immense. Labyrinthique. Tous ses rayons semblent étrangement vides. Il ne reste dans la poussière que l'empreinte des ouvrages disparus... Je me demande ce qu'ils sont devenus. Seraient-ils tous entre les mains de lecteurs ou sur leur table de chevet ? Ou bien les aurait-on brûler pour les faire taire ? Les pierres tombales jonchant la cour du cimetière recouvrent peut-être des cadavres de pages, de phrases, de vers, de voix, de mots enterrés vivants?

Soudain, l'angoisse me reprend à la vue d'un livre, le seul livre oublié sur une des étagères. Je ne sais pourquoi mais je suis certain qu'il a été oublié là volontairement. Dans la crainte, n'osant le saisir de mes mains, lentement je m'approche et comprends, à la lecture du titre sur la couverture, que ce livre n'attendait personne d'autre que moi...








vendredi 3 janvier 2014

#160



Combien de nuits vais-je ainsi m'épuiser à tourner en rond dans ma cellule, la pensée encore pleine de terre, à chercher un sens à cette histoire, au sang noir de ce lien impossible qui me lie à monsieur M..

C'est comme si cette histoire avait toujours été là et qu'elle n'avait en même temps jamais eu lieu. Elle semble échapper à la fois à toute mémoire et à tout dessein. Si bien qu'à mesure de l'écrire, je n'en retiens absolument rien. Il m'est tout aussi impossible de la situer dans le temps. Peut-être est-elle l'unique trace d'un instant qui à chaque ligne écrite ne cesse de me fuir un peu plus ?

C'est aussi une histoire qui n'en finit pas de finir, si apeuré à l'idée de n'avoir sous la main plus aucune voix avec laquelle converser, couvrir ce bruit du fond de l'homme qui résonne et m'effraie au moment même où je me tais regardant chacun de mes reflets sur les murs de ma cellule comme autant de masques friables qu'il suffit de gratter un peu pour découvrir d'autres visages, visages à chaque regard plus étrangers, d'un âge toujours différent, tous prisonniers de la fiction de leurs traits sous leurs airs plus faux que nature, mensonge assumé des multiples figures d'un seul et même personnage ayant préféré à tout prix laisser sa tragédie à la fiction.